Quand l'indépendance de l'AFP devient l'affaire de l'État

Publié le par DA Estérel 83

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L'AFP, future agence d'État ? C'est le scénario catastrophe que les salariés et les responsables syndicaux de l'Agence France-Presse redoutent. Après avoir défendu une proposition de loi «relative à la gouvernance de l'AFP» dont les mesures ébranlent sérieusement le statut d'indépendance des journalistes et contre laquelle le personnel s'est mobilisé aux mois de mai et juin derniers, l'actuel président de l'agence, Emmanuel Hoog, semble avoir profité de la trêve estivale pour chercher des solutions permettant l'adoption discrète du texte. Et pour convaincre les différents acteurs du dossier, il a choisi de se tourner vers un jeune cabinet de conseil en communication, dirigé par un ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy. 

Spécialisé «dans les relations avec les médias internationaux», le cabinet Media9 a été créé en 2009 par Pierre-Jérôme Henin, lequel travaillait jusqu'alors pour le chef de l'État. Porte-parole adjoint de l'Élysée à partir de 2007, il devient conseiller presse chargé des questions internationales un an plus tard, puis directeur de la presse et de la communication de l'UMP lors de la campagne des élections européennes de 2009, avant de fonder sa «petite entreprise».

De plus, selon le site TunisiaWatch, citant une information de l'hebdomadaireJeune Afrique, le cabinet Media9 aurait été chargé, dès 2009 et en partenariat avec le «Club Business France-Tunisie», de promouvoir l'image internationale de la Tunisie et en particulier de son président, Zine el-Abidine Ben Ali.

Enfin, Pierre-Jérôme Henin est également le beau-frère de l'homme d'affairesRoberto Agostinelli, qui avait pris en charge financièrement en 2007 les vacances américaines du nouveau chef de l'État français dans la petite cité lacustre de Wolfeboro (New Hampshire).

Pour la CGT de l'AFP, les choses sont claires: se partager le gâteau de l'agence est «une affaire de famille».

Rien d'étonnant donc, au regard du pedigree de Pierre-Jérôme Henin, à ce que le premier document remis par ce dernier au PDG de l'AFP le 1er juillet abonde largement en faveur d'un renforcement du rôle de l'État au sein de l'agence. 

«Actions de communication et d'influence»

En une vingtaine de pages, le président de Media9 présente quelques-unes des «actions de communication et d'influence» imaginées par son cabinet«pour accélérer le processus d'inscription à l'ordre du jour de la PPL(proposition de projet de loi), en permettant l'assimilation du changement en interne et l'accompagnement de ce projet à Bruxelles».

Le document que Mediapart (voir ci-dessous) s'est procuré explique notamment que l'AFP, bien qu'indépendante, «n'en demeure pas moins en lien avec l'État», qui est son «premier client» et «sa principale source de financement (41% des recettes)». Pour affirmer la mission d'intérêt général de l'agence, il est donc urgent de «convaincre la Commission européenne du bien-fondé d'une proximité avec l'État» et de «susciter l'adhésion et le soutien du monde politique & de l'interne».

 

 

 

 

Lobbying, éléments de langage, rédaction d'amendements/questions écrites/travaux à destination des parlementaires... Tout y est pour convaincre aussi rapidement qu'efficacement les différents acteurs du dossier. Le calendrier prévoit même une adoption en février 2012 par le Parlement de la proposition de loi (à lire en intégralité ici) déposée le 17 mai dernier par la sénateur UMP Jacques Legendre. Et ce, trois mois avant les élections présidentielles et quatre mois avant les législatives. Le timing parfait.

Objectif officiel du texte du sénateur Legendre: «garantir un développement ambitieux et responsable de l'Agence». Régulièrement sous le feu des critiques de politiques de tous bords qui mettent en doute sa neutralité, cette dernière a fait l'objet d'une plainte déposée en 2010 à la Commission européenne par l'agence de presse allemande Deutsche Depeschendienst (ddp), laquelle reprochait à l'agence de presse française de bénéficier de subventions illégales en regard du droit européen et de pratiquer des prix de dumping sur le marché allemand. 

 

Autant d'arguments sur lesquels M. Hoog s'appuie pour justifier l'urgence d'une réforme de l'AFP et la nécessité, notamment, de modifier sa gouvernance. Proposé par les administrateurs représentant l'État au sein de l'agence de presse, cet ancien PDG de l'Institut national de l'audiovisuel (INA) a été élu à la tête de l'AFP en avril 2010. Son premier défi: réformer le statut de cette dernière qui date de 1957. Une entreprise d'autant plus périlleuse que ce statut est considéré par les salariés comme un bouclier protégeant l'indépendance des journalistes.

