Radiographie alarmante d’une télévision sous influence
Laurent Mauduit - 20/11/2010
C'est peu dire que la réforme de la procédure de nomination des patrons de l'audiovisuel public a fait polémique, quand Nicolas Sarkozy, peu après son élection, a privé le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) de cette prérogative essentielle pour s'attribuer à lui-même ce pouvoir exorbitant. Mauvais coup contre la démocratie ! Régression autoritaire ! Remise en cause de l'indépendance de l'information sur les chaînes publiques !
La décision a déchaîné une tempête politique. Et de proche en proche, à l'occasion de l'éviction des saltimbanques Stéphane Guillon ou Didier Porte de France Inter, ou lors des tentatives (avortées) de pousser le patron d'Europe-1, Alexandre Bompard, qui est un ami proche de Nicolas Sarkozy, à la tête de France Télévisions, la controverse a repris sur le thème que l'on sait: le chef de l'Etat rêve d'un audiovisuel à la botte, et si la procédure de nomination a été réformée, c'est à cette fin.
La vérité, pourtant, c'est que quand il n'y a pas de postes à pourvoir dans un avenir proche et que Nicolas Sarkozy n'a pas à intervenir, la polémique retombe. Sans doute parce que chacun pense qu'entre deux nominations, le danger s'estompe et que la vie de l'audiovisuel public reprend cahin-caha. Eh bien non ! Car la réforme de l'audiovisuel public est encore beaucoup plus grave que ne le soupçonnent même... ses plus farouches détracteurs. Pour la bonne raison que Nicolas Sarkozy peut intervenir non seulement lors des nominations mais aussi... à tout bout de champ.
C'est l'immense intérêt de trois livres qui viennent de sortir à quelques semaines d'intervalle et qui dressent un tableau à faire froid dans le dos de ce qu'est devenue la télévision française en général, rongée qu'elle est par le pouvoir de l'argent notamment, et la télévision publique en particulier, déstabilisée jour après jour par le pouvoir... tout simplement. Ou pour être plus précis... par le coup de force de Nicolas Sarkozy. Trois livres d'autant plus impressionnants qu'ils ne sont pas des pamphlets mais des enquêtes minutieuses ou des témoignages. Des enquêtes et des témoignages qui effraient tant ils établissent que, vue sous le prisme de la télévision publique, la démocratie française est gravement malade.
Intitulé Cartes sur table (Plon, 220 pages, octobre 2010, 19 €), le premier de ces trois livres est constitué d'entretiens que le journaliste de L'Express, Renaud Revel, a eus avec Alain et Patrice Duhamel. Avant de s'y plonger, on pourrait certes être enclin à penser que ce genre d'ouvrage, donnant longuement la parole à deux personnalités qui ont marqué pendant près de quatre décennies la vie de l'audiovisuel public et privé français, aux postes de responsabilité divers qu'ils ont occupés l'un et l'autre, n'est sûrement pas dénué d'intérêt. Mais on se dit aussi que les deux frères vont forcément nous resservir des vieilles histoires que l'on a déjà entendues un jour ou l'autre : les cris de colère contre eux des manifestants le 10 mai 1981, au soir de la victoire de François Mitterrand; leur regard sur les présidents successifs, les vicissitudes de l'audiovisuel. Un livre de souvenirs, pense-t-on, que l'on refermera en fait aussi vite qu'on l'a ouvert.
Erreur ! Ce livre-là est absolument passionnant. Plus que cela, c'est un livre précieux, utile, en ceci qu'il explique par le menu, sans le moindre parti pris, tous les dangers induits par la réforme de Nicolas Sarkozy. Les deux frères livrent en effet leurs souvenirs, mais surtout – et c'est la force du livre –, Patrice Duhamel, qui a été directeur général de France Télévisions, sous la présidence de Patrick de Carolis, de la mi-2005 jusqu'à la mi-2010, raconte par le menu l'enfer qu'il a vécu du fait de Nicolas Sarkozy.
L'enfer !.. Patrice Duhamel n'utilise certes pas ce mot. Il n'est visiblement pas homme à cela. Mesuré dans son expression, d'un naturel discret, il n'est pas coutumier des sorties tonitruantes ou va-t-en-guerre. Proche dans les années 1970 de Valéry Giscard d'Estaing, il a très tôt connu Nicolas Sarkozy et a toujours entretenu avec lui des relations confiantes, sinon même chaleureuses. C'est tout l'intérêt de ce témoignage exceptionnel: il provient d'un professionnel de l'audiovisuel qui n'avait aucun a priori contre Nicolas Sarkozy, et qui avait même avec lui un lien de confiance.
