Sanction d'un naufrage politique et éthique de l'UMP

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart

 

 

C'est peu dire que les résultats du premier tour des élections cantonales constituent un camouflet pour Nicolas Sarkozy. Pour lui-même et au-delà pour toute la droite, c'est même beaucoup plus grave que cela. Avec un parti présidentiel, l'UMP, qui s'est effondré à près de 17% des voix, et qui est maintenant talonné par un Front national totalisant plus de 15% des voix malgré son absence dans un quart des cantons, c'est un séisme historique. Beaucoup plus qu'un vote sanction : un tremblement de terre politique. Une sorte de 21-Avril à l'envers.

Chiffres accablants pour le chef de l'Etat. Plus de 55% des Français se sont abstenus ce 20 mars, soit la deuxième plus mauvaise participation jamais enregistrée en France depuis les débuts de la Ve République. Et sur les 45% de votants, seulement 17% des suffrages se sont portés sur le parti du Président. En clair, l'UMP – qui n'osait pas même afficher son sigle le plus souvent sur ses affiches électorales – n'a pas même réuni 8% des voix des inscrits. C'est dire si la comparaison avec le 21 avril 2002 vient immanquablement à l'esprit: à l'image du candidat socialiste Lionel Jospin qui avait été éliminé sans gloire au soir du premier tour de l'élection présidentielle, laissant Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen s'affronter au second tour, l'UMP sera dans de nombreux cantons le spectateur d'un duel entre le FN et le PS lors du second tour.

 

Seulement 8% des inscrits en faveur de l'UMP: la politique ne se réduit, certes, pas à cette arithmétique. Dans ce chiffre, pourtant, on lit la colère qui s'est propagée dans tout le pays au point que celui qui, de l'Elysée, décide de tout, tout le temps, toujours, est entaché d'un tel discrédit, suscite un tel rejet qu'il est parvenu à cette terrible prouesse : l'extrême droite en France fait maintenant quasi jeu égal avec ce que l'on appelait voilà quelque temps la droite républicaine – mais dont on ne sait plus bien parfois si l'appellation est toujours pertinente. Oui, un séisme. Durant des lustres, la vie politique française à droite a été marquée par les zizanies opposant ses deux grandes sensibilités, néo-bonapartistes et libérales. Voici qu'au travers de ce scrutin cette si vieille classification vole en éclats. Et si c'est le cas, c'est d'abord par la faute du chef de l'Etat : l'extrême droite française est en passe de supplanter la droite classique.

 

De ce rejet radical dont Nicolas Sarkozy est l'objet et de cette envolée du vote pour l'extrême droite, il n'est évidemment pas difficile d'identifier les causes. C'est tristement la chronique d'un vote protestataire annoncé.

 

Il y a d'abord la crise économique et sociale, dont Nicolas Sarkozy ne s'est pas occupé. Multipliant les plans d'aide pour les entreprises, un jour pour le secteur de l'automobile, le lendemain pour le secteur des banques, il n'a rien fait, ou presque, pour les ménages. Pis que cela, pour traverser cette crise historique, la France a fait le choix de « l'ajustement social ». Si les bénéfices des entreprises du CAC 40 sont plus florissants que jamais (83 milliards d'euros en 2010, dont la moitié distribués en dividendes), le chômage continue d'être à des sommets. Dans le même temps, la pauvreté progresse et le pouvoir d'achat est en baisse.

 

La transgression sarkozyste

Il y a aussi la morgue, dont le chef de l'Etat ne s'est jamais départi. Car à cette France en crise, qu'a-t-il proposé comme réforme urgente pour le premier semestre de 2011 ? Une suppression de l'impôt sur la fortune ou un très fort allègement. Ou encore, le probable recours à l'assurance privée pour financer le nouveau risque qui se profile, celui de la dépendance. En clair, au besoin pressant de solidarité, il a opposé l'égoïsme social. Avec de nouveaux efforts pour les plus pauvres et un nouveau cadeau pour les plus riches.

 

Sur le plan de la politique économique et sociale, Nicolas Sarkozy a donc récolté exactement ce qu'il avait semé : au mépris qu'il a affiché, les électeurs ont opposé le rejet. Un rejet radical...

 

Mais au nombre des raisons de ce séisme, il y a plus grave encore.  Il y a aussi la chronique politique mortifère de ces dernières semaines. Elle est encore dans toutes les mémoires et il n'est guère besoin d'être grand clerc pour deviner l'impression qu'elle a faite aux citoyens : la chronique de ces ministres qui passaient leurs vacances avec des oligarques des régimes autoritaires arabes, au moment même où en Tunisie, en Egypte ou en Libye, les peuples de ces pays se soulevaient et engageaient une formidable révolution démocratique ; la chronique de Nicolas Sarkozy qui lui-même recevait en grande pompe le tyran libyen en 2007, et qui cherche aujourd'hui à se refaire une virginité, par une galipette dont il est coutumier, en se transmutant en chef de guerre, dans le seul souci de chasser le souvenir de ces connivences récentes.

