PS: Les leçons du fiasco Zapatero

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

S'il fallait rapprocher François Hollande d'un candidat aux élections générales de dimanche, en Espagne, ce serait de Mariano Rajoy, le patron du Parti populaire (PP, droite). Non pas pour leurs programmes, qui ne se ressemblent pas, mais pour leur stratégie: tous deux cherchent à se placer au-dessus de la mêlée, comme s'ils étaient déjà aux responsabilités, portés par des sondages flatteurs. Tous deux capitalisent sur le rejet des dirigeants en place (Nicolas Sarkozy dans un cas, José Luis Rodriguez Zapatero dans l'autre). Jusqu'à présent, la stratégie a fait ses preuves.

Mais l'échec du second mandat du socialiste Zapatero (2008-2011), qui devrait se confirmer dans les urnes dimanche, est aussi riche d'enseignements pour le candidat socialiste français. Il constitue même, au moment où l'ex-premier secrétaire du PS dévoile son équipe de campagne, un sérieux avertissement.

 

Hollande/Zapatero à Madrid en 2005.Hollande/Zapatero à Madrid en 2005.© Reuters.
En creux, ce revers de la gauche espagnole pose une question délicate aux socialistes français: la social-démocratie est-elle armée pour affronter la crise financière qui menace la France dans les mois à venir? A force d'avoir accompagné l'essor du capitalisme financier, a-t-elle encore les instruments pour dégager des marges de manœuvre face à la pression des marchés? Aura-t-elle les moyens de faire autre chose que ce que ferait la droite à sa place?

 

«L'Espagne nage en plein paradoxe, commente Nicolás Sartorius, l'un des responsables d'Alternativas, un centre d'études influent à Madrid, classé à gauche. Les gens s'indignent à gauche, mais les politiques qui sont menées, et les votes qui sont organisés, penchent toujours plus à droite. Ce sont les plus pauvres qui paient le gros de la facture de la crise, mais ce sont les partis de gauche qui souffrent dans les urnes...»

Le socialisme espagnol doute. Depuis le 12 mai 2010, il a perdu ses repères. Jusqu'alors, Zapatero avait géré la crise de manière brouillonne, mais pragmatique. Le chef du gouvernement avait d'abord refusé, pendant de longs mois, de reconnaître la gravité de la situation, avant de s'y attaquer enfin, via une série de mesures désordonnées, d'inspiration plutôt keynésiennes (lire notre enquête à Madrid, réalisée en décembre 2009).

La métamorphose de Zapatero

En ce jour de mai 2010, alors que la crise grecque bouscule déjà l'Europe, Zapatero va accomplir ce que le quotidien espagnol El País a nommé sa «révolution copernicienne». Sous la pression des marchés financiers, mais aussi de la chancelière Angela Merkel, il annonce, devant les députés, un plan d'austérité massue. Les fonctionnaires voient leur traitement réduit de 5%. Les retraites sont gelées. Les coupes dans les dépenses publiques sont légion. En tout, 15 milliards d'économies. Face à la crise, Zapatero a donc changé d'opinion, «non pas par convictions, mais à cause des circonstances», expliquera-t-il plus tard.

En assumant, ce jour-là, sa métamorphose, le patron des socialistes, qui fut l'une des grandes figures de la gauche européenne au début des années 2000, efface la question sociale de l'agenda. La lettre «O» du signe PSOE, qui rappelle les origines ouvrières du parti, n'est plus qu'un trompe-l'œil. Le chef des socialistes le sait, qui prévient qu'il maintiendra le cap, «quoi qu'il en coûte, et quoi qu'il m'en coûte». Les sociaux-démocrates ont compris le message. Ils savent qu'une spirale vient de s'enclencher. D'autres plans suivront.

Zapatero parvient même, en septembre dernier, à faire adopter par le Congrès, à toute vitesse, la réforme constitutionnelle qui prévoit d'intégrer dans la constitution, comme en Allemagne, l'obligation d'un déficit public inférieur à 3% du PIB - la fameuse «règle d'or». Dociles, les députés socialistes ont voté comme un seul homme. Ou presque: seul l'un d'eux, Antonio Gutiérrez, un ancien syndicaliste des Commissions ouvrières (CC OO), a osé rejeter le texte.

En pleine campagne électorale, Zapatero est aujourd'hui devenu celui que les socialistes cachent. A peine si le candidat du PSOE, Alfredo Pérez Rubalcaba, qui fut pourtant son ministre de l'intérieur de 2006 à 2011, mentionne son nom. Il n'a partagé, dans la dernière ligne droite, qu'un seul meeting avec lui. Rubalcaba préfère faire campagne avec les vieux sages du parti, que l'on croyait disparus - Felipe Gonzáles (président du gouvernement de 1982 à 1996), et Alfonso Guerra (un temps vice-président de Gonzáles).

 

Voici où en est le PS espagnol: l'année où les «indignés» bousculent les manières de faire de la politique, et de penser la crise, il s'accroche à d'anciennes gloires d'une social-démocratie aujourd'hui moribonde, censées redonner des repères au peuple de gauche, le temps de meetings de masse d'une autre époque... Du temps de sa splendeur, Gonzáles avait rendu l'éducation obligatoire jusqu'à 16 ans, et étendu à l'ensemble de l'Espagne des services de soins publics.

«Comme l'effondrement de l'URSS...»