Une cascade ininterrompue d'oukases, d'humiliations, de colères, de pressions
Or, sans la moindre amertume, avec une évidente et courageuse bonne foi, Patrice Duhamel raconte ce qu'a été au quotidien, à partir de mai 2007, la relation entre France Télévisions et l'Elysée : une cascade ininterrompue d'oukases, d'humiliations, de colères, de pressions, d'intimidations... Et si le récit de Patrice Duhamel finit par faire peur, ce n'est pas du fait des mots qu'il emploie – ils sont toujours sobres; c'est par l'accumulation des anecdotes qu'il rapporte.
Tout commence très vite, raconte Patrice Duhamel, sitôt l'élection présidentielle passée : « Une fois ses fonctions prises, Nicolas Sarkozy ne tarda pas à se manifester auprès de nous : de mémoire, il nous a convoqué, dans son bureau, plusieurs fois entre le mois de juin et décembre 2007. Pour être honnête, je n'ai jamais autant vu, dans aucune de mes fonctions et tout au long de ma vie professionnelle, un président de la République, quel qu'il fût, à une telle fréquence : que ce soit en tête à tête ou dans des rencontres élargies. Je dis bien, jamais ! »
A tout bout de champ, pour un oui, pour un non, Nicolas Sarkozy convoque donc à l'Elysée ou téléphone à Patrice Duhamel ou Patrick de Carolis. Et quand ce n'est pas lui qui intervient directement, c'est Georges-Marc Benhamou, son officier traitant à l'Elysée pour les questions audiovisuelles. Un jour, c'est l'organisation de la coupure publicitaire pour laquelle se passionne le chef de l'Etat ; le lendemain, c'est le temps d'antenne à son propre profit qui agite le chef de l'Etat et qui le conduit à multiplier pressions et coups de gueule. Pour intimider en permanence les deux dirigeants de France Télévisions.
Exemple, entre mille autres anecdotes : à l'été 2009, la direction de France Télévisions est sereine. Auditionnée par le CSA, elle s'est vue délivrer un satisfecit, notamment sur le partage des temps d'antenne entre majorité et opposition. Pourtant, à quelques jours d'un changement des règles, imposé par une décision du Conseil d'Etat, le secrétaire général de l'UMP, Xavier Bertrand, interpelle la direction de France Télévisions, lui reprochant un partage du temps d'antenne en défaveur de la majorité. Et que fait alors la présidence ? Appelle-t-elle au calme ?
Pas du tout, raconte Patrice Duhamel : « Et voilà que, à notre retour de vacances, après le 15 août, nous recevons un appel du secrétariat de Claude Guéant (le secrétaire général de l'Elysée), qui dit vouloir nous voir de toute urgence. Patrick de Carolis, Arlette Chabot et moi-même nous rendons à l'Elysée et, là, Guéant, très affable, ouvre un dossier posé devant lui : “Ecoutez, j'ai lu, nous dit-il, le rapport du CSA sur les temps d'antenne et je trouve cela très préoccupant.” »
Le secrétaire général est en vérité incapable d'étayer son propos, mais l'important est ailleurs : c'est d'intimider, de mettre sous pression en permanence les dirigeants de la télévision publique. Et Patrice Duhamel poursuit son récit en racontant ce que Claude Guéant leur a dit: « “Je ne veux pas en faire en drame, mais comprenez bien que si je vous ai convoqués tous les trois au cœur du mois d'août, c'est pour vous dire cela !” Nous avons tous bien compris : évidemment son voisin de bureau lui avait demandé de le faire et Guéant, en bon exécutant, faisait ce que Nicolas Sarkozy avait exigé. »
En une autre circonstance, Nicolas Sarkozy se mêle même du choix des invités qui sont venus débattre sur France-2 : « En trois ans, raconte Patrice Duhamel, je n'ai eu à subir que peu d'interventions en matière d'information. Mais je me souviens quand même de la brutalité avec laquelle il m'avait reproché d'avoir invité, à la suite d'une longue interview qu'il avait donnée à TF1 et France-2 dans la Salle des fêtes de l'Elysée, Edwy Plenel et Nicolas Domenach, en même temps que Sylvie Pierre-Brossolette et Nicolas Beytout pour commenter cette émission. Lui ayant rétorqué que ce plateau me semblait très équilibré, il m'avait violemment interrompu : “Ce n'est pas le problème. Plenel et Domenach étaient excellents. Les deux autres n'étaient pas en forme. Cette émission était scandaleuse.” » Epilogue de l'histoire – que ne connaît sans doute pas Patrice Duhamel: depuis Edwy Plenel, le président de Mediapart, n'a plus jamais été invité sur un plateau de France-2.
