Sarkozy-Hollande: quinze années de «Je ne t'aime pas, moi non plus»

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

«Il est toujours gentil au début, et après ça se gâte. Il se fera le cuir dans quelques années», avait lâché Nicolas Sarkozy. Réplique du futur premier secrétaire du PS, en face de lui: «Vous, gentil, vous ne l'êtes ni au début ni à la fin.» C'était en mai 1999, peu avant les élections européennes. Les deux hommes, têtes de liste PS et RPR, s'affrontaient sur TF1.  

 

N. Sarkozy en 1999 face à F. HollandeN. Sarkozy en 1999 face à F. Hollande
Ce soir-là, Nicolas Sarkozy laisse au placard le costume du méchant. «Je voudrais dire que ce n'est pas un affrontement entre deux hommes. Non, c'est un affrontement entre deux projets politiques. J'ai toujours dit, moi, que l'on ne voyait pas assez la différence entre la droite et la gauche.»

 

A François Hollande de lancer la première flèche: «Moi, j'avais prévu depuis longtemps de débattre avec Philippe Séguin.» Une allusion au remplacement au pied levé de Sarkozy à la tête de la liste RPR, après la défection spectaculaire de Séguin.

 

F. Hollande en 1999 face à N. SarkozyF. Hollande en 1999 face à N. Sarkozy
A l'arrivée, un«débat vieux jeu entre quadras», selonLibération, avec «des chiffres parfaitement révisés». Même Chirac s'est ennuyé devant sa télé:«C'était un combat de petits vieux. Insupportable!», se plaint-il à des proches.

 

Le député de Corrèze a joué la carte d'une Europe sur deux jambes (oui à la mondialisation, mais avec une Europe sociale), coupant l'herbe sous le pied à son adversaire du RPR. Lorsque le générique se lance, le micro n'est pas encore coupé. «Tiens, j'te file mon programme», dit Hollande à Sarkozy, passant du vouvoiement au tutoiement. 

Aujourd'hui, Brice Hortefeux concède que «le résultat fut très équilibré». Mais deux semaines après, la liste de Hollande écrase celle de Sarkozy dans les urnes (plus de neuf points d'écart). Le maire de Neuilly termine troisième et entame sa deuxième traversée du désert.

Les partisans de Hollande aiment ressortir cet épisode de 1999 pour en faire un argument: si l'ancien premier secrétaire du PS peut battre Nicolas Sarkozy, c'est parce qu'il l'a déjà fait. Le positionnement plus central de leur champion, pensent-ils, est un atout de taille pour battre le locataire de l'Elysée en 2012.

 

L'éditorialiste Alain Duhamel a animé deux débats entre les deux rivaux (dont l'un sur le plateau de «Mots croisés» avant les européennes de 1999 – voir l'émission). Un partout, selon lui. «Souvent quand quelqu'un domine l'autre, il le domine assez régulièrement et là ce n'était pas le cas», raconte-t-il (voir la vidéo à 9'40).

 

«Ni proches, ni amis»selon Sarkozy, les deux hommes se connaissent bien. «On ne s'est jamais vraiment quitté. C'est assez logique qu'on se retrouve», expliquait Hollande en 2004. Même âge (57 ans en 2012), tous deux élus pour la première fois députés en 1988, ils ont connu une ascension parallèle au sein de leur parti respectif et poursuivent le même but: l'Elysée.

2005: l'union sacrée

 

F. Hollande en mai 2005.F. Hollande en mai 2005.

 

Les deux ennemis ont parfois réussi à s'entraider pour servir leurs logiques internes respectives. Ainsi, en mai 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, le premier secrétaire du PS et le président de l'UMP mettent sur pied une alliance tacite. Officiellement pour défendre le "oui", mais surtout pour combattre leurs rivaux dans la perspective d'une victoire du "non". Sarkozy règle ses comptes contre Villepin, pressenti pour succéder à Raffarin à Matignon en cas de défaite du "oui". Hollande fait comprendre à Laurent Fabius, chef de file socialiste des partisans du "non", qu'il restera à la tête du PS (voir ce reportage de France-2 le 26 mai 2005).

Pendant plusieurs mois, c'est l'union sacrée. Les deux hommes vont jusqu'à poser ensemble, en mars 2005, en une de Paris-Match, répondant aux questions des «Français en colère»:

 

Paris Match du 17 mars 2005.Paris Match du 17 mars 2005.
Le livre d'AttacLe livre d'Attac

 

La couverture fait polémique. Elle donne l'impression d'une collusion avec la droite: précisément ce que lui reprochent, à gauche, les partisans du "non". L'association altermondialiste ATTAC monte au créneau avec un livre: «Constitution européenne: Ils se sont dit oui (éditions de Mille et Une Nuits, avril 2005).

 

«Sur le fond, ça prouve qu'en fait Hollande-Sarkozy, ce sont les deux faces d'une même médaille», assène de son côté Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la République.

