Présidentielle 2012: chiffrages, déchiffrages, enfumages...
Par Laurent MAUDUIT
C'est une initiative pour le moins contestable qu'a prise la direction du quotidien Les Echos. Elle vient de s'associer à un club patronal ancré à droite, l'institut Montaigne, pour présenter au cours des prochains mois un chiffrage des différentes propositions au fur et à mesure que les six principaux candidats à l'élection présidentielle les présenteront. Censée être encadrée par des règles scientifiques indépendantes et incontestables, l'évaluation risque fort de tourner à la mascarade. A cause du parti pris idéologique qui est inhérent à ce genre de démarche ou encore à cause du profil des équipes, soigneusement gardées secrètes, qui vont procéder aux calculs.
En apparence, cette opération de chiffrage ne semble guidée que par de bons sentiments. Puisque les différents candidats à l'élection présidentielle vont égrener au cours des prochains mois leurs propositions de réforme, le quotidien économique dit être dans son rôle en s'associant avec un institut connu de la place de Paris pour procéder à ce type de calculs, à chaque fois qu'une nouvelle mesure apparaîtra dans le débat public.
La crise des dettes souveraines qui bouscule l'Europe va, de plus, placer la question des finances publiques au cœur de la confrontation démocratique. Une évaluation rigoureuse de ce que coûteraient les réformes en débat apparaît donc impérieuse.
L'opération semble d'autant plus au-dessus de tout soupçon que toutes les garanties paraissent avoir été prises pour que les calculs soient irréprochables. Sur le site Internet qui a été ouvert spécialement à cet effet et qui a pris le nom de « 2012, chiffrages-déchiffrages », le directeur de l'institut Montaigne, Laurent Bigorgne, l'affirme :
« Tout au long de cette opération, des principes forts nous guideront :
– une rigueur absolue dans la méthode employée pour chiffrer et déchiffrer les propositions : les membres de l'équipe sont des experts reconnus dans leur domaine ; nos procédures de validation et la collégialité de nos travaux garantissent en outre la qualité des chiffrages et des analyses ;
– une impartialité totale dans le traitement réservé aux différentes forces politiques : ce souci de neutralité nous a conduit à considérer un large panel de candidats, six au total ; en outre, notre dispositif permettra de chiffrer au moins 200 propositions tout au long de la période de campagne ;
– une démarche animée par un esprit constructif : notre intention n'est pas de juger les partis politiques, mais d'inciter les candidats à préciser leur programme de campagne et leurs différentes propositions ; notre objectif, in fine, est de contribuer à la crédibilité de la parole politique et à l'enrichissement du débat démocratique. »
Et en annonçant voilà près d'un mois l'opération, Les Echos (14 novembre) ont donné à leurs lecteurs des garanties identiques : « Le projet, qui se prolongera dans les pages des Echos jusqu'au 6 mai, est mené par une quinzaine de "chiffreurs", parfois issus de la haute fonction publique, spécialisés par domaines (énergie, défense, justice, etc.). En les répartissant par thèmes, et non par partis, l'institut Montaigne entend assurer la parfaite neutralité du chiffrage et l'utilisation des mêmes conventions de calculs entre tous les candidats. »
La vérité, pourtant, c'est que l'opération va immanquablement susciter la polémique, car la sincérité et surtout l'indépendance de la démarche peuvent légitimement être mises en doute.
D'abord, dans son principe même, ce genre de calcul est contestable. Déjà lors de la campagne de 2007, un autre club patronal fortement ancré à droite, l'Institut de l'entreprise, s'était lancé dans un tel chiffrage partisan. Et de nombreux économistes s'en étaient indignés. Dans un point de vue commun intitulé « Manifeste contre une déontologie en rase campagne », le président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Jean-Paul Fitoussi, et le directeur du département analyse et prévision du même observatoire, Xavier Timbeau, s'insurgeaient contre cette démarche, estimant qu'elle violait les règles déontologiques des économistes.
Ils faisaient en particulier ces constats : « La campagne pour l'élection présidentielle débute à peine que déjà on interroge les experts pour leur demander d'arrêter les comptes en chiffrant les programmes. Le terme même de "chiffrage" est significatif, sa connotation étant davantage comptable qu'économique. Ce glissement sémantique n'est pas innocent, car il tend à véhiculer auprès de l'opinion publique l'idée qu'une arithmétique des programmes politiques est possible, et que parce qu'il s'agit d'argent public, le moins coûteux d'entre eux serait le plus efficace. Une telle perspective est non seulement trompeuse, mais contraire aux exigences minimales de la déontologie économique.
«Elle