Rancière: «Sarkozy n'est qu'un gérant de l'ordre capitaliste international»

Publié le par DA Estérel 83

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Mediapart a rencontré le philosophe Jacques Rancière à l'occasion de la sortie en salles du film de Sylvain George, Qu'ils reposent en révolte (Des figures de guerre I), sur les migrants de Calais. Nous avons poursuivi l'entretien en interrogeant l'auteur de La Mésentente, duPartage du sensible et de La Haine de la démocratie sur la crise des démocraties européennes et l'irruption de mouvements d'occupation de l'espace public. Cette interview peut être écoutée en podcastde même que la précédente.

On a l'impression que la démocratie, comme régime, progresse dans le monde, par exemple dans le monde arabe, au moment même où la démocratie, comme pratique, régresse, si l'on regarde la manière dont elle traite ses marges, dont elle ne représente plus les gens ou dont les marchés financiers font pression sur les gouvernements. Comment l'expliquer?

Ce que je considère comme un progrès de la démocratie, ce sont des mouvements populaires forts. Ce n'est pas simplement le fait qu'il y ait des élections à peu près libres là où elles étaient entièrement contrôlées. C'est le fait que des gens soient descendus dans la rue, qu'ils aient eu le courage d'affronter les forces de la répression, de se rassembler, de se constituer comme le peuple. Il y a progrès de la démocratie là où il y a apparition d'une instance populaire qui se distingue d'une forme d'État. Même s'il arrive, souvent, un moment où le mouvement populaire se dissout et où le terme de «démocratie» ne va plus désigner qu'un système parlementaire qui sert l'oligarchie régnante, avec une forme minorisée de participation du peuple. Il faut bien voir l'écart entre une manifestation directe, autonome, d'une instance populaire et ces formes de la représentation étatique de plus en plus monopolisées par des experts de la gestion de l'État étroitement liés aux experts de la gestion des capitaux.

Où se situe alors cet espace de la démocratie qui ne serait ni l'accompagnement de la barbarie, économique ou politique, à travers la simple gestion des affaires courantes, ni un refus de la démocratie elle-même, comme le théorise quelqu'un comme Alain Badiou?

Le problème de Badiou, c'est qu'il appelle démocratie la même chose que ce que Sarkozy appelle démocratie pour pouvoir y opposer un communisme distinct de ce que Hu Jintao appelle communisme. J'essaie de dire que si le mot démocratie a un sens, il doit désigner la constitution d'un espace autonome, d'une force du peuple distincte de sa représentation officielle et capable d'intervenir sur tout, qui ait son agenda propre au lieu de se dissoudre dans une force de soutien à tel ou tel des partis politiques existants, lesquels sont simplement destinés à prendre le pouvoir ou à prendre des miettes de pouvoir, à participer d'une manière minoritaire ou majoritaire à la gestion de l'ordre tel qu'il est.

Où voyez-vous ces «forces autonomes» actuellement?

On ne peut pas les identifier aujourd'hui sous la forme d'organisations spécifiques. On en a vu des manifestations dans le printemps arabe ou dans les mouvements des indignés qui ont incarné dans l'occupation de la rue une instance populaire en opposition globale avec l'ordre existant. On en voit par ailleurs des acteurs potentiels partout où des militants travaillent à transformer des cas locaux de défense de groupes opprimés en manifestations de la violence globale de l'ordre mondial: cela va de la lutte contre les délocalisations ou de la lutte pour les droits des sans-papiers aux diverses formes de mouvements transnationaux.

En Espagne, au moment même où beaucoup d'indignés espagnols disent ne plus s'intéresser au vote, la droite arrive en tête des élections. Peut-on imaginer que ce «pouvoir autonome» ne se trouve pas en contradiction avec le processus institutionnel existant?

Une manifestation autonome du peuple est aujourd'hui nécessairement en contradiction avec un jeu institutionnel où les différences entre les partis opposés n'ont jamais été aussi minimes. En face de la victoire de la droite en Espagne il faut mettre la situation en Grèce où le parti socialiste gouverne avec les conservateurs et l'extrême droite. S'il y a un pouvoir véritablement démocratique, il doit être complètement hétérogène à ce jeu dans lequel droite et gauche, et même parfois extrême droite et gauche, ne se différencient plus.

Si ce qu'on appelle démocratie, c'est la différence, le dissensus, la conflictualité, est-ce que paradoxalement la politique de Nicolas Sarkozy qui consiste à diviser, à monter les Français contre les étrangers, les «bons» étrangers, contre les «mauvais» étrangers, etc., ne crée pas cette conflictualité propice à une démocratie du dissensus? N'oblige-t-elle pas à autre chose qu'une alternance molle?