 

Mais surtout, dans cet effondrement de l'UMP, il y a surtout le jeu dangereux, sans précédent dans l'histoire récente de la droite, auquel Nicolas Sarkozy s'est livré ces derniers mois, en chevauchant lui-même et ses plus proches collaborateurs, ou alors en flattant, les thématiques racistes ou xénophobes du Front national. Sans précédent, oui. Car dans le passé, il est arrivé que certains à droite dérapent, en quelques circonstances, et reprennent à leur compte des thématiques du Front national. Ce fut le cas par exemple de Jacques Chirac quand en juin 1991, il lâcha une formule raciste sur « le bruit et l'odeur », en évoquant les désagréments que pouvait causer le voisinage avec des immigrés.

 

Mais avec Nicolas Sarkozy, tout a changé. Ce ne sont pas un ou deux dérapages auxquels on a assisté. Non ! De l'Elysée, c'est une grande transgression qui a été planifiée. Là encore, on en connaît l'effroyable chronique : le débat organisé par l'UMP à la demande de l'Elysée sur l'islam ; l'ovation et la tribune offerte par les députés de l'UMP au journaliste duFigaro, Eric Zemmour, fraîchement condamné pour incitation à la discrimination raciale ; jusqu'à la petite phrase du ministre de l'intérieur, Claude Guéant, sur les Français qui « ne se sentent plus chez eux »...

 

Une sanction pour le PS à Marseille

Là encore, Nicolas Sarkozy a donc récolté exactement ce qu'il avait semé. Epousant de nombreuses thèses de l'extrême droite, il en a assuré la propagation. Et le résultat est celui que l'on sait : préférant l'original à la copie, bien des électeurs ont choisi de voter pour les candidats soutenus par Marine Le Pen plutôt que par l'UMP.

 

Pour la droite, le séisme est d'autant plus grave que nul n'ose se dresser contre le chef de l'Etat et poser ouvertement la question que beaucoup ont pourtant à l'esprit : mais comment pourrait-on se débarrasser de Nicolas Sarkozy ? A l'approche de 2012, le temps n'est-il pas venu pour la droite de se fédérer autour d'un autre champion ? Car c'est la logique implacable des institutions néo-bonapartistes de la Ve République : nul ne peut se mettre en travers du président quand bien même il conduirait au naufrage.

 

Du même coup, on sent bien que l'UMP, dans cet entre deux tours, n'a d'autres choix que de poursuivre, tête baissée, cette folle aventure. Même le président du parti, Jean-François Copé, qui pourtant déteste le chef de l'Etat et est habité par une folle ambition personnelle, a donc refusé le Front républicain que la gauche préconise pour faire barrage au FN et ne donnera aucune consigne de vote pour le second tour, dans les cantons où le parti présidentiel est arrivé en troisième position. Ce qui est évidemment le plus beau des services que l'UMP peut rendre à l'extrême droite.

 

Cette scandaleuse position suscite, certes, quelques vagues dans le parti godillot qu'est l'UMP. Et quelques voix se sont élevées (celles de Valérie Pécresse, de Gérard Larcher...) pour appeler à voter pour la gauche, dans le cas où celle-ci serait face à un candidat d'extrême droite. Mais la grogne ne va pas plus loin. Nul n'ose dire ce qui sourd pourtant de ce vote : Sarko, dégage !

 

Pour la gauche, il n'y a dans tout cela rien de très rassurant. Même si le Parti socialiste peut se flatter d'avoir recueilli un peu plus de 25% des suffrages, il profite surtout de l'effondrement de la droite, plus que d'un regain notable de la gauche ! Plus préoccupant que cela : on sent que dans certains cantons, les électeurs l'ont très clairement sanctionné, comme dans les Bouches-du-Rhône, où, sous les effets du scandale de l'affaire Guérini, deux cantons ont été perdus et où la gauche pourrait perdre du même coup la majorité au Conseil général.

 

Mais enfin, dans ce sinistre électoral, la gauche sauve la face, même si cela ne lui donne aucune assurance pour 2012. Et pour l'heure, c'est d'abord le naufrage de la droite qui retient l'attention. Un naufrage politique mais tout autant éthique.

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Publié dans Politique

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