Coup de pouce pour Hallyday, coup de gueule contre Ruquier
En clair, loin d'être le premier garant des libertés publiques et le gardien de l'indépendance de la télévision publique, le président de la République se comporte comme un chef de clan et, avec les pouvoirs renforcés que la loi lui confère désormais, harcèle et menace les dirigeants de France Télévisions en permanence. Un jour à cause des invités sur les plateaux de France-2; le lendemain pour intimer un autre ordre... Détaillant ces pressions permanentes, ces coups de gueule, ce « rouleau compresseur élyséen permanent », Patrice Duhamel ne dit jamais son agacement ni sa révolte. Dans le récit très calme qu'il en fait transparaît juste, de proche en proche, son extrême lassitude : « Pour être honnête, jusqu'au bout, je n'ai jamais vécu cela de toute ma vie. »
Et ce qui peut advenir dans le cas de l'information – mais rarement, admet-il – est constant dans le cas de la programmation. Le récit qu'en fait, courageusement, Patrice Duhamel est pour le moins choquant. D'abord, il y a l'épisode David Hallyday : à de nombreuses reprises, Nicolas Sarkozy donne l'ordre aux dirigeants de France Télévisions d'offrir une émission de variétés à David Hallyday, le fils de Johnny, qui est l'un de ses amis et qui faisait partie des convives du Fouquet's. Le harcèlement se poursuit plusieurs mois.
Mais il n'y a pas que David Hallyday, raconte Patrice Duhamel : « J'ai eu avec Nicolas Sarkozy, de janvier 2008 à juin 2009, une dizaine de conversations téléphoniques approfondies. Dans son bureau, une fois dans le parc de l'Elysée, assez souvent au téléphone. Le trait commun à toutes ces conversations était une grande nervosité : Nicolas Sarkozy s'emportait et ces échanges prenaient le plus souvent un tour assez vindicatif. Le principal terrain de crispation (...) étaient les programmes, avec là aussi, chez lui, un tropisme, les journalistes et animateurs, ceux qu'il aime et ceux qu'il ne supporte pas : c'est chez lui un sujet récurrent. »
On apprend ainsi, dans le détail, la détestation que le chef de l'Etat a pour Patrick Sébastien ou pour Laurent Ruquier, dont l'émission du samedi soir, selon le chef de l'Etat, tombe dans « l'antisarkozisme ». Et puis, il y a ceux dont la direction de France Télévisions apprend vite qu'ils sont les chouchous du président, dont David Hallyday, donc, pour lequel Nicolas Sarkozy décroche son téléphone afin de faire cet oukase à Patrice Duhamel : « J'aimerais que tu reçoives David Hallyday au plus vite. Il a un très bon projet. »
Plus loin, Patrice Duhamel ajoute : « Durant tous ces mois, j'ai vécu des épisodes vraiment particuliers. Je me souviens d'un jour où Nicolas Sarkozy m'avait demandé de venir le voir à l'Elysée. Ce jour-là, au milieu d'autres sujets, je l'ai même entendu plaider pour le changement de jour de programmation d'une émission. »
Et tout le récit est à l'avenant, page après page. Le ton de Patrice Duhamel reste calme, mais pour le lecteur, le récit suscite immanquablement des réactions changeantes : au début, on est incrédule, tant cela apparaît invraisemblable qu'un président de la République se mêle à ce point, jusque dans les moindres détails, de la vie de la télévision publique, qui est pourtant censée être non pas son bien propre mais le bien commun; progressivement, on devient révolté, tant cela paraît choquant que dans un pays démocratique, un tel interventionnisme présidentiel soit possible...
Oui, tout cela se poursuit. Jusqu'aux derniers épisodes, teintés d'affairisme : les grandes manœuvres d'Alain Minc en faveur de son client Stéphane Courbit lors du projet avorté de privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions...
