Sarkozy: le onzième coup de minuit

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Tout est en place désormais pour que Nicolas Sarkozy perde l’élection présidentielle 2012. Les trois heures de débat du président-candidat, mardi soir lors de l’émission « Des paroles et des actes » sur France-2, sonnent comme l’ultime alerte avant naufrage. Elles sont venues confirmer ce qui se dessinait depuis l’annonce officielle de la candidature du chef de l’Etat sortant, début février. Comme Valéry Giscard d’Estaing en 1981, Nicolas Sarkozy va perdre essentiellement pour deux raisons :

  • il est devenu inaudible, tant son discours est couvert par le vacarme d’un bilan inepte, par les bruyants tête-à-queue et repositionnements tactiques, et par des habiletés qui ne trompent personne ;
  • il est lourdement handicapé par un dispositif audiovisuel poussiéreux, où le people et la psychologie de quatre sous, les jeux d’ego et les fausses irrévérences interdisent de poser les vraies questions, d’exiger des réponses, de rendre compte des attentes de la société.

L’Elysée l’avait pourtant dit depuis plusieurs jours. Cette émission, la première faisant sortir Nicolas Sarkozy de sa forteresse élyséenne pour le traiter comme un candidat comme les autres, allait lui permettre de reprendre enfin la main après presqu’un mois de campagne perdue. Avec un objectif simple : faire que les courbes de sondages se croisent avec celles de François Hollande.

 

On pourrait considérer l’exercice comme relativement réussi si l’on s’en tient à des standards pourtant devenus largement obsolètes. Après tout, le Sarkozy sortant n’a-t-il pas démontré :

–  une pugnacité à toute épreuve, jusqu’au vindicatif

–  une capacité à faire une fois de plus d’habiles mea-culpa en voulant faire passer pour un passé lointain, personnel, presque intime la « période bling-bling », le Fouquet’s, le Paloma de Vincent Bolloré, le Jean Sarkozy de l’Epad…

–  une stratégie de premier tour visant à rassembler droite et extrême droite (la lutte contre l’immigration en porte-étendard) ; et une stratégie de second tour annonçant l’élargissement au centre (appels à deux reprises à François Bayrou, annonce d’une dose de proportionnelle – 10 % à 15 % des sièges de députés, ouverture avec la pré-nomination comme ministre de Claude Allègre !)

–  quelques annonces programmatiques (taxation des grands groupes du CAC-40, lutte renforcée contre l’immigration, la fraude, l’assistanat)

–  et enfin, une capacité à se battre pied à pied et par tous les moyens possibles (jusqu’aux plus inélégants) avec celui qui est considéré comme l’un des plus redoutables débatteurs de la gauche, Laurent Fabius.

Alors pourquoi rien de cela n’a-t-il fonctionné et pourquoi peut-on considérer que cette émission – même si elle provoquera sans doute un petit frémissement sondagier (il faut bien faire vivre le suspense médiatique…) – ne fait que confirmer la sortie du jeu du chef de l’Etat ?

L’essentiel tient en une immense lassitude et une parole dévaluée. Au terme de dix années d’omniprésence médiatique, nous connaissons trop Nicolas Sarkozy. Or l’homme ne peut se défaire de ses deux principaux handicaps : lui-même et son bilan. A la rupture personnelle entre lui et une large partie de son électorat de 2007 s’ajoute une rupture politique liée au quinquennat qui s’achève.

La télévision, prison du sarkozysme

Giscard en 1981 (« l’homme du passif », disait Mitterrand) n’avait pu échapper à son bilan et avait échoué à rétablir une relation personnelle avec une opinion exaspérée par sa pratique du pouvoir. Gordon Brown, Silvio Berlusconi, José Luis Zapatero n’ont pas plus pu faire oublier des gestions massivement rejetées par leurs opinions publiques. Les gouvernements européens sont balayés les uns après les autres : et quand les cycles électoraux ne le permettent pas, les marchés s’en chargent (Papandréou en Grèce, fin 2011).