«François Hollande ne se trompe-t-il pas de sujet en multipliant les sorties médiatiques avec Nicolas Sarkozy?», interroge Libération. Hollande, lui, demande à l'électorat de gauche désireux de sanctionner la droite lors du référendum de ne pas «se tromper de colère». Le numéro d'équilibriste est subtil.

 

«L'affaire du soi-disant consensus est une vaste fumisterie au regard des engagements et du combat de l'un et de l'autre, réplique Julien Dray, l'ami de vingt ans, défendant«deux manières de dire oui au traité» et «deux projets politiques très opposés»

 

Trois semaines plus tard, les deux hommes se retouvent face à face, dans le Grand Débat RTL-Le Monde (lire les échangesici) et se mettent d'accord... pour afficher leurs désaccords. Tout en balayant la controverse: «Peut-être y aura-t-il une photo prise ce soir. Est-ce que cela voudra dire que nous sommes d'accord sur tout...», s'amuse le socialiste. Sarkozy se dit lui «surpris par cette polémique» provoquée selon lui par «une extrême gauche sectaire et irresponsable».

Mais deux ans plus tard, le patron du PS se rend à l'Elysée et promet au président de voter son traité européen simplifié. Un«choix responsable et européen», justifie-t-il (écoutez-le sur RTL). Tant pis, donc, si ce «mini-traité» n'est pas soumis à un référendum, comme le voulaient les socialistes. Marianneironise: «Entre Hollande et Sarkozy, c'est encore et toujours "oui"».  «(Ils) se sont encore revus pour se redire "oui" (...)à une certaine conception de l’Europe qui divise la France mais qui les réunit. Mais cette fois-ci, pour ne pas être dérangés, ils garderont ce "oui" pour eux», dénonce l'hebdomadaire.

2007: Sarkozy l'entourage de Hollande

Les deux hommes possèdent un autre point commun: le présidentialisme. Une similarité que François Hollande n'a pas assumée jusqu'au bout. Exemple en janvier 2008. La majorité propose, dans le cadre de la réforme constitutionnelle, que le président de la République «puisse prendre la parole» devant le Parlement. Le PS s'y oppose violemment. Le patron du PS considère que la réforme n'est«pas acceptable en l'état» à cause du maintien de «la volonté du président de venir à tout moment et en toutes circonstances» devant le Parlement.

Un comble: le premier à avoir émis cette idée fut... François Hollande lui-même. Le 11 janvier 2005, il souhaitait un chef de l'Etat «actif et responsable, qui rende compte régulièrement devant le pays» de son action, «y compris devant l'Assemblée nationale». Trois mois plus tard, dans le Grand Débat RTL-Le Monde, il précisait: «Il serait normal que le chef de l'Etat vienne devant le Parlement, en début d'année, pour dire ce que va être sa grande orientation.»

 

Pour le reste, les deux hommes se sont toujours combattus. Et notamment à partir de 2004, année qu'ils ont tous deux marquée: Hollande avec la vague rose de son parti aux régionales (20 régions raflées), Sarkozy avec son occupation de la scène médiatique et son intronisation à la tête de l'UMP.  

 

En 2006, ils s'écharpent, par médias interposés, sur les sans domiciles fixes.

 

 

 

 

 

En mars 2007, pendant la campagne, le patron du PS raille celui qui défend la «rupture», le raccrochant au bilan de Jacques Chirac: «Il y a un candidat sortant, c'est Nicolas Sarkozy!»

 

Le candidat UMP frappera plus fort en débauchant deux de ses proches (l'un politiquement, l'autre humainement), après le premier tour de la présidentielle: Eric Besson, l'ex-secrétaire national chargé de l'économie au PS, parti avec fracas en février, et Jean-Pierre Jouyet, l'ami de trente ans.

Le départ de Besson (qui deviendra secrétaire d'Etat chargé de la "prospective et évaluation des politiques publiques") est très mal digéré par Hollande, qui n'aura de cesse, pendant le quinquennat, de fustiger le «traître heureux». «Mieux vaut pour lui la prospective que la rétrospective, ce serait assez cruel», lâche-t-il en mai 2007«Il y a eu Juda, il y a Besson», s'amuse-t-il en février 2009 (voir la vidéo ci-dessous). De Besson, Hollande a conservé dans son équipe 2012 les économistes du groupe de travail que pilotait le ministre de l'industrie en 2006 (lire notre enquête sur les économistes du PS).

 

La perte de Jean-Pierre Jouyet fut plus douloureuse. Rencontré sur les bancs de l'ENA, il était devenu un intime du couple Hollande-Royal, avant de devenir le secrétaire d'Etat aux affaires européennes de Sarkozy (jusqu'en décembre 2008) puis le président de l'Autorité des marchés financiers (AMF). A l'époque, Hollande avoue avoir «perdu un ami»mais relativise: «Jouyet ne partageait plus nos convictions depuis un moment... 2004, sans doute. C'est à ce moment qu'il a basculé pour Nicolas Sarkozy avec lequel il a travaillé» (comme directeur du trésor puis ambassadeur chargé des questions économiques internationales).