Je ne pense pas que la politique de la droite au pouvoir crée réellement du dissensus. Il est bien vrai que les années les plus noires pour le dissensus démocratique sont celles où la gauche a été au pouvoir. Les années Mitterrand ont été catastrophiques parce qu'elles ont liquidé les dynamismes politiques des années 1970, et contribué à constituer une sorte de consensus intellectuel, d'intériorisation de la logique du système et d'acceptation généralisée du discours dit néo-libéral. Je ne plaide pas pour la politique du pire. Mais il faut se souvenir des ravages de l'occupation du pouvoir par la gauche, cette participation du PS à la monarchisation extrême du pouvoir dit républicain, et cette adhésion de la quasi-totalité de l'intellectualité française à ce consensus. Doit-on pour autant espérer que la droite, en créant du conflit, crée de la dynamique? Je ne le pense pas. La politique des droites européennes n'est pas d'exacerber les passions. On est quand même dans un moment où ce que Marx disait, avec un peu d'exagération, en 1848, à savoir que les hommes d'État ne sont que les fondés de pouvoir du capitalisme international, est devenu complètement vrai. Malgré les coups médiatiques de son équipe, par exemple sur l'identité nationale, les Roms ou le droit d'asile, que fait Sarkozy? Ce n'est qu'un honnête travail de gérant de l'ordre capitaliste international. 

Des mouvements comme Occupy ou celui des Indignés, un peu partout dans le monde, sont-ils susceptibles de «re-décrire» le monde et de proposer de nouvelles formes d'interprétation de la démocratie? À propos des luttes de sans-papiers, vous avez écrit que l'une de leurs limites était leur aspect catégoriel, de revendiquer des droits pour eux-mêmes. La force des mouvements actuels n'est-elle pas de rassembler plus largement?

D'un côté, ces mouvements comme Occupy Wall Street sont importants par la forme d'émergence qu'ils construisent, par le fait qu'ils décident non seulement de descendre dans la rue mais de l'occuper, de se poser comme un contre-pouvoir. De l'autre, la question est de savoir s'il y a vraiment, là, le germe d'une re-description du monde. Je crois qu'il y a là l'embryon d'autre chose, l'embryon de la constitution d'un véritable pouvoir démocratique qui, peut-être, brise le partage entre les partis de gouvernement qui occupent la scène publique et les associations qui font un travail sur le terrain, essentiel, mais toujours dans une temporalité qui est celle de l'urgence et sans possibilité de créer une vaste scène publique. La force des mouvements de type «Indignés» est la manifestation d'une nouvelle forme d'universalité, au moins virtuelle. Ces mouvements s'en prennent à une situation de précarité, qui n'est plus le seul fait d'une catégorie parmi d'autres, appelée travailleurs précaires, mais d'un mode de vie, très général, qui traverse la société depuis les sans-papiers jusqu'aux diplômés sans emploi. 

Ce pouvoir authentiquement démocratique et populaire qui pourrait avoir une vraie force transformatrice, que ne peuvent avoir les associations qui gèrent l'urgence et que ne veulent assumer les gauches de gouvernement, comment le nommer? Faut-il parler des multitudes? Réactiver le terme de prolétariat? Employer celui de «précariat»?

Je n'ai pas de nom à proposer. Le terme d'«indignés» est un mot qui a «pris» parce qu'il désignait purement un acte et une attitude. Dès qu'on veut donner un nom à un groupe social, on retombe sur le vieux problème de l'identification. Si on les appelle les multitudes, on va penser que ce sont les gens qui appliquent la pensée planétaire de Toni Negri. Si on les appelle prolétariat communiste, on va penser qu'ils réalisent sur le terrain la pensée de Badiou et Zizek, etc. La même chose arriverait évidemment pour moi. Le fond du problème, c'est qu'une subjectivation politique est toujours une forme de désidentification qui s'appuie en même temps sur la manifestation d'une condition partagée. «Prolétaires» était à la fois le nom d'une condition et le nom de ceux qui se battaient contre elle. Aujourd'hui, les deux termes se trouvent écartés: «Précaires» désigne une condition largement partagée. Et «indignés» désigne la réaction à cette condition. Je n'ai pas de bon nom à proposer pour réunir les deux mais je m'intéresse à ce qui émerge sur le terrain et peut, le plus largement possible, désigner et dynamiser ces mouvements.

La politique est une affaire de réflexion, de récits, de description du monde, mais aussi d'affects. Ce thème de « l'indignation » peut-il produire des transformations réelles?

Il a déjà produit quelque chose. Par rapport à ceux qui le prenaient de haut en disant, « avec ça, on n'ira pas très loin ». Et on est allé assez loin avec cette idée qui réactive ce qu'on formulait, il y a 40 ans, en disant : «on a raison de se révolter». Je pense que la simple idée qu'on peut quelque chose est importante. On peut quelque chose d'autre que ce qui est proposé par la logique dominante. Alors après, il faut penser les possibles et les limites de ce mouvement, sans le rabattre sur la vieille logique spontanéité / organisation. Le problème n'est pas de s'organiser mais de savoir comment et pourquoi on s'organise : quel pouvoir on peut aujourd'hui exercer et quel avenir on peut lui créer. La question est alors : quelle confiance les gens ont en eux-mêmes, en leur capacité de créer, véritablement, un autre pouvoir, de constituer les éléments, les germes d'un autre monde ? On reste, fortement, dans la dépression post-soviétique et dans l'idée qu'on vit dans un système affreux, mais qu'il n'y a rien d'autre qu'un système encore plus affreux à lui opposer.

