Sarkozy et la Libye dans Wikileaks: une hypocrisie française

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart

 

 

La lecture de plusieurs câbles diplomatiques américains, consacrés aux relations franco-libyennes depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, permet de relativiser la pureté de la «croisade» de la France dans son actuelle offensive militaire contre le régime du dictateur Mouammar Kadhafi, dont l'issue demeure de plus en plus incertaine.

 

Emis essentiellement par l'ambassade des Etats-Unis à Paris, les télégrammes obtenus parWikileaks et que révèle Mediapart décrivent, à la lueur des événements militaires de cette semaine, une certaine hypocrisie française à l'égard d'un despote aujourd'hui voué aux gémonies, mais hier convoité pour son argent.

 

 

L'évolution de la situation entre les deux pays pourrait se résumer en trois dates symboliques, jalons d'une realpolitik qui finit par se refermer aujourd'hui comme un piège, autant sur la Libye que sur la France.

 

  1. En 2007, il y a d'abord eu la «lune de miel»Sarkozy/Kadhafi, selon l'expression d'un ambassadeur américain.
  2. En 2010, le temps des désillusions est arrivé, comme le démontre une réflexion sans nuance d'un diplomate français:«Les Libyens, ils parlent, ils parlent, mais ne nous achètent rien.»
  3. En 2011, la guerre. A l'initiative de la France.

L'un des principaux télégrammes diplomatiques américains consacrés aux relations franco-libyennes a été émis le 26 juillet 2007 (câble n°116777). C'est-à-dire deux jours après la libération des infirmières bulgares, victimes d'une machination du régime libyen, pour laquelle la France a beaucoup œuvré, y compris en mandatant un sulfureux intermédiaire de l'affaire Karachi, Ziad Takieddine, comme Mediapart l'a déjà raconté.

 

 

Craig Stapleton
Craig Stapleton© DR
Non classifié, mais présenté comme«sensible», le câble a été rédigé par l'ambassadeur Craig R. Stapleton, en poste à Paris de 2005 à 2009. Le diplomate y décrit, non sans ironie, la «lune de miel» de Nicolas Sarkozy avec le dictateur libyen à la faveur d'une visite du président français, le 25 juillet 2007, à Tripoli. Le titre du télégramme est sans ambiguïté: «Le voyage à Tripoli du président Sarkozy fixe de hautes aspirations pour de juteux contrats». 

 

 

La plume du diplomate est pour le moins caustique: «Ayant obtenu l'effet politique escompté pour parfaire son image d'homme qui peut aider à résoudre des problèmes impossibles, le président français Nicolas Sarkozy a utilisé sa visite en Libye du 25 juillet, à la suite de la libération des cinq infirmières bulgares et du docteur palestinien, pour stimuler les relations économiques et commerciales avec ce pays.»

 

L'ambassadeur Stapleton poursuit: «Les efforts de Sarkozy pour tirer des profits commerciaux de la refonte de ses relations avec le leader libyen Kadahfi sont en partie voués à récupérer des terrains laissés aux Etats-Unis ou à d'autres depuis la réhabilitation internationale de la Libye à la fin 2003.»

 

Un «signal politique» pour les entreprises françaises

Le télégramme fait ainsi état de la signature d'un accord entre le régime libyen et le marchand d'armes français Dassault concernant la rénovation de douze avions de chasse Mirage-F1. Le même Dassault dont les avions bombardent aujourd'hui la Libye... En somme: Dassault contre Dassault et, au milieu, une diplomatie industrielle française qui semble avancer au gré du vent et, surtout, de l'argent, d'où qu'il vienne.

 

Mirage-F1 libyen
Mirage-F1 libyen© Reuters

 

Le même câble diplomatique évoque également plusieurs autres accords commerciaux signés lors de la visite du chef d'Etat français. Par exemple dans le domaine du nucléaire avec Areva, «qui espère profiter du réchauffement des relations» entre la France et la Libye, tout comme les groupes Total (pétrole) et Alstom (transports).

 

Les engagements franco-libyens au sujet de la construction d'un «réacteur nucléaire» pour le dessalement de l'eau de mer et d'une coopération sur le front du nucléaire civil feront par ailleurs l'objet, en 2007 et 2008, de plusieurs autres rapports du Département d'Etat américain, qui suit manifestement le dossier de très près.

 

Dans le secteur bancaire, l'ambassadeur Stapleton note en outre que le groupe BNP-Paribas a «remporté un appel d'offres portant sur la privatisation de 19% du capital de la Sahara Bank pour un coût de 145 millions d'euros».

 

 

© Reuters
Selon l'auteur du télégramme, Nicolas Sarkozy, par son activisme pro-Kadhafi,«espère fortement que ses efforts produiront plus de bénéfices que ceux obtenus par le président Chirac après sa visite de 2004 à Tripoli». «Le président Sarkozy espère clairement que sa visite (à Tripoli) et le rôle de la France dans la libération des infirmières bulgares permettront de récolter des dividendes en termes de nouveaux contrats et de relations commerciales.»

 

 

Il ajoute que les «entreprises françaises ont obtenu le signal politique qu'elles attendaient pour agir plus agressivement dans la recherche d'opportunités commerciales en Libye». «Sarkozy, qui a publiquement rejeté l'idée qu'il envisageait de lier les relations bilatérales de la France à ses relations personnelles avec des dirigeants étrangers, garde quand même l'espoir de tirer des profits de son actuelle lune de miel avec Kadhafi», continue le diplomate américain.

