Sarkozy, un certain usage de la République
La République des accommodements ou le sarkozysme ordinaire... Révélé par Mediapart, le projet de l'Elysée de faire organiser, pour une poignée d'étudiants observant la Pâque juive, deux séances secrètes afin de leur permettre de passer les concours d'entrée à plusieurs grandes écoles, a relancé la polémique sur les usages très privés ou discrétionnaires que Nicolas Sarkozy fait du pouvoir présidentiel. L'affaire révèle la violation par l'Elysée des règles basiques de la laïcité au moment où elle est brandie par le pouvoir pour mieux stigmatiser l'islam et les immigrés.
«La République irréprochable» promise lors de la campagne électorale est devenue celle des petits arrangements où une présidence judiciairement irresponsable distribue faveurs et passe-droits. On se souvient de cet entretien de Nicolas Sarkozy au Figaro, en juin 2007, pour dresser le bilan de son premier mois à l'Elysée. «Le président de la République ne peut être l'homme d'un parti ou d'un clan», assurait le nouvel élu qui se faisait le chantre d'une« démocratie exemplaire ». Bolloré et son yacht Palomaétaient pourtant déjà passés par là, installant justement au cœur de cette présidence l'argent, les amis du Fouquet's, le bling-bling et les Rolex d'avant 50 ans.
Presque aussitôt d'ailleurs, Nicolas Sarkozy allait être interpellé en flagrant délit de clanisme, clientélisme et autres services rendus. Cela n'a guère cessé depuis quatre ans, cette calamiteuse histoire de concours des grandes écoles ne constituant qu'un nouvel épisode d'une longue série.
On se souviendra bien sûr de l'affaire Jean Sarkozy à l'Epad (Etablissement public d'aménagement de La Défense), à propos de laquelle la presse étrangère parla de«Sarkocratie». En septembre 2009, le fils du président de la République, Jean, 23 ans, étudiant en deuxième année de droit, est annoncé comme le successeur de Patrick Devedjian à la présidence de l'Epad, qui gère le plus gros quartier d'affaires d'Europe. Sa nomination fait scandale: les maires de Neuilly et de Nanterre s'insurgent. Le député PS de l'Essonne Manuel Valls voit « là quelque chose d'insupportable » et dénonce «une reprise en main du clan Sarkozy » sur ce « coffre-fort que représente le département » des Hauts-de-Seine. Dans le même registre, son collègue Arnaud Montebourg fustige une « prise de guerre clanique et familiale ». Le 13 octobre, Jean Sarkozy affirme sur France-3 qu'il ira « jusqu'au bout ». Face à la fronde il doit, le 22 octobre, renoncer à présenter sa candidature. Le lendemain, Jean Sarkozy est élu simple administrateur de l'Epad.
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On se rappellera aussi la visite de Liliane Bettencourt et l'intervention de l'Elysée. En novembre 2008, l'héritière de L'Oréal, accompagnée de Patrice de Maistre, est reçue à l'Elysée par Nicolas Sarkozy en personne. Pour l'occasion, elle a dû apprendre un petit mot. Son ex-comptable se souvient que «sur ce mot, elle ajoutait qu'elle lui demandait de régler le problème avec sa fille». Bingo! Lors d'un entretien enregistré le 21 juillet 2009, le gestionnaire de la fortune de Mme Bettencourt, Patrice de Maistre, explique ainsi à la milliardaire qu'il a eu au téléphone le matin même Patrick Ouart, «le conseiller juridique, à l'Elysée, que je vois régulièrement pour vous». Il s'explique: «Il m'a dit que le procureur Courroye allait annoncer le 3 septembre, normalement, que la demande de votre fille était irrecevable. Donc classer l'affaire.» Ce qui sera fait le 3 septembre 2009, le parquet de Nanterre se prononça effectivement pour l'irrecevabilité de la plainte de Françoise Bettencourt-Meyers.
Ou encore la visite de Carla Bruni-Sarkozy à Marina Petrella, l'ex-membre des Brigades rouges condamnée en Italie à la perpétuité et dont l'extrait d'extradition est signé par François Fillon le 9 juin 2008. Ce même mois, l'épouse du chef de l'Etat raconte dans Libération qu'elle lui a porté un message de la part du président lors d'une visite à l'hôpital Sainte-Anne, à Paris: «Vous ne serez pas extradée vers l'Italie.» Le 11 octobre 2008, le premier ministre abroge le décret de juin. Carla Bruni qui, en juillet 2008, posait dans une superbe robe rouge sur le toit de l’Elysée pour Vanity Fair.Le lieu de la République devenait ainsi le marchepied de l'épouse du président, sous l'œil d'Annie Leibovitz.