Est-ce qu'on ne peut pas regretter la dimension surtout réactive de l'indignation. Est-ce que le slogan d'Occupy, « nous sommes les 99% », n'est pas plus intéressant?

Oui, mais à ce moment, on pourrait reprendre le simple mot de peuple. Nous sommes les 99%, cela veut dire « nous sommes le peuple ». Le mot de peuple désigne la collectivité dans ce qu'elle a de plus large, et la forme sous laquelle l'opposition de cette immense collectivité à une toute petite minorité se manifeste et se donne voix.

Qu'est-ce qui manque encore à ces mouvements pour transformer le réel?

Je n'ai pas de politique à proposer ni de conseils à donner. Mais, ce qui manque, c'est de se constituer comme un mouvement politique d'un type nouveau, sorti de l'alternative entre les partis de gouvernements et les associations d'aide à ceci ou cela ou les protestations contre ceci ou cela. Il leur manque peut-être de croire en eux-mêmes, de se croire porteurs d'une force politique autonome, indépendante des agendas fixés par le pouvoir étatique et capable d'avoir ses propres objectifs, mais aussi ses propres formes d'organisation, ses forums, sa presse, ses moyens d'information, ses universités, ses moyens de circulation des savoirs. On a des exemples historiques, par exemple dans certains mouvements ouvriers de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, qui se sont donné la possibilité de constituer tout un monde vécu de pouvoir effectif. S'il n'y a pas cette possibilité, ces mouvements restent pris dans le côte-à-côte entre ceux qui occupent la rue pour mettre les pieds dans le plat, et ceux qui proposent le remède aux maux qu'ils exposent sous la forme d'un nouveau président de la République l'année prochaine.

À cette aune, est-ce que ça a un sens de voter encore aujourd'hui, pour vous, à une élection présidentielle?

Je n'ai pas d'opinion générale sur le vote, je ne dis pas, « il ne faut jamais voter ». Mais je suis de plus en plus convaincu qu'il est nécessaire de rappeler, aujourd'hui, que la présidence de la République élue n'est pas une institution démocratique, mais une institution monarchique. S'il y a une intervention claire à faire dans le contexte de cette campagne, elle consiste à casser le mensonge qui identifie au couronnement de la démocratie une institution et une logique qui en sont l'exact opposé. C'est un élément important si l'on veut que la politique reprenne ses droits.

Jusqu'où remonteriez-vous dans l'histoire pour trouver un dynamisme comme celui qu'on a pu voir avec les révoltes arabes ou les mouvements de type «Occupy»?

On pourrait remonter aux révolutions républicaines et démocratiques du XIXe siècle qui ont été des transformations de la visibilité même du monde commun avant d'être des affaires de «prise de pouvoir». Sans aller jusque-là, les mouvements des années 1960 et 1970 ont été un authentique mouvement démocratique. Mai 1968 disait à sa façon : «nous sommes le peuple et on peut vivre dans un monde sans hiérarchie», dans lequel les gens seraient maîtres de leur travail, sans structures de domination étatiques ou sub-étatiques. Cela a été un mouvement important, mais paradoxal, car adossé à un récit révolutionnaire, identifiant la révolution à l'avènement historique d'un prolétariat conduit par son organisation, alors même que la nature du mouvement, son mode d'éclosion, sa diffusion, ses formes de rassemblement et d'action démentaient ce modèle et le mettaient de fait en opposition avec les représentants de cette tradition. Cette contradiction a certainement pesé sur la suite, mais c'est, en tout cas, pour moi, le précédent le plus récent qu'on puisse invoquer.

Et les mouvements de 1995? Ce qui est étrange, c'est que les syndicats sont, en tout cas en France, absents des mouvements qui apparaissent aujourd'hui?

Ces luttes de 1995 se situent dans la descendance des années 1968, avec l'idée d'un rassemblement populaire autour des travailleurs organisés. 1995 a été le dernier grand mouvement dans cette logique qui voulait réunir étudiants et travailleurs autour d'un noyau ouvrier organisé.

On est dans un moment de crise, d'incertitude, où se développent de nombreuses références soit à l'avant 1968, soit aux années 1930, dans une version plus négative. Est-ce que ces références à l'histoire ne risquent pas de manquer le surgissement d'un nouveau mode d'action politique, comme on l'a vu dans les pays arabes?

C'est vous qui m'avez demandé de comparer. J'ai plutôt tendance à penser que des surgissements créent des espaces, des histoires, des traditions. Le surgissement de 1968 a ouvert une séquence qui, peut-être, a jeté ses derniers feux en 1995, avec l'ambiguïté d'un mouvement qui veut être entièrement autonome et se rattache malgré tout à la tradition de ce qu'on appelle «mouvement ouvrier». Mais les grandes traditions se sont toujours créées dans la continuité de moments d'affirmation forte d'un pouvoir de peuple.

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Publié dans Politique

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