 

Un autre télégramme diplomatique non classifié, daté du même jour – le 26 juillet 2007 –, mais rédigé cette fois de l'ambassade américaine de Tripoli, par le diplomate Chris Stevens, montre que Nicolas Sarkozy n'a pas lésiné sur les symboles politiques pour plaire au dictateur (câble n°116764). Ainsi, souligne le rapport, «Kadhafi (...) a rencontré pendant plusieurs heures Sarkozy et sa délégation (incluant le ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner et le conseiller diplomatique Levitte, mais pas Mme Sarkozy) dans l'enceinte de la maison Bab Azziziya de Kadhafi, à Tripoli».

 

«Les Libyens, ils parlent, ils parlent mais ne nous achètent rien»

Cette maison, qui appartient au despote, n'est pas n'importe laquelle. Il s'agit de celle que les forces armées américaines ont bombardée en avril 1986, à l'époque où la Libye était classée dans la liste des Etats terroristes. Kadhafi l'exhibe depuis comme une sorte de trophée révolutionnaire: les murs de la maison sont toujours perclus d'impacts de bombes et au devant de la bâtisse trône un immense poing en acier écrasant un avion de chasse américain, symbole, selon Kadhafi, de «l'échec de l'agression occidentale et américaine» contre la Libye, rapporte le câble américain.

C'est donc ici que M. Sarkozy, pourtant connu pour son atlantisme, a engagé en 2007 de nombreux accords commerciaux avec la dictature, n'hésitant pas, non plus, à poser pour les photographes devant les murs martyrisés de la demeure aux côtés du «Guide» libyen.

 

 

25 juillet 2007, Tripoli
25 juillet 2007, Tripoli© Reuters

 

Contrairement à M. Sarkozy, un autre président français avait quant à lui peu goûté l'exercice trois ans plus tôt. 

 

Un câble diplomatique américain, daté du 16 décembre 2004, nous apprend en effet que Jacques Chirac, lors d'une visite à Tripoli, avait été «irrité» par la tenue d'une cérémonie d'accueil surprise devant cette même maison Bab Azziziya (câble n°24174). «Chirac a eu l'impression de tomber dans une embuscade et a fait ressentir son mécontentement par son comportement glacial durant la cérémonie et son refus ultérieur de parapher le livre des invités», souligne le télégramme, rédigé par le diplomate Gregory L. Berry, chef de mission à l'ambassade de Tripoli.

 

Nicolas Sarkozy n'aura pas eu tant de pudeur et laissera, pour sa part, un mot lourd de sens dans le livre d'or de Kadhafi, en 2007: «Je suis heureux d'être dans votre pays pour parler de l'avenir.»

La preuve: 

 

 

La photo du petit mot de Sarkozy dans le Livre d'or de Kadhafi, retrouvé par Owni.fr dans les profondeurs du site de l'Elysée
La photo du petit mot de Sarkozy dans le Livre d'or de Kadhafi, retrouvé par Owni.fr dans les profondeurs du site de l'Elysée© DR

 

Mais les courbettes ne suffiront pas, avait prévenu l'ambassadeur des Etats-Unis à Paris, Craig R. Stapleton, dans son télégramme du 26 juillet 2007:«Une bonne relation au plus haut niveau n'est pas une garantie de succès commerciaux (...) Les affaires françaises pourraient découvrir en Libye un endroit décourageant dans le domaine.»

 

Le diplomate avait vu juste. De fait, malgré la visite de Nicolas Sarkozy à Tripoli et celle, en grande pompe, de Mouammar Kadhafi en décembre 2007 à Paris (au grand dam de l'opposition et d'une partie de la droite), les milliards promis ont fondu – voir l'enquête de Mediapart «Libye: le fiasco du partenariat voulu par Sarkozy». Un diplomate français du Quai d'Orsay résumera crûment la situation auprès d'une homologue américaine, à en croire un télégramme de l'ambassade des Etats-Unis à Paris, daté du 8 février 2010 et classé «confidentiel» (câble n°247804).

 

Rédigé par la conseillère politique Kathy Allegrone, le câble fait état des échanges qu'elle a eus avec un sous-directeur du Quai d'Orsay chargé de l'Afrique du Nord, Cyrille Rogeau. Au sujet de la Libye, le diplomate français ne cache pas l'agacement et la «frustration» de la France, souligne le télégramme, qui rapporte ces propos de M. Rogeau: «Nous parlons beaucoup avec les Libyens, mais nous avons commencé par voir que les actions ne suivent pas les mots en Libye. Les Libyens, ils parlent, ils parlent mais ne nous achètent rien.»

D'après le même télégramme, M. Rogeau a fait savoir aux Américains que la France exprimait désormais «moins d'enthousiasme qu'avant» à l'égard de la Libye.

 

Un an plus tard, la désillusion a cédé le pas à la guerre.

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Publié dans Politique

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R
<br /> Bonjour,<br /> <br /> Ah, s'il n'y avait pas Wikileaks ! Une vraie bombe. Parce qu'il n'y a pas que ces turpitudes que d'aucuns aimeraient certainement recouvrir sous un tapis de bombes ! Imaginez que le fils Kadhafi<br /> ait raison sur des transferts de fonds (à côté des accusations de l'ex-comptable de Mme Bettencourt).<br /> <br /> Une procédure d'impeachment ? Pourquoi pas... Et Ségolène Royal déclarée "winner", ce dont je suis convaincu depuis le premier jour.<br /> <br /> En attendant, le Parti socialiste se vautre dans le suivisme béat et sans limites (j'ai encore entendu Harlem Désir sur France 2 il y a deux jours.). N'importe quoi !<br /> <br /> Avec mes salutations cordiales.<br /> <br /> R. W.<br /> <br /> <br />
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