Il faut se souvenir aussi de l'affaire François Pérol, qui permit au secrétaire général adjoint de l'Élysée d'être nommé en février 2009 à la tête du futur groupe Caisse d'épargne-Banque populaire. Une nomination qui déclenche la polémique autour de la Commission de déontologie, qui n'a pas été consultée contrairement aux affirmations du chef de l'Etat. Et qui provoque aussi l'ouverture d'une enquête préliminaire du parquet pour une éventuelle prise illégale d'intérêt. Car François Pérol était en 2006 associé gérant au sein de la banque Rothschild et il a travaillé à la création de Natixis, pour le compte des banques populaires. De surcroît, en sa qualité de secrétaire général adjoint de l'Elysée, c'est lui qui a piloté le dossier de la fusion Caisses d'épargne-Banques populaires. Il a même réuni les patrons des deux établissements dans son bureau pour gérer ce dossier.
- Lire notre dossier sur les affaires Caisses d'épargne et François Pérolou encore notre article La justice va décider si l'affaire Pérol sera ou non étouffée
Ou de l'affaire Tapie. En juillet 2008, au terme d'une procédure arbitrale, Bernard Tapie obtient 390 millions d'euros dans le litige qui l'oppose au Crédit lyonnais dans la vente de la société Adidas en 1996. Dix jours plus tard, la ministre de l'économie, Christine Lagarde, reconnaît que des instructions ont été données pour soutenir la procédure arbitrale contre la procédure judiciaire classique. En mars 2011, les députés PS ont décidé de saisir la Cour de justice de la République, estimant qu'«un faisceau d'indices» tend à montrer que les décisions prises «avaient pour objet de favoriser des intérêts particuliers au détriment de l'intérêt public».
Moins médiatique, le cas Stéphane Richard. Le représentant emblématique d'une longue liste d'apparatchiks des affaires devient en 2007 directeur du cabinet du ministre de l'économie, des finances et de l'emploi. Cette année-là, il subit un redressement fiscal de 660.000 euros, comprenant une « pénalité de mauvaise foi » de 5%. Ce qui n'empêche pas Nicolas Sarkozy de le décorer de la Légion d'honneur en lui lançant : « Tu as bien réussi, tu es riche, peut-être qu'un jour j'y arriverai comme toi... » Plus qu'un collaborateur, Stéphane Richard est un ami proche du président, un intime qui, en mai 2009, est propulsé à la direction générale de France Télécom sans que le conseil d'administration de l'entreprise soit saisi de cette candidature. Il deviendra directeur général délégué en charge de l'international au 1er janvier 2010, puis succédera au PDG Didier Lombard.
Il y eut aussi, durant les vacances 2008, l'histoire du tout-à-l'égout de belle-maman. Entre la crise géorgienne et un voyage officiel en Afghanistan, le président de la République s'est invité le 16 août à l'assemblée générale des copropriétaires du domaine du cap Nègre. Nicolas Sarkozy y est venu soutenir la position de sa belle-famille, qui possède une splendide résidence dans ce petit bout du Lavandou (Var). Appuyant la position des Bruni-Tedeschi, «Monsieur Gendre» s'est prononcé pour l'installation du tout-à-l'égout dans ce domaine résidentiel privé – un dossier qui divise la copropriété depuis des années. Trois jours plus tard, le 19 août, une réunion est même organisée par Nicolas Sarkozy au château des Bruni-Tedeschi. Liste des invités: le préfet Jacques Laisné, la directrice de l'Equipement, le maire (UMP) du Lavandou et les représentants de la cinquantaine des propriétaires du cap Nègre. Mais un an plus tard, avec le retour de l'été, cette querelle de voisinage et d'assainissement d'eau n'a toujours pas été réglée. Et le préfet en question, Jacques Laisné, s'est retrouvé subitement muté, par un décret portant la signature de Nicolas Sarkozy. Sans autre raison apparente et sans nouvelle affectation territoriale, cela ressemblerait fort à une punition.
