Renault : même les actionnaires contestent la rémunération de Carlos Ghosn
La direction de Renault se prépare dans une certaine fébrilité à l'assemblée générale prévue ce vendredi. Car il va bien falloir revenir sur le faux espionnage qui a conduit à licencier abusivement trois cadres responsables du programme de la voiture électrique, projet phare du constructeur, avant de les blanchir et de leur proposer 11 millions d'euros d'indemnités pour réparer le préjudice causé. Il n'est pas sûr que les actionnaires se contentent des explications piteuses et embrouillées fournies par Carlos Ghosn, ni de la démission du directeur général Patrick Pelata qui joue le rôle de victime expiatoire pour couper court à toutes les critiques.
Des fonds mais aussi des actionnaires individuels semblent bien décidés à porter le fer. «Cette affaire d'espionnage est révélatrice du dysfonctionnement chez Renault. Elle démontre que la gouvernance ne fonctionne pas. Ce groupe n'est pas contrôlé et son président est intouchable. Le droit à l'erreur existe. Mais on en a tiré aucune conclusion. On n'a pas voulu toucher à un iota de ses pouvoirs», s'indigne Pierre-Henri Leroy, responsable de Proxinvest.
Ce cabinet s'est fait une spécialité des études de gouvernance des sociétés cotées. Il passe au crible le fonctionnement des conseils, les rémunérations des dirigeants, les résolutions proposées aux votes des actionnaires. Ces recommandations sont souvent suivies par les gestionnaires de fonds ou de sicav. Exceptionnellement, Proxinvest a choisi de rendre publique son analyse de Renault, normalement destinée à ses seuls clients. Son verdict est très dur: il recommande à ses clients de repousser pas moins de quatre résolutions portant sur les comptes, les rémunérations, les stock-options, les conventions.
La première critique de Proxinvest porte sur la rémunération de Carlos Ghosn, «surpayé» selon lui. Le PDG de Renault-Nissan est le dirigeant le plus payé de France: 9,2 millions d'euros en 2010. Sa rémunération fixe s'élève à 1,2 million d'euros chez Renault. Il a renoncé à sa part variable en 2009, alors que le constructeur était en déficit et a annoncé aussi renoncer à son bonus pour 2010, après l'affaire du faux espionnage.
Mais il y a aussi son salaire chez Nissan. Jusqu'alors, le groupe avait toujours nié que Carlos Ghosn touchait de l'argent au Japon. La publication de documents par Nissan en mars 2010 a brisé le mensonge. Le constructeur japonais a indiqué alors verser l'équivalent de 8 millions d'euros à Carlos Ghosn.
Cette année encore, malgré les remarques de l'autorité des marchés financiers demandant au groupe la transparence, Renault ne fait aucune référence à cette rémunération japonaise dans son rapport annuel. «Ce refus de respecter les règles de transparence illustre tout le problème du contrôle de Renault. L'Alliance Nissan-Renault est une citadelle qui rend le patron intouchable», insiste Pierre-Henri Leroy.
Le comité d'audit du groupe, chargé d'assurer le contrôle, de veiller à la conformité et au respect des textes, ne s'est jamais ému de cette entorse à la loi. «Philippe Lagayette, qui est président de ce comité, ne doit pas être renouvelé», insiste Proxinvest. Le cabinet estime que le banquier de JP Morgan, autrefois directeur de la Caisse des dépôts, n'accomplit pas sa mission avec la vigilance nécessaire. «C'est l'illustration parfaite de la confusion du système», dit Pierre-Henri Leroy.
Le plus surprenant est que ces critiques proviennent d'actionnaires extérieurs. Pourquoi l'Etat reste-t-il impassible? Il est pourtant le premier actionnaire de Renault avec 15% du capital.
Car cette affaire de double rémunération est loin d'être anecdotique. La simple différence des salaires versés, d'un côté par Renault de l'autre par Nissan, conduit à s'interroger sur la réalité du rapport de force entre le groupe français et le groupe japonais, censé être contrôlé à 35% par Renault. Dans ces conditions, Carlos Ghosn porte-t-il la même attention aux deux groupes? Défend-il avec équilibre l'intérêt social de Renault? La stratégie menée depuis dix ans ans par le constructeur français, basée sur des voitures bas de gamme et des délocalisations massives, pourrait presque être une réponse.
Au moment où Carlos Ghosn a semblé être menacé dans l'affaire de faux espionnage, des indiscrétions soigneusement orchestrées sont venues rappeler son rôle incontournable au Japon. Sans lui, toute l'alliance Renault-Nissan serait à terre, a-t-on alors affirmé. Opaque, cette alliance lui assure surtout une impunité totale et le dispense de tout contrôle. Le pire est que les représentants de l'Etat ont laissé faire, sans ciller.