Un secrétariat d'Etat aux programmes et à l'information
Cet épilogue, Mediapart l'a, à l'époque, longuement raconté, au travers d'enquêtes dont le fil conducteur a été la suppression de la publicité décidée par Nicolas Sarkozy, sur la recommandation d'Alain Minc. A cette chronique déjà bien connue, Patrice Duhamel ajoute une anecdote qui ne manque pas d'intérêt :
« Une fois passée la conférence de presse de Nicolas Sarkozy (annonçant sa suppression de la publicité sur les écrans publics) et l'effet de surprise digéré nous commençons à travailler avec l'actionnaire et à prendre des contacts tous azimuts. L'une des scènes les plus étonnantes se déroule dans le bureau d'Eric Woerth, au ministère du budget. Il s'agissait d'entrer dans le détail du dispositif consécutif à la suppression de la publicité et de préparer le budget de 2009. En face de moi, l'un des conseillers du ministre, lequel ignorait peut-être ce détail, avait sous les yeux, posé devant lui, un dossier. Et quand il l'a ouvert, j'ai aperçu, parmi d'autres éléments, une note chiffrée, à en-tête de... M6 ! Le conseiller du ministre du budget avait préparé cette réunion en s'appuyant, notamment, sur des données fournies par une chaîne privée qui n'avait de cesse, depuis des mois, de militer, avec TF1, pour la suppression de la publicité sur les chaînes publiques. Cela m'a laissé pour le moins songeur... »
La morale de l'histoire, on la devine donc, en filigrane de ce récit. Interventionniste, autoritaire, se mêlant de tout, Nicolas Sarkozy l'est sûrement par tempérament, par inclination personnelle. Mais ce qu'il y a de dramatique dans la réforme de la procédure de nomination qu'il a imposée, c'est qu'elle a fait sauter tous les garde-fous institutionnels qui pouvaient, peu ou prou, protéger l'audiovisuel public de ses interventions constantes.
Et c'est en cela que cette réforme a eu des conséquences concrètes, révélées par Patrice Duhamel, autrement plus graves que ne pouvaient le craindre même les plus fervents antisarkozystes. C'est qu'en réalité, la loi nouvelle a permis au chef de l'Etat de placer des hommes à lui un peu partout : Jean-Luc Hees à Radio France ; Philippe Val à France Inter... Mais surtout, elle a permis à Nicolas Sarkozy de se penser comme le vrai patron, au quotidien, de l'audiovisuel public, l'autorisant à exercer toutes ces pressions, toutes ces intimidations, pour lui, pour l'UMP, pour ses amis, pour les enfants de ses amis...
C'est cette conséquence que Patrice Duhamel met formidablement bien en évidence, en racontant, au milieu de son récit, une anecdote qui en fait résume tout, et qui se passe à la fin du mois d'août 2007 : « Fin août, nous avons été de nouveau convoqués à l'Elysée. Carolis et moi nous sommes retrouvés dans la salle de réunion qui jouxte le bureau de Nicolas Sarkozy, au sein d'un véritable comité interministériel ! Siégeaient autour de la table, d'un côté Nicolas Sarkozy, son conseiller pour les affaires sociales, Raymond Soubie, Claude Guéant et Georges-Marc Benhamou. Et de l'autre, François Fillon et son directeur de cabinet, la ministre de culture et de la communication, Christine Albanel... »
Le voilà, donc, l'ultime prolongement de cette réforme : la mise sous tutelle de l'audiovisuel public, transformé en une simple administration publique, que Nicolas Sarkozy peut régenter tout à sa guise, comme Poutine le fait de la télévision d'Etat russe.
Patrice Duhamel ne fait pas de comparaison aussi blessante, mais le récit qu'il dresse invite à la réflexion tous ceux qui sont attachés à la démocratie. Commentant cette réunion interministérielle présidée par Nicolas Sarkozy, il ajoute en effet : « Avec le recul, c'est d'une limpidité totale, Patrick de Carolis était, pour lui, le ministre de la Télévision publique et j'en étais, plus modestement, le secrétaire d'Etat aux Programmes et à l'Information. A partir de là, tout était clair pour lui, et d'abord la décision de nommer lui-même les dirigeants du service public. »
L'autoritarisme de Nicolas de Tavernost
Sous le titre Télé, un monde sans pitié (Flammarion, 305 pages, novembre 2010, 20 €), le deuxième livre présente, lui, un double intérêt. D'abord, il a été écrit par Rémy Pernelet, le rédacteur en chef de Télé 2 semaines et TV Grandes chaînes, qui chronique depuis des années, de l'intérieur, la vie de la télévision, publique et privée, et qui ne peut guère être soupçonné d'avoir à leur encontre un regard extérieur, cassant ou méprisant, ni empreint d'a priori. Ensuite et surtout, l'enquête qu'il conduit complète et prolonge l'exceptionnel témoignage de Patrice Duhamel.