Toujours durant l'été 2008, il y eut l'affaire de la villa de Christian Clavier. Il s'agit cette fois du limogeage d'un haut responsable policier en Corse, Dominique Rossi, patron de tous les services de sécurité sur l'île de Beauté. Début septembre 2008, il est promptement débarqué. Quelle est la faute de ce «grand flic» – trente ans de loyaux services ? Il n'a pas empêché l'occupation pacifique du jardin de l'acteur Christian Clavier par des militants nationalistes dans un complexe touristique de Porto-Vecchio qui abrite la villa de l'ami personnel de Nicolas Sarkozy.
A l'automne 2009, en pleine crise économique, l'un des sujets les plus urgents pour le gouvernement (au point de l'inscrire dans les tout premiers à l'ordre du jour de l'Assemblée) concerne la fin du monopole de l'Etat sur lemarché des jeux en ligne. Parmi les candidats intéressés par l'ouverture de ce marché se trouve TF1, la chaîne de Martin Bouygues. Celle-ci a un projet de paris en ligne avec Serendipity, un fonds d'investissement détenu à parité par Martin Bouygues et François Pinault (groupe PPR) et dirigé par l'ancien directeur de TF1, Patrick Le Lay.
Il y eut aussi, au tout début du mandat, les nominations. Citons en vrac:Frédéric Péchenard, ami d'enfance du président, nommé à la tête de la Direction générale de la police nationale. Laurent Solly, ancien directeur adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy, devenu directeur général adjoint du groupe TF1. En juillet 2008, Jean-Claude Dassier (dont le fils aîné, Arnaud Dassier, fut responsable Internet de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy) qui prend la direction de l'information de TF1. Bernard Squarcini, proche de longue date de Nicolas Sarkozy, à la direction de la toute nouvelle Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI).
Et, revers de cette privatisation de la République, tous ceux dont la carrière fut chamboulée parce qu'un de leurs gestes a semblé relever du crime de lèse-majesté. Citons seulement, dans le département de la Manche, le préfet Jean Charbonniaud (arrivé depuis à peine six mois dans le département) et le commissaire de police Philippe Bourgade évincés, dans la foulée d'une visite présidentielle jugée un peu trop chahutée par l'Elysée: le 12 janvier 2009 à Saint-Lô, des manifestants s'étaient fait entendre contre la réforme de l'éducation.
Ou encore Marc Robert, procureur général de la cour d'appel de Riom (Puy-de-Dôme), muté contre son gré. Il avait manifesté son opposition à la réforme de la carte judiciaire et à la suppression du juge d'instruction. Les deux principaux syndicats de magistrats, l'Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) et le Syndicat de la magistrature (SM, gauche), contestent la légalité de la mutation forcée. Sans oublier PPDA; Patrick Poivre d'Arvor est viré de TF1 après avoir raillé le Président en le comparant à « un petit garçon entrant dans la cour des grands ».
- Lire: Un préfet et un commissaire punis pour une manifestation qui a irrité Nicolas Sarkozy et L'indépendance des fonctionnaires sous le feu du pouvoir politique
Mais cela a commencé bien avant l'accession à l'Elysée: une histoire plus ancienne éclaire cette singulière conception du «service de l'Etat». Elle concerne un représentant haut placé du sarkozysme,Brice Hortefeux, fidèle parmi les fidèles du président. Quinze ans plus tôt, contrairement à tous les usages, le secrétaire d'Etat au budget (Nicolas Sarkozy) avait obtenu que son chef de cabinet (Brice Hortefeux) fût nommé dans la «préfectorale». En juin 1994, un premier décret avait d'abord propulsé M. Hortefeux au grade de sous-préfet. En avril 1995, nouvelle accélération de carrière: il avait été promu préfet, tout en restant au cabinet de M. Sarkozy, donc sans passer par la case habituelle d'un poste territorial.
Cette promotion éclair de M. Hortefeux était tellement à l'opposé de la tradition républicaine que des protestations avaient fusé. Même l'austère «association des membres du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires du ministère de l'intérieur» s'était émue, qui avait déposé un recours pour «excès de pouvoir». Devant le Conseil d'Etat, fin 1996, le rapporteur de la haute juridiction lui avait donné raison en demandant l'annulation du décret de nomination (mais cette proposition n'avait pas été suivie d'effet car l'association du corps préfectoral avait changé de direction, sur ces entrefaites, et retiré sa plainte).
La suite de l'histoire est connue: la carrière de Brice Hortefeux n'eut pas à souffrir de cette mésaventure.