Sarkozy, Valls et la Place Bauveau : Alain Bauer s'explique

Publié le par DA Estérel 83

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Ami de Nicolas Sarkozy comme de Manuel Valls, le criminologue Alain Bauer explique pourquoi il lâche la présidence de l'observatoire national de la délinquance et donne son analyse du malaise policier.

Sarkozy, Valls et la Place Bauveau : Alain Bauer s'explique
Vous avez été étiqueté « conseiller spécial police » de Nicolas Sarkozy. En quoi a consisté ce rôle exactement ? 
 
Si j’avais été son conseiller spécial, je me serais installé à l’Elysée ! Si j’avais voulu être ministre, j’aurais accepté sa proposition ! Je suis un ami de Nicolas Sarkozy et j’assume parfaitement cette situation. Je ne suis pas un militant de l’UMP. J’ai d’autres options politiques, mais je tiens à rappeler que l’on doit à Nicolas Sarkozy la création de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), dont on parlait depuis des décennies. Il n’est par ailleurs pas intervenu une seule fois, pas plus que ses collaborateurs ou ministres, dans la production des chiffres de l’ONDRP. On ne peut même pas dire que les positions de l’Observatoire, que je présidais, aient été alignées sur celles du ministre, quel qu’il soit. J’ai été souvent consulté par Nicolas Sarkozy. J’ai écrit deux rapports, en 2007 et en 2012, qui ont permis une réforme considérable de la sécurité publique. J’ai fait mon métier, qui est de donner des idées. Je ne suis pas un opposant théologique qui considèrerait la droite illégitime pour gouverner le pays, de même que je trouve parfaitement insultante l’idée que la gauche serait illégitime. J’ai fourni des idées depuis 30 ans, d’abord à Michel Rocard, puis à de nombreux responsables qui n’avaient pour point commun que d’être républicains, et j’en suis fier.   
 
Pourquoi démissionnez-vous aujourd’hui de vos fonctions à la tête du conseil d’administration du conseil supérieur de la formation et de la recherche, du conseil d’orientation de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales et du groupe de contrôle des fichiers de police ?
 
Quel qu’ait été le nom du président élu, je lui aurais remis en main les mandats pour lesquels j’ai été nommé par l’Etat. Sur les quatre fonctions que j’exerce, les trois que vous citez m’ont été confiées par décision du président de la république, du premier ministre ou du ministre de l’Intérieur. Dans la mesure où je suis redevable devant les gens qui m’ont nommé, je trouve normal, sain et républicain de venir présenter ma démission. Le président Sarkozy réélu, j’aurais pu discuter de la suite des événements. Ma démission permettra d’établir, ou non, un lien naturel de confiance avec le nouveau président. Une fois que l’on a inventé un outil, on n’en est pas le propriétaire. La situation est différente pour mon mandat à la tête du conseil national des activités privées de sécurité, puisque j’ai été élu. 
 
S’agit-il pour vous de ne pas brouiller une éventuelle nomination de votre ami Manuel Valls Place Beauvau ? 
 
Je ne pense pas que Manuel Valls soit encombré par le groupe de contrôle des fichiers ! Ceux qui en parlent n’y connaissent rien. Cela a aussi peu de sens et d’intérêt que d’opposer de pseudos « réseaux Joxe » à de pseudos « réseaux Bauer ». Il est vrai maintenant que si Manuel Valls était ministre de l’Intérieur, il ne serait sain ni pour lui, ni pour moi, que je sois en charge de l’outil qui produit de la statistique. Je ne me vois pas en train de présenter les chiffres de la délinquance avec un ministre qui est un ami de très longue date. Comme je ne sais pas qui va être ministre de l’Intérieur, je préfère régler cette question en démissionnant. 
 
Pour expliquer votre départ, vous avez évoqué une forme de « dignité républicaine ». Qu’entendez-vous par là ? 
 
Si j’avais voulu faire durer le plaisir, il aurait été compliqué et douloureux de me pousser dehors. Si j’avais été dans un esprit revanchard, la logique aurait été d’attendre un processus de guérilla ou de révocation qui aurait largement dépassé la neutralité bienveillante à laquelle je souhaite me tenir.  
 
Ces démissions ne cachent-elles pas un constat d’échec ? 
 
Je n’ai pas ce sentiment. 
 
La nouvelle majorité se montre critique face au dispositif mis en place pour gérer les chiffres de la criminalité. Elle remet notamment en cause votre indépendance à la tête de l’ONDRP. Pensez-vous que c’était l’outil idéal ? 
 
J’ai cru comprendre que le modèle de présentation annuelle des chiffres de la police et de la gendarmerie allait être modifié. Je rappelle que les chiffres de l’ONDRP sont d’abord ceux de la victimation… Il faut cependant cesser, comme on le fait encore, de chercher le chiffre unique de la délinquance, qui n’a pas de sens, cesser de ne pas enregistrer les plaintes, comme on le fait parfois, cesser de croire qu’en décalant de quelques jours la recension des chiffres on peut améliorer sensiblement le résultat, ou qu’avec une circulaire du ministère de la justice on peut faire disparaître une catégorie de plaintes, ce qui provoque des effets déplorables.     
 
Confier les statistiques à l’INSEE, comme cela semble être envisagé par certains autour de François Hollande, est-ce une bonne solution ? 
 