D'abord, Rémy Pernelet, au détour d'un chapitre qu'il consacre à France Télévisions, raconte par le menu cet invraisemblable saga qui amène Nicolas Sarkozy à faire le siège de France Télévisions, pour les forcer à accorder une émission de variété à David Hallyday. Coups de téléphone, convocation à l'Elysée : le journaliste détaille cette affaire d'Etat qui pendant plusieurs semaines va monopoliser toutes les énergies de l'Elysée.
Il faut le lire pour le croire : « Question coup de pouce, écrit l'auteur, le blocage en question a déjà donné lieu à sept ou huit appels en direct de Nicolas Sarkozy à Patrice Duhamel, avant que le même Duhamel ne soit spécialement convoqué à l‘Elysée pour rencontrer le Président ! Trente minutes de l'emploi du chef de l'Etat, exclusivement consacrées à “l'affaire David Hallyday”, sachant que Claude Guéant de son côté en a aussi parlé à Patrick de Carolis, on croit rêver (...) L'entourage du président de la République a même été plus direct puisque courant avril 2010, certains membres de son staff n'ont pas hésité à expliquer carrément à Patrick de Carolis et Patrice Duhamel que la prolongation de leur mandat “se jouait là-dessus”.»
L'intérêt du livre de Rémy Pernelet, c'est qu'il montre aussi comment, par un phénomène assez compréhensible – et consternant – de contagion, les mœurs des chaînes publiques, placées sous l'autoritarisme de l'Elysée, déteignent sur les chaînes privées. Le journaliste s'attarde ainsi très longuement sur le climat d'autoritarisme que le PDG Nicolas de Tavernost fait régner au sein de sa chaîne, M6. Et il raconte cette anecdote révélatrice.
Le 30 août 2009, le ministre de l'intérieur Brice Hortefeux est reçu pour un entretien par une journaliste de la maison, Mélissa Theuriau. « Et là, surprise, elle n'y va pas avec le dos de la cuiller. A la suite de la diffusion d'un reportage tout ce qu'il y a de consensuel (...) voilà que la jolie Mélissa bombarde le ministre de questions sur l'insécurité, les bavures de policiers, la formation, le Flashball, le Taser et autres sujets qui fâchent. »
Ce qui a le don d'agacer fortement Brice Hortefeux, certains syndicats de police mais tout autant... Nicolas de Tavernost, qui peu après convoque l'impertinente : « Quand on reçoit un ministre, on ne le traite pas comme cela ; ce n'est pas parce que vous êtes mariée à Jamel Debbouze qu'il faut vous croire tout permis. »
Rémy Pernelet complète cette inquiétante radiographie de l'autoritarisme qui règne dans les chaînes publiques et privées par un zoom sur l'autre cancer qui les ronge, celui de l'argent. « Il coule à flot, pour ceux qui ont compris le système », écrit-il, détaillant les contrats faramineux dont profitent les animateurs ou producteurs dans les chaînes publiques comme dans les chaînes privées.
Cet argent qui coule à flot, c'est aussi l'un des intérêts d'un troisième livre d'enquête, France Télévisions [off the record] ( Flammarion, septembre 2010, 476 pages, 21,90 €). Ecrit par un journaliste indépendant, Marc Endeweld, il présente aussi le grand intérêt de détailler comment depuis deux décennies le phénomène de contagion a joué cette fois-là à rebours : au fil des ans, la télévision publique a aussi copié les mœurs du privé et a été pervertie sinon même corrompue par un appétit d'argent qui fait frémir.
En quelque sorte, c'est un monde de la télévision assez corrompu que décrivent ces trois livres. Corrompu par l'argent sûrement. Et puis par-dessus tout, abîmé par le coup de force de Nicolas Sarkozy, qui exerce sur les chaînes un pouvoir tyrannique indigne d'une démocratie.
Avec le recul, une anecdote prend une très forte résonance. Mardi 8 juin 2010, Patrick de Carolis, dont le mandat de PDG de France Télévisions arrive à son terme dans le courant du mois d'août suivant et qui est candidat à sa propre succession, est l'invité du « Grand journal » de Canal+ (on peut revoir la scène en vidéo ici).
Une animatrice lui pose une question, dont elle ne sait sans doute pas tout le sens caché qu'elle recèle : « Nicolas Sarkozy ferait-il un bon directeur des programmes ? »
Après un temps de silence, Patrick de Carolis livre le fond de sa pensée : « Non ! » Insulte suprême...
On connaît la suite. Quelques semaines plus tard, Patrick de Carolis et Patrice Duhamel ont été évincés.