Le débat est intense, en Espagne ces jours-ci, pour savoir si la crise de la social-démocratie, illustrée par le crash de Zapatero, est d'ordre «conjoncturel», ou «structurel». Les tenants du premier scénario prédisent déjà le retour aux affaires du PSOE lors des prochaines élections, dans quatre ans. Après tout, rappellent-ils, ce n'est pas la première fois que les Cassandre annoncent la mort de la social-démocratie sur le vieux continent. Ce fut déjà le cas lorsque les gouvernements de l'«Europe rose», dont celui de Lionel Jospin à la fin des années 1990, encaissèrent de sévères défaites électorales.

Mais les partisans, plus pessimistes, d'une crise «structurelle», estiment eux que le lien entre la classe politique et les citoyens s'est définitivement rompu, à cause de la gestion de la crise par les socialistes espagnols. Il va donc falloir, assurent-ils, tout remettre à plat.

«La social-démocratie connaît une crise profonde, tranche Sebastian Lavezzolo, un chercheur en sciences politiques espagnol, à l'université de New York. Historiquement, elle apparaît pour apporter des garanties à des besoins fondamentaux, comme l'éducation et la santé. Mais les politiques nationales, aujourd'hui, n'ont plus prise sur ces dossiers. C'est l'un des effets de la mondialisation, et de la concurrence entre économies. Du coup, il ne reste plus aux sociaux-démocrates que des valeurs à énoncer.»

Nicolas Sartorius, d'Alternativas, est plus radical: «Exactement comme l'effondrement de l'URSS a laissé la gauche communiste orpheline, sans récit crédible auquel s'accrocher, aujourd'hui, la mondialisation, l'essor d'une société numérique, mais aussi les limites de l'Etat Nation, mettent à mal la social-démocratie».

«Si Hollande ne parvient pas à construire des rapports de force...»

 Dans ce contexte d'apparent basculement, il y aurait, à en croire des experts espagnols interrogés par Mediapart, trois leçons à tirer, pour le candidat socialiste français à l'élection présidentielle.

1. «Plus de justice sociale dans les plans d'austérité»

 

D'abord, les socialistes espagnols se seraient pris les pieds dans leurs recortes (coupes budgétaires). «La grande erreur de Zapatero, c'est que les sacrifices qu'il a demandés aux Espagnols n'étaient pas équilibrés», estime Nicolás Sartorius. «On a baissé le montant des retraites, touché aux salaires des fonctionnaires, taxé les petites et moyennes entreprises, mais l'on a dans le même temps débloqué des milliards pour sauver les banquiers...»

«Il aurait aussi fallu augmenter les impôts, y compris des plus riches», renchérit Sebastian Lavezzolo. «Un parti de gauche ne peut pas seulement jouer sur les coupes dans les dépenses publiques. Il doit revoir toute la fiscalité.» Durant les deux premières années de crise (2008 et 2009), le creusement des inégalités s'est encore accéléré en Espagne. Tandis que le chômage a explosé, à près de 22%, les rémunérations des patrons d'entreprises ont augmenté bien plus vite que celles de leurs employés. En clair: le choc de la crise a surtout été amorti par les classes moyennes et populaires. 

2 . «Ne pas céder à l'urgence des marchés»

En quelques mois à peine, le gouvernement Zapatero a entrepris des réformes explosives, du marché du travail et des retraites. «Il s'est montré obsédé par les exigences des marchés», regrette Sebastian Lavezzolo. «Ce qui l'a conduit à agir et réformer dans l'urgence, dans des secteurs extrêmement sensibles. Mais l'on ne peut pas s'attaquer à de tels dossiers en quelques semaines, sous la seule contrainte des marchés».

«Cela vaut pour José Luis Rodriguez Zapatero comme pour François Hollande: c'est une chose d'arriver au gouvernent. C'est autre chose de détenir du pouvoir. En particulier face aux marchés financiers», complète Nicolás Sartorius. «Si François Hollande ne parvient pas à construire des rapports de force, qui permettent de gouverner dans une économie globalisée, alors il fera, à peu de choses près, comme Zapatero: quasiment la même politique que ce qu'aurait fait la droite.»

Ce serait en fait le grand défi des sociaux-démocrates au pouvoir en temps de crise: rétablir l'autonomie du politique, face à la toute-puissance des marchés. Ou, faute de mieux, négocier des marges de manœuvre suffisantes pour imposer son propre agenda. Il faudrait, pour y parvenir, enclencher une véritable régulation du monde financier. Problème: ce n'est pas au niveau national que l'on régule avec efficacité les paradis fiscaux, la spéculation en bourse, ou les multinationales de la finance...  

3. «Le socialisme dans un seul pays n'existe pas»

Zapatero aurait-il pu faire autrement? A cette question douloureuse, que nous avions posée à Pervenche Berès en octobre, à Bruxelles, l'eurodéputée française avait répondu, en défense du dirigeant espagnol: «Le socialisme dans un seul pays n'existe pas». Manière de dire que Zapatero s'est trouvé bien trop isolé, attaqué par les marchés financiers, mais aussi pointé du doigt par ses partenaires européens conservateurs, pour pouvoir déployer une autre politique. Qu'il n'a donc jamais eu d'autre issue.

C'est la dernière leçon de l'échec de Zapatero: pour qu'un gouvernement de gauche parvienne à affronter la crise, il faut absolument que d'autres exécutifs de gauche s'imposent dans d'autres pays d'Europe. Mais encore faut-il, diront les sceptiques, que les gauches de gouvernement, à travers le continent, parviennent à parler un même langage...  

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