Questions autour d’un suicide à La Poste
Un suicide garde toujours une part de mystère. Mais Robert Palpant aurait-il mis fin à ses jours à cause de son travail? Depuis lundi, date à laquelle ce suicide a été révélépar Europe-1, La Posteet la famille de ce postier de Vitrolles (Bouches-du-Rhône), un homme de 55 ans marié et père de deux enfants, avancent deux versions différentes pour expliquer le geste de ce caissier, qui s'est jeté sous un TGV samedi dernier. Ses funérailles ont lieu ce jeudi à Marignane.
La CGTdes Bouches-du-Rhône relie clairement ce suicide aux conditions de travail et dénonce un mal-être grandissant dans l'entreprise, pointé en mai dernier de façon solennelle par des médecins du travail dans une lettre au président Jean-Paul Bailly. Le syndicat affirme d'ailleurs que cinq postiers se sont suicidés en 2010 dans le département, «des cas tous plus ou moins reliés au travail», assène Jean-Luc Botella, responsable départemental de la Fapt-CGT 13. «Dans le cas de Robert Palpant, le lien avec le travail est avéré», ajoute-t-il.
L'épouse du postier, Michèle, et sa fille Mireille, 32 ans, incriminent elles aussi le travail, en s'appuyant sur deux courriers laissés à sa famille par le défunt.
La Posteaffirme au contraire que dans le fax que Robert Palpant a envoyé à son supérieur hiérarchique mardi dernier, cinq jours avant sa mort, celui-ci n'a pas mis La Posteen cause.
Mardi, le directeur départemental de La Poste, Dominique Borgeais, a donné plusieurs entretiens. A chaque fois, il a répété les mêmes arguments. Mercredi, son épouse Michèle et sa fille Mireille, qui se disent «choquées» par la ligne de défense de La Poste, ont accepté de répondre aux questions de Mediapart. Elles contredisent sur plusieurs points la version officielle.
Nous avons sollicité mercredi midi le service de presse de La Poste à Paris pour interroger Dominique Borgeais, mais celui-ci n'a pas retourné notre appel.
«Une enquête interne commence vendredi», nous a finalement fait savoir jeudi à 18h le service de presse de La Poste, qui ne souhaite plus faire de commentaire. Cette enquête, présentée comme «indépendante», est réalisée par des agents de La Poste, «indépendants de la ligne hiérarchique de la personne et de sa région», fait savoir l'entreprise.
— Selon Dominique Borgeais, Robert Palpant «était caissier dans ce bureau, ces fonctions n'ont nullement été changées au cours des derniers mois, de même que ses horaires de travail qui sont restés les mêmes», a-t-il expliqué sur France Info.
Un argumentaire repris par le responsable dans ce reportage de La Chaîne Marseille:
Son épouse, postière elle aussi, évoque au contraire une grave détérioration des conditions de travail ces derniers mois dans le bureau de Vitrolles où il exerçait son métier de comptable. Mardi dernier, le médecin du travail l'avait arrêté pour «surmenage, angoisse et insomnie», ajoute-t-elle. Robert Palpant avait déjà été arrêté pendant les fêtes de fin d'année. «J'avais été voir sa chef d'établissement, je lui avais dit qu'il était épuisé, ça n'a absolument rien changé», dit-elle.
Michèle Palpant évoque deux réorganisations récentes sur fond de baisse constante des effectifs, dont une dernière en juin, depuis laquelle lui et son collègue étaient régulièrement en «surcharge». «Là, ça a carrément tourné à la catastrophe», dit-elle. «Il n'en pouvait plus, je lui disais “demande à aller au guichet”, il m'a dit, “si je vais au guichet, je vais être debout toute la journée.”» «Il m'a dit: “J'en ai plein le cul.” Et pourtant, ce n'était pas quelqu'un de mal élevé. Il n'avait plus de porte de sortie.»
«Le travail l'a-t-il tué?», lui demande-t-on. «Absolument, je n'ai pas l'ombre d'un doute» :
Il y a six mois, explique-t-elle, son mari était encore content de son travail. Mais «depuis quatre mois, il voulait absolument partir» en préretraite, poursuit Michèle.
