Primaire socialiste: trois outsiders pour une surprise qui vient
La Rochelle, de nos envoyés spéciaux
A La Rochelle, ils ont été à l'ombre du duel médiatico-sondagier semblant résumer ce week-end d'université d'été, comme la primaire du PS à venir, à un match entre Aubry et Hollande. Pourtant, au gré des meetings et des réunions plénières, comme des discussions en coulisses, les trois outsiders de la compétition socialiste croient en leurs chances. Sur fond de crise financière, Ségolène Royal, Arnaud Montebourg et Manuel Valls espérent que leur positionnement et leurs audaces leur fera créer la surprise.
Martine Aubry et François Hollande se marquent et font prévaloir leur sérieux et leur esprit de responsabilité, voulant chacun incarner une social-démocratie solide en période d'incertitude économique. Alors, les outsiders entendent bouleverser le scénario écrit d'avance, misant sur une forte mobilisation électorale des sympathisants de gauche, et en repensant très fort à l'avant-congrès de Reims en 2008. A l'époque, Bertrand Delanoë (soutenu par Hollande) faisait jeu égal avec Martine Aubry (25% tous les deux), mais derrière Ségolène Royal (30%), et alors que l'aile gauche du parti et Benoît Hamon réussissaient une percée à 20%.
Là encore les principaux élus et dirigeants du parti sont rangés derrière les deux favoris des sondages, mais le scrutin est ouvert à tous. Si le million de votants espérés par Hollande et Aubry est synonyme de «premier cercle» de l'électorat socialiste (les réseaux associatifs et syndicaux, ou la fonction publique), une primaire à 3 millions d'électeurs déborderait largement ce socle, aussi bien à gauche qu'au centre.
Dans cette optique, les trois outsiders ont martelé ce week-end à La Rochelle leur positionnement et leur ambition. Arnaud Montebourg a continué à faire vibrer la corde gauche du PS, espérant profiter de l'absence de Hamon (qui soutient Aubry) dans la primaire, et comptant sur le vote de l'électorat communiste, mélenchoniste et écologiste en sa faveur. A l'inverse, Manuel Valls a cultivé son coté «moderne», comme il dit, pour ne pas dire «droitier».
Inclassable, à la fois radicale et sécuritaire, Ségolène Royal est enfin apparue aussi déterminée que sûre de sa dynamique et de ses intuitions politiques. Mediapart a suivi leurs trois jours rochelais, à la conquête d'une surprise qui n'aurait finalement rien de surprenant.
Ségolène Royal: et si c'était re-elle?
On peut entendre cette phrase aussi bien dans la bouche de proches de Benoît Hamon que dans celle du strausskahnien Jean-Marie Le Guen: «Ségolène sera au deuxième tour, contre Aubry ou Hollande». D'autres, comme le proche de Aubry François Lamy qui voit «évidemment un score à deux chiffres», ne croient pas à l'aura retrouvé de la candidate à la présidentielle de 2007, jugeant son isolement depuis comme trop handicapant.
Mais vendredi soir, non loin du palais des congrès de La Rochelle, ils étaient plus de six cents à faire tournoyer leurs écharpes rouges aux cris de «On va gagner!». Dans une ambiance surchauffée, où une ovation a duré plus de sept minutes montre en main, Ségolène Royal a montré son émotion comme sa détermination.
«La présidente des solutions», comme le proclame son slogan, a prôné une «transformation tranquille» pour 2012: «Entre les valeurs traditionnelles de l'éducation, de la famille, de l'école, de la sécurité, de la justice et l'invention du futur d'une France moderne, avec l'écologie, la démocratie participative, de l'Etat irréprochable...»
Devant ses troupes de Désirs d'avenir, elle a marqué sa volonté de «donner aux Français le droit à la sûreté dans leur vie quotidienne», notamment en insistant sur l'encadrement militaire des délinquants. Mais elle a aussi insisté sur sa réforme bancaire, même si elle reste souvent dans les généralités. «Les banques sont là pour obéir, pas pour commander. Voilà l'ordre juste», lance-t-elle sous les vivats.