C’est aussi cette nouvelle « norme » politique européenne que saisissent les sondages. Nous nous gardons à Mediapart de citer, commenter, reprendre les sondages : leurs résultats quotidiens ne disent rien. En revanche, quand depuis maintenant six mois, les études d’opinion indiquent avec constance une tendance (une lourde défaite de Nicolas Sarkozy au second tour), elles se font l’écho de cette réalité politique comparable à celles des autres pays européens : l’épuisement du pouvoir en place.

Depuis un mois, Nicolas Sarkozy sait donc qu’il devra « renverser la table », bouleverser toutes les règles et les lois de la politique s’il veut espérer l’emporter. Or le candidat vient là buter sur un système qu’il a largement contribuer à construire : le déroulement de ces grands-messes télévisées où se joue une bonne partie de la relation à l’opinion. Ces émissions formatées, ronronnantes, conformistes et peu curieuses sont en train de devenir la prison du sarkozysme.

Peut-on sérieusement imaginer qu’à l’issue d’un quinquennat marqué par des scandales à répétition, pas une question, pas une seule n’ait été posée au président sortant ? Les 403 millions d’euros versés par l’Etat à Bernard Tapie et qui font l’objet d’une enquête de la Cour de justice de la République ? L’espionnage de journalistes, sur ordre de l’Elysée, et qui a provoqué la mise en examen du procureur de Nanterre et du numéro 1 des services de renseignements ? La double mise en examen d’Eric Woerth, ancien ministre, ancien trésorier de l’UMP, et dont Nicolas Sarkozy s’était porté garant en juillet 2010, au plus fort de la tempête Bettencourt ? L’affaire de Karachi, l’affaire Takieddine, l’affaire libyenne…

Est-ce prendre pour des imbéciles amnésiques les millions de téléspectateurs que de considérer que ces affaires qui portent au cœur du pouvoir de cette présidence les questions les plus lourdes (corruption, abus de pouvoir, enrichissement personnel, financement illégal) ne méritent pas même une interrogation ? Si le journalisme en sort un peu plus abîmé encore, Nicolas Sarkozy ne gagne rien à ces silences. Ainsi est mis en scène ce confortable entre-soi, discussions bornées dans un champ politique volontairement restreint à deux-trois thèmes, et continuant obstinément à repousser et ignorer tout ce qui alimente aujourd’hui la crise de la politique.

Ce petit huis clos fait de quelques rituels obsolètes de la VeRépublique (mais pourquoi est-il donc impossible d’interroger correctement en France un président ?) ne suffira pas à Nicolas Sarkozy pour se sauver. A moins qu’il ne parvienne à le subvertir, voire à le faire voler en éclats, quand ses adversaires du parti socialiste choisiraient de s’y complaire…

De ce point de vue, le débat avec Laurent Fabius doit être vu comme une alerte par le candidat François Hollande. La superbe machine intellectuelle fabiusienne a repris ses aises sur le plateau de France-2, venant certes démonter quelques mesures antisociales de Sarkozy (sur le pouvoir d’achat et la TVA sociale en particulier), mais laissant entrevoir ce qui menace les socialistes : un retour aux pratiques, comportements et positionnements intellectuels des années 1980. Nicolas Sarkozy l’a entrevu quand il reprit cette fameuse réplique de Mitterrand à Giscard lors du débat de 1981 (« Je ne suis pas votre élève et vous n’êtes pas ici le professeur ») pour souligner l’arrogante assurance de Laurent Fabius.

Dans la vieille Ve République, on se serait satisfait de ce combat entre deux grands fauves où l’on pouvait entendre les os craquer. En 2012, ces jeux du cirque ont quelque chose de désespérant. Un peu comme le film « Cloclo », terrible revival d’une époque heureusement finie, qui sort bientôt en salle

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Publié dans SARKOZY

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