«Là, je me suis dit : “Ça doit aller mal”», ajoute sa fille Mireille, 32 ans, qui décrit un père passionné par son travail, consciencieux et reconnu par ses collègues pour ses compétences. Quelques jours avant son geste fatal, il apprenait que les départs en préretraite étaient gelés dans les Bouches-du-Rhône, contrariant son envie de quitter le service. «Ça n'a pas dû arranger les choses.»
Juste avant le drame, Robert avait par ailleurs dû répondre d'une erreur de caisse de 200 euros selon La Poste, 160 euros selon sa famille. «Ça été la goutte qui a fait déborder le vase», suppute son épouse. «Sa probité a été mise en doute, ça l'a vraiment achevé», explique sa fille. La Poste affirme que la «vérification comptable», «de routine», ne visait pas «personnellement»Robert Palpant. «On recherchait la cause, c'est tout.»
— La Posteadmet que Robert Palpant a bien envoyé un fax à sa hiérarchie mardi dernier. Mais selon le directeur local sur France Info: «Le courrier que m'a adressé cet agent ne met nullement en cause les conditions de travail dans l'entreprise. Dans cette lettre, cet agent fait état d'un mal-être, tout simplement, et il ajoute même “vous n'y êtes pour rien”, vous n'êtes absolument pas responsable.»
Ce mardi, Dominique Borgeais livrait la même explication dans le quotidien régional La Provence qui consacre une page à ce décès: «Je l'ai eue (la lettre, ndlr) et je dois dire qu'elle ne met pas en cause l'organisation du travail, la pénibilité et ne parle pas d'une surcharge. (...) elle fait état d'un mal-être personnel.»
Selon son épouse, son mari annonçait dans ce fax envoyé à son supérieur hiérarchique son intention de se suicider. «Il est clair que je me pose des questions, j'ai un problème avec la lettre», dit, énigmatique, le responsable départemental de La Poste dans La Provence. L'entreprisen'a pas rendu cette lettre publique.
Michèle Palpant s'étonne: «C'est clair que c'était pour le travail. Vous vous voyez envoyer à vos chefs une lettre en leur disant que c'est pour vous suicider si vos motifs sont personnels?»
Elle et sa fille expliquent que Robert a laissé deux lettres à sa famille. Une dans laquelle il dédouane ses proches, anticipant sans doute l'enquête de police ouverte après tout suicide; une autre, plus intime, adressée à sa femme, dans laquelle il écrit qu'il est «un nul» et que «la seule solution est qu'il se supprime». Au pied de cette lettre figurent ses dernières volontés. Parmi elles, le souhait qu'aucun cadre de La Poste n'assiste à la cérémonie funèbre.
Une version qui dément franchement le directeur départemental, qui expliquait dans La Provence que «c'est la famille qui a demandé à ce qu'aucun cadre n'assiste à la cérémonie».
En plein deuil, la famille n'a néanmoins pas souhaité nous transmettre ces courriers privés.
— «Dès que nous avons eu connaissance de cette lettre mardi dernier, nous avons immédiatement mis en place l'accompagnement d'un assistant social, du médecin de prévention, et alerté son épouse qui est venue le chercher au bureau de poste ce jour-là. Il avait eu un arrêt de travail d'une semaine et devait rencontrer le médecin de prévention ce mardi», explique le chef local de La Postesur France Info.
Mais Michèle est catégorique: ce jour-là, aucun responsable ne lui a dit que son mari avait menacé de se suicider dans le fax envoyé à sa chef. Elle n'aurait été avertie de ses intentions suicidaires que deux jours plus tard, le jeudi soir, par la responsable de son mari. «Si on m'en avait parlé le mardi, on serait allé voir notre médecin tout de suite, c'est sûr que les choses auraient tourné différemment», veut croire Michèle.
Mercredi soir, Michèle et Mireille Palpant indiquaient à Mediapart leur intention de porter prochainement plainte contre X, en complément de possibles actions en justice lancées par les syndicats.