A chacune de ses sorties médiatiques et en militantes, Ségolène Royal répéte aussi son intention de promouvoir une «France d'entrepreneurs», qui serait aussi «la première puissance écologiste d'Europe». Tout en privilégiant son contact privilégié avec «les vrais gens» qu'elle a fait monter à la tribune de sa réunion plénière. Un éleveur laitier de Poitou-Charentes, un prof désobéissant, un syndicaliste…
Pour Jean-Louis Bianco, la primaire n'est définitivement pas un congrès: «Le pouvoir prescripteur des grands élus n'est plus si évident qu'avant. Au mieux, cela représente 30.000 votants… Je préfère qu'on ait 10.000 acharnés de Désirs d'avenir que 60 parlementaires derrière nous.» Autre fidèle, Najat Valaud-Belkacem réaffirme de son côté son optimisme: «C'est simple: il suffit de ne pas regarder les sondages, mais de voir comment ça se passe sur le terrain, qui est la seule chose tangible aujourd'hui».
Toutefois, les «prophéties auto-réalisatrices des médias sont préoccupantes, admet-elle, car elles peuvent avoir de vrais effets, et ça nous oblige à être beaucoup plus en campagne».«Elle est en campagne depuis cinq ans, reprend Bianco.Ségolène comme ses supporters se sont endurcis au contact du parti, et ont appris à gagner de la crédibilité». Attendant beaucoup des débats télévisés, il estime que «ça va se jouer au charisme et à la motivation des troupes». Confiant, Bianco pense enfin que Royal va profiter d'être l'une des seules à rassembler le plus larges idéologiquement, quand ses concurrents occupent des créneaux idéologiques biens marqués.«Ségolène est simultanément une femme d'ordre, une droitière sur l'entreprise et une altermondialiste quasi-gauchiste sur l'économie. Sans se forcer, elle est à elle-seul une synthèse de toute la gauche».
Dans un parti qui semble avoir totalement oublié les quartiers populaires (un symbole: un seul atelier devant trente personnes organisé par le MJS à La Rochelle), elle reste la dernière a encore évoquer la situation des banlieues. Même si, devant les jeunes socialistes samedi, elle a jugé prioritaire «l'emploi des jeunes diplômés», elle a tout de même insisté pour que les cités«ne soient plus un problème, mais une partie essentielle de la solution». Responsable de Désirs d'avenir, Kamel Chibli dit avoir «ressuscité les réseaux d'associations de 2007» et estime compter aujourd'hui sur «une centaine de relais dans les quartiers populaires», afin de remobiliser un électorat depuis abstentionniste.
Arnaud Montebourg s'y voit
Il est arrivé avec sa caravane. Comprendre son monospace et quelques voitures, parties de son fief de Frangy-en-Bresse pour rejoindre La Rochelle. Sur la route, il a tenu de petits meetings, parfois improvisés à la terrasse de cafés. Arnaud montebourg veut jouer à fond l'esprit de la primaire dont il est l'un des principaux artisans. «Souvent, dans les salles, les militants socialistes ne sont pas majoritaires. Partout, dans cette campagne, nous recevons le soutien de la société», affirme le député de Saône-et-Loire à son arrivée dans la cité maritime.
Sa petite équipe compte des socialistes expérimentés mais inconnus du grand public: comme Géraud Guibert, un ancien du cabinet de Bérégovoy, ou Aquilino Morelle, ancienne plume de Lionel Jospin, récemment rejoints par le secrétaire national à la recherche Bertrand Monthubert, et des figures de la société civile comme la policière en rupture de ban Sihem Souid, ou l'ancien de l'UFC-Que choisir Julien Dourgnon. Montebourg veut croire qu'il peut déjouer tous les pronostics: «Je vise la qualification au second tour», répète-t-il à l'envi.
Devant les militants socialistes, dans la grande salle des assemblées plénières, il a de nouveau déroulé sa vision de la demondialisation, qu'il voit comme «la réponse nouvelle» face à la crise. «On ne battra pas le sarkozysme en ne promettant que l'austérité à ceux qui n'ont que le travail pour vivre, a-t-il vitupéré au micro. On ne battra pas le sarkozysme en leur promettant le nirvana du respect des critères du traité de Maastricht ou les tables de la loi stupide de l'OMC. On ne battra pas le sarkozysme avec ses idées à lui et en se situant sur son terrain à lui».