«On n'a pas non plus l'éternité»

En guise d'exposé des motifs de sa proposition de loi, le sénateur Legendre écrit vouloir clarifier les relations de l'AFP «avec la puissance publique». Non en confortant, comme on pourrait s'y attendre, l'indépendance de l'agence, mais en «aménageant» le statut de 1957. Pour ce faire, le sénateur propose en outre de revoir la configuration du conseil d'administration de l'AFP et ses principes de gouvernance, jugés «obsolètes», en diminuant le nombre de représentants des médias. Sans toucher, bien entendu, à celui des représentants de l'État.

Dès sa publication, le texte du sénateur Legendre a suscité la colère des syndicats de l'agence (CGT, FO, CFTC, CFE-CGC, SAJ-UNSA et SUD) et d'une grande partie du personnel qui adopte une motion de défiance le 26 mai et vote une première grève de 24h, suivie d'une seconde le 8 juin. Envisageant d'abord d'examiner la proposition de loi avant la fin de la session ordinaire en juin, le Sénat n'inscrit finalement pas le texte à l'ordre du jour. «Une éclatante victoire» pour Patrick Filleux et Dominique Ferrandidu Syndicat autonome des journalistes (SAJ-UNSA) qui voient dans cette décision la «mort» du texte et «la remise du cadavre au fond d'un tiroir du Palais du Luxembourg»

Mais le sénateur Legendre se fait une autre idée du devenir de sa proposition de loi: «Le texte est là, il poursuit son chemin, le rapporteur (le sénateur UMP Jean-Pierre Leleux, nommé le 24 mai) continue son travail et le texte devrait venir à l'automne, déclare-t-il le 9 juin. Maintenant, le rôle du rapporteur est d'entendre toutes les parties et en particulier les syndicats de l'AFP, le texte sera amendé avant d'être adopté par la commission et le débat aura lieu dans l'hémicycle, il n'y a aucune volonté de bloquer le débat. (...) Le texte n'est pas enterré. On n'a pas non plus l'éternité, on ne dit pas qu'il faut attendre la présidentielle, ce ne serait pas sérieux.»

 

Un empressement partagé par Emmanuel Hoog qui souhaite voir le Parlement se saisir au plus vite du sujet, comme il l'expliquait à ses «collaborateurs»dans une lettre du 1er juin (lire l'intégralité du courrier sur le site sos-afp.org). Ni la motion de défiance ni les mouvements de grève ni les doutes émis par les responsables syndicaux sur son maintien à la tête de l'AFP n'ont eu raison de sa détermination. Qu'il lui faut bien enrober de communication. 

Contactée par Mediapart, la direction de l'AFP dément l'existence d'un contrat ou d'une quelconque mission confiée au cabinet de conseil en communication Media9 : «Toutes sortes de sociétés nous ont fait des propositions, mais rien n'a été demandé ou signé», nous précise-t-on. L'information, révélée par Le Canard enchaîné le 17 août, a pourtant fait l'effet d'une bombe au sein de l'agence. D'autant que ce programme si bien rodé a aussi un coût. Et non des moindres.

Une mission rémunérée 14.300 € HT par mois

Selon un courrier adressé le 10 juillet par M. Henin à M. Hoog (voir document ci-dessous), «les honoraires correspondant à cette mission s'élèvent à 14.300 € HT par mois pour les mois d'août, septembre, octobre, novembre et décembre 2011 ainsi que janvier et février 2012. Pour le mois de juillet 2011, ils s'élèveront à 7.150 € HT». Et Pierre-Jérôme Henin de préciser : «Ces honoraires vous seront facturés mensuellement et un acompte de début de mission de 7.150 € HT vous sera facturé à la signature du contrat, le 15 juillet 2011.»

 

 

Le Syndicat autonome des journalistes (SAJ-UNSA) n'a pas tardé à réagir, bientôt suivi par les autres syndicats de l'AFP, en dénonçant «la forfaiture»du PDG de l'AFP et en diffusant en interne les documents émis par Media9.«Hoog exécute, Hoog obéit, Hoog avalise, Hoog tire contre son camp, Hoog trahit !», peut-on lire dans le communiqué qui les accompagne. Ce dernier a été complété vendredi 19 août par «un appel solennel à la hiérarchie de l'AFP» (à lire en intégralité sous l'onglet «Prolonger») dans lequel le SAJ-UNSA s'adresse «aux Directeurs, Directeurs régionaux, Directeurs de bureaux en France et à l'étranger, chefs et adjoints de services toutes catégories, pour qu'ils se prononcent publiquement contre cette campagne de propagande sans précédent dans l'histoire de l'AFP, orchestrée de l'extérieur et téléguidée par le pouvoir exécutif à 9 mois des importantes échéances électorales françaises».

 

Et si la direction de l'AFP n'a pas encore réagi aux nouveaux appels des syndicats de l'agence, la motivation de ces derniers pour mettre à mal le«funeste projet» d'Emmanuel Hoog risque aujourd'hui de sensiblement contrarier le calendrier stratégique si soigneusement et chèrement élaboré par Media9.

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