 

A l'occasion de la compétition des primaires, Jouyet est revenu dans le premier cercle de son ami, pour cajoler les milieux d'affaires (lire notre "parti pris"). Dans Le Point du 15 septembre 2011, il explique qu'il se verrait bien secrétaire général de l'Elysée si «François» gagnait la course en 2012. Un retour que le candidat du PS a tenté de justifier dans un entretien à Mediapart«Quand il a accepté d'être ministre de Sarkozy, il n'était pas membre du PS dont j'étais le premier secrétaire. J'ai suspendu toute relation avec lui (...). Quand il a quitté le gouvernement, j'ai repris avec lui des relations amicales normales.»

2011: l'heure des attaques en règle

En 2011, le François Hollande «nouveau» n'a pas épargné son futur adversaire. Plus une déclaration, un passage média sans écorner le chef de l'Etat. En mars, il décrète sur Europe1 que «la présidence Sarkozy est épuisée» et que celui-ci«ne fera plus rien jusqu'à la fin de son mandat». Quatre mois plus tard, toujours sur Europe 1, il démonte, point par point le bilan du chef de l'Etat, dénonçant «le pire bilan d'un président». En septembre, dans un discours dans son fief corrézien, il estime que Sarkozy n'aurait pas survécu à une primaire à droite.

 

Surtout, Hollande se fait un malin plaisir à être l'anti-Sarkozy. Avec son positionnement de «candidat normal» restant «en lien avec le pays», il se démarque du style bling-bling de Nicolas Sarkozy, qui a déplu jusque dans l'électorat de droite.«Un président normal, c'est (...) ce qui nous a manqué depuis 2007», déclare-t-il sur France Inter en mai.

 

 

 

Lorsque Nicolas Sarkozy se rend, en avril 2011, en Corrèze, sur les terres de François Hollande, l'échange est tendu (voir les images ci-dessus). «Il est le bienvenu, j'espère même l'accueillir en 2012 dans une autre responsabilité, je parle de la mienne», ironise le candidat socialiste. 

Jacques Chirac lui donne un coup de pouce. Dans ses mémoires, il le qualifie «d'homme d'Etat». En juin, au terme d'une journée passée en Corrèze avec le candidat socialiste, l'ancien président lâche, devant les caméras: «Je voterai pour lui... sauf si Juppé se présente.» De quoi agacer Sarkozy... (voir cet épisode des Guignols de l'info).

 

 

 

A l'Elysée, on a longtemps montré du mépris pour le socialiste et son «président normal», et poussé en conséquence sa candidature, considérée comme moins dangereuse. Avant de comprendre qu'il pouvait avoir les atouts de DSK (notamment en matière d'économie), sans en avoir les défauts. Après plusieurs changements de discours, l'Elysée a fait feu contre l'ancien premier secrétaire à la rentrée, moquant son absence présumée de caractère, son côté«assez fade»«banal» et son inexpérience au gouvernement.«Voyez ce sucre: il paraît solide. On le plonge dans l'eau. Voyez ce qu'il en reste. Voilà, c'est ça Hollande», a expliqué Sarkozy devant ses visiteurs. En 2004 pourtant, il disait l'inverse:

«Le fait de ne pas avoir d'expérience ministérielle n'est pas un handicap. Cela lui donne au contraire plus d'envie, plus d'appétit pour entreprendre. L'énergie que l'on met pour durer au pouvoir, on ne la consacre pas à agir.»

 

Les deux hommes s'accusent mutuellement d'être «mou» et«dur» depuis des années. Dans Libération, en 2004, les deux hommes parlent l'un de l'autre:

– Hollande: «Sarko, il fait peur. C'est le problème qu'il risque d'avoir. Son image jusqu'au-boutiste inquiète. (...) Il valorise la virilité en politique, avec des phrases du genre "tu vas voir, je te retrouverai", ou "tu ne perds rien pour attendre". C'est son côté cour de récré.» 
– Sarkozy: «Globalement, il fait mou. Avec des accès un peu pitbull sur les bords. Il est moins spontané que moi mais ne peut s'empêcher de se laisser aller au côté mordant de sa personnalité. Je lui ressemblais il y a quelques années. Il a tort d'être trop agressif.»
– Hollande: «Nicolas Sarkozy ne doute ni de lui-même, ni de son destin. Il accepte d'être mis totalement à nu. Il est impudique. Moi, je suis plus secret que mon tempérament ne le laisse penser. Sarkozy occupe l'espace sans retenue. Son erreur est peut-être d'être comme ça tout le temps. Moi, je ne suis pas dans la pulsion permanente. Je suis plus dans un rapport de séduction, fondé sur le raisonnement, l'humour, l'adhésion.»

Ils sont nombreux, aujourd'hui, à l'UMP, à considérer Hollande comme un adversaire redoutable. Les conseillers de l'Elysée s'inquiètent de sa percée chez les seniors et au centre, deux viviers électoraux convoités par le président.«C'est plié. Hollande va gagner la primaire. Il est habile. Et il pioche dans notre électorat», redoutait en septembre un ami du président dans Le Parisien.

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Publié dans PS

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