Révolte en Tunisie: valse des ambassadeurs au Quai d'Orsay
Par Régis Soubrouillard
« Sa marque, elle entend surtout la donner en renforçant les capacités d'anticipation et d'influence de la diplomatie française » écrivait le journal.
C’était il y a 10 jours. Une éternité. Depuis, Ben Ali est tombé, la Tunisie a basculé, MAM est déjà fragilisée et le quai d’Orsay au centre de toutes les polémiques.
Après un très vague début d’auto-critique formulé lors des vœux au corps diplomatique,Nicolas Sarkozy admettait que Paris « n'avait «pas pris la juste mesure de la désespérance d'un peuple frère », l'air de rien, l’heure est au resserrage de boulons du côté du Ministère des affaires étrangères.
Nommé il y a tout juste 18 mois ambassadeur de France en Irak, le jeune diplomate proche de Sarkozy, Boris Boillon doit déjà faire ses bagages. Direction…Tunis. Il remplacera Pierre Ménat. Ses jours étaient comptés. L’ex-ambassadeur n’avait pas vu venir « la révolte populaire ». Les autorités françaises lui reprocheraient « surtout d’avoir expliqué, télégramme diplomatique à l’appui, que le président Ben Ali était en mesure de se maintenir au pouvoir après avoir lâché du lest dans son dernier discours ».
Il y a moins d’un an, cet homme pressé de la diplomatie, qui a gravi les échelons bien plus vite que ne veut la tradition du Ministère des Affaires étrangères; avait bien d’autres priorités en tête. Faire revenir les entreprises françaises en Irak : « La reconstruction en Irak est le marché du siècle : 600 milliards de dollars ! La France doit être aux avant-postes » claironnait-il dans le magazine Challenges.
Les ratés tunisiens auront-t-ils au moins ce mérite d’écarquiller les yeux, de ceux trop pressés de gérer les « grosses affaires » en cours, qui en oubliaient de prendre le temps de la réflexion et de la prospective ?
Rien n’est moins sûr. Auteur du livre Les Diplomates, une enquête minutieuse sur le monde de la diplomatie, le journaliste Franck Renaud estime que Boris Boillon incarne la « diplomatie du business. C’est le diplomate star du sarkozysme. Certes, il connaît bien le Maghreb. C'est un fils de « pieds rouges », ces militants de gauche venus aider l'Algérie indépendante. Mais pour l’instant c’est un effet d’annonce. Il faut voir s’il y aura des gros changements parmi les collaborateurs. Les cafouillages en Tunisie prouvent qu’on avait coupé les ponts avec la société civile. C’est cela qu’il faut retrouver. La diplomatie c’est les hommes. Est ce que c’est le bon bonhomme au bon moment ? » Un ange passe.
Pendant ce temps, l’Elysée cherche toujours des explications à ce manque de clairvoyance de la part de son émissaire en Tunisie. A savoir si la révolution était une révolution de rue ou de palais. « Si c’est une révolution de palais, c’est plus difficile d’avoir des capteurs qui fonctionnent » estime-t-on à l’Elysée.
Selon le Canard Enchainé, Nicolas Sarkozy aurait accusé la diplomatie française de n’avoir rien vu venir en ces termes :« J'en ai plus appris sur la crise tunisienne par la nouvelle épouse d'Eric Besson et par Besson lui-même que par notre ambassadeur à Tunis ».
L'hebdomadaire rapporte également les réactions d'Alain Juppé et de Michèle Alliot-Marie contre les diplomates français : « Nous sommes restés tout le temps dans un brouillard total ».
Un brouillard sur lequel Wikileaks donne quelques éclairages. Un télégramme diplomatique de l'ambassade des Etats-Unis à Tunis obtenu par le site de Julian Assange, daté du 14 août 2007, révélait que Serge Degallaix, ambassadeur de 2005 à 2009 (aujourd’hui conseiller diplomatique de Raffarin), avait jugé, lors d'un diner avec son homologue américain, que « La Tunisie n'est pas une dictature et ses leaders sont vraiment à l'écoute du peuple. Le gouvernement fait des progrès sur les droits de l'homme et la liberté, même s'ils sont lents ». Et d'ajouter en parlant du niveau de la corruption qu'elle était « moindre que dans d'autres pays ».
Mais tous les anciens ambassadeurs n’ont pas vu la même Tunisie. Dans une tribune publiée mercredi 26 janvier dans Libération, Yves Aubin de La Messuzière, ancien ambassadeur de France en Tunisie de 2002 à 2005 affirme que « les autorités politiques françaises » étaient « parfaitement informées des dérives du système Ben Ali » et que l'expertise des diplomates a été « négligée ». Selon l'ancien directeur Afrique du Nord et Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères (1999-2002), « les rapports diplomatiques mettaient aussi l'accent sur l'exaspération et le mal-être de la jeunesse tunisienne », ainsi que sur « la prévarication et le développement d'un système de prédation du secteur privé de l'économie par le clan Trabelsi ».
« L'analyse diplomatique privilégiait le risque de mouvements sociaux à la menace islamiste » affirme-t-il encore. Les premières déclarations françaises, au lendemain de la chute de Ben Ali, n'ont pas été à la hauteur ». Il rappelle en outre que les propos de Nicolas Sarkozy au cours de sa visite en 2008 à Tunis, où il s'était félicité « des progrès de l'espace des libertés publiques, avaient suscité l'incompréhension et l'indignation ».
Autre ancien ambassadeur en Tunisie, l’Amiral Lanxade fait le même constat : « Depuis des années, les autorités françaises n’ont pas agi convenablement avec la Tunisie. Au lieu de dire, il y a longtemps déjà, au président Ben Ali, "attention, vous allez dans le mur", nous n’avons rien fait… On s’est leurré, en France, sur la situation en Tunisie. On s’est leurré sur ce régime, en particulier en croyant qu’il était un rempart contre l’intégrisme. On a été d’une extraordinaire imprudence par manque de compréhension de ce qui se passait. Jacques Chirac parlait toujours de « miracle tunisien », et Nicolas Sarkozy ne semble pas avoir pris la mesure de ce qui se passait ! ».
La trêve des vœux entre l’Elysée et le corps diplomatique aura été de courte durée et la révolte tunisienne n'a pas fini de produire ses effets jusqu'à...Paris.