J’ai vu beaucoup de propositions dans la bouche de Jean-Jacques Urvoas (député PS), de Manuel Valls, de François Rebsamen (sénateur PS) ou de Delphine Batho (député PS), parfois très contradictoires. Il leur appartiendra de prendre position. Entre supprimer l’ONDRP et en faire une autorité administrative indépendante, donner cette mission à l’INSEE, qui n’est pas demandeuse, ou pourquoi pas supprimer la diffusion des chiffres, ce qui serait tellement agréable pour les autorités qui craignent qu’ils augmentent, ils ont le choix. Certains oublient que les enquêtes de victimation sont déjà élaborées en coopération avec l’INSEE. Plutôt que de faire de la théologie revancharde, on ferait mieux de se demander comment font les autres et comment faire en sorte que ça marche mieux ici, sachant que la plupart des pays modernes travaillent avec un outil semblable à l’ONDRP.  
 
Le ministère de la justice a-t-il joué le jeu de la transparence vis-à-vis de l’ONDRP au cours de ces dernières années ? 
 
Non. J’ai même plusieurs fois dénoncé l’obstruction du cabinet du ministre sur la transmission des données. En fonction de la personnalité des secrétaires généraux du ministère, les choses ont pu soudainement se bloquer ou soudainement s’améliorer. C’est assez dramatique que la relation avec le ministère de la justice soit réduite à ce facteur humain. Il est cependant normal que ce ministère dispose de temps pour s’adapter et dépasser ses aigreurs.  
 
Le quinquennat qui s’achève laisse une police en colère contre la dégradation de ses conditions de travail. Quel est votre diagnostic ? 
 
La police est très désabusée. Les policiers sont déçus parce qu’ils ont d’abord été favorisés, soutenus et aimés par Nicolas Sarkozy durant son premier passage au ministère de l’Intérieur, différemment lors de son deuxieme passage. Ensuite, ils ont été absolument traumatisés d’avoir été soumis à la même RGPP (réduction générale des politiques publiques) que les autres. La RGPP est plus un outil d’éradication comptable que d'optimisation. Il est normal d’être comptable de l’utilisation des deniers publics quand on est policier. Mais on ne peut pas ratiboiser une profession de ce genre, pas plus qu’on ne peut le faire avec les infirmières. La RGPP était une bonne idée mal appliquée. La vraie question ce ne sont pas les effectifs, ce sont les territoires, les missions, les métiers, les moyens. Nous avons une sécurité publique qui fonctionne avec des territoires invraisemblables et des missions confuses… et une sorte de messe officielle pour ou contre la police de proximité, alors que depuis 1973, on sait que la police de proximité communautaire ne sert à rien en matière criminelle. C’est de la communication publique. Le tort de Nicolas Sarkozy n’est pas de l’avoir tuée, il n’en a été que le médecin légiste, mais de ne l’avoir remplacé par rien !     
 
La mise en place de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) par Nicolas Sarkozy est-elle selon vous un succès ? 
 
Le renseignement criminel de proximité n’existe pas. La DCRI du haut est un succès, mais la DCRI du bas, autrement dit les anciens renseignements généraux, sont aujourd’hui dans une situation tout à fait catastrophique. 
 
Dans quel état est la police aujourd’hui ? 
 
Les plus dynamiques, ceux qui sont dans les brigades anticriminalité, sont doublement déçus. Ils le sont par leurs organisations professionnelles, qui les défendent bien quand il s’agit de gamelle, mais beaucoup moins quand on parle organisation, archaïsmes. Ils le sont par l’Etat parce qu’ils voient que leur relation avec l’opinion s’est dégradée et qu’ils savent bien qu’une partie des choses qu’ils font de manière répétitive ne correspond à rien en termes d’efficacité. Ils le sont enfin par leur relation avec le système judiciaire… Tout cumulé, il y a une désillusion et une vraie aigreur inquiétantes pour la suite des événements. Il n’y a qu’à avoir la manière dont les leaders syndicaux se font chahuter pour s’en convaincre.    
 
Le quinquennat qui s’achève a-t-il laissé la gendarmerie sur la touche, comme le considèrent certains gendarmes ? 
 
Il y a toujours un problème avec les symboles. La gendarmerie n’a pas eu de chance entre de très bons directeurs et de beaucoup moins bons. Elle s’est laissée un peu enfumée par la symbolique et s’est trompée en réclamant à sa tête un gendarme. Du coup, elle est en situation de résistance ou d’opposition, qu’il s’agisse de la protection du président de la république ou de la mise en commun des moyens. Aucune des grandes réformes qui ont touché la gendarmerie n’est cependant opposable au bon sens dans une situation où les finances publiques ne vont pas très bien. 
 
Un conseil au nouveau président de la république en matière de protection ? Doit-il rendre aux gendarmes les responsabilités que Nicolas Sarkozy leur a retirées ? 
 
On peut se souvenir des gendarmes de l’Elysée et d’autres épisodes malheureux. La qualité et la compétence ne sont pas une affaire d’uniforme. Il faut que le président de la république prenne quelqu’un en qui il ait confiance et le charge d’assurer une sécurité allégée, mais efficace, parce que les risques sont là. L’important c’est le pragmatisme et les meilleurs sont les bienvenus. 

(Alain Bauer vient de publier avec Christophe Soullez « Une histoire criminelle de la France », chez Odile Jacob)
 
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Publié dans Politique

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