À l'instar de Manuel valls et à l'autre bout du spectre socialiste, Montebourg occupe ainsi un espace politique très identifiable. Seul à défendre la VIe République parmi les candidats, il peut tenter un électorat de gauche fatigué du discours gestionnaire des deux favoris. «Il n'y a pas de prédiction dans le débat politique, il n'y a que des convictions», dit-il.
Montebourg ne s'est pas non plus privé de quelques piques politiques à l'encontre de ses concurrents, taclant au passage une Martine Aubry cessant dès lors d'applaudir, sur sa gestion de la Fédération des Bouches-du-Rhône. Alors que son patron, Jean-Noël Guérini pourrait être mis en examen le 8 septembre prochain, Montebourg a dit devant plus d'un millier de socialistes qu'il voulait «lutter contre la corruption et pas seulement dans les Bouches-du-rhône». Il avait été désavoué avant l'été, avec l'accord de Hollande et de Royal, qui ont refusé de mettre cette fédération sous tutelle, malgré d'importants dysfonctionnements. Même son de cloche divergent, à propos de l'affaire DSK. Devant la presse, il lâche ainsi: «Il faut respecter les personnes et dénoncer les abus pour ne pas être perçu comme complices ou complaisants».
«Il y a une grande fluidité de vote chez les militants de base, qui ne sont plus verrouillés, estime Géraud Guibert. On peut donc avoir une surprise importante pour le second tour. On est dans une situation politique où le problème majeur, c'est la résignation. Quand la majorité est résignée, les gens cherchent celui qui les protègent le mieux et celui qui peut incarner un peu d'espérance». En off, plusieurs de ses proches pensent aussi pouvoir profiter du «maillon faible Aubry», espérant même récupérer des soutiens proches de Benoît Hamon, si la campagne de l'ex-première secrétaire continuer à ne pas décoller.
Ses adversaires de la primaire, eux, n'y croient pas franchement:«Il est sans doute sous-estimé dans les sondages. Mais il fera 5% de plus, grand max», pronostiquent des membres de l'équipe d'Aubry. «Sa voix ne porte pas au-delà du periph», persifle un proche de Benoît Hamon, agacé de se voir rafler l'espace à la gauche du PS. Quant aux amis de François Hollande, ils balaient le discours de Montebourg sur la crise, en raillant les dangers du protectionnisme. C'est finalement chez Royal, dont le député était le porte-parole en 2007, qu'on est le plus attentif… Espérant un ralliement au second tour.
Manuel Valls vise la marge
On ne compte pas le nombre d'allers et retours qu'il a effectué entre le port de la Rochelle et le palais des congrès de La Rochelle, tout le temps flanqué de photographes et toujours prêt à répondre au moindre micro tendu. Souvent accompagné d'Ali Soumaré, conseiller régional d'Île-de-France, le député et maire d'Evry veut incarner «la gauche moderne et populaire», mais ne cesse de déplacer son curseur vers la droite. Selon Valls, le constat est simple: «Aucun des candidats n'a sufisamment pris conscience du niveau de gravité de la crise économique, alors qu'elle nous oblige à changer notre langage».
«Moderne» à ses yeux, c'est «assumer la personnalisation du pouvoir et accepter la mondialisation et la globalisation comme des faits». Valls se veut dans la tradition des démocrates et des travaillistes, et il dit «en avoir marre de la condescendance d'une partie de la gauche française vis-à-vis de la social-démocratie, alors même qu'elle n'est restée en France que très peu d'années confrontée à l'exercice du pouvoir».
Quant à la crise, elle fait qu'«on ne pourra pas dépenser un euro de plus», et le rend favorable«à une forme de règle d'or, mais qui serait votée en début de quinquennat», à une «réforme des retraites par points» ou encore à «la hausse de la TVA, pour dégager immédiatement des recettes en attendant de réussir une grande réforme fiscale qui prendra du temps». Critique vis-à-vis des prévisions de croissance«beaucoup trop optimistes» du projet socialiste, Manuel Valls pense qu'il n'a «que des marges à gagner, alors que bien d'autres n'ont que des marges à perdre», confie-t-il à des journalistes lors d'une conférence de presse samedi.
L'un de ses proches, Carlos Da Silva, estime que leur campagne est «axée sur l'idée de dire la vérité». Selon ce premier fédéral de l'Essonne, «Manuel va attirer dans les urnes de la primaire des gens qui ne seraient pas venus s'il n'avait pas été candidat. On est dans une logique d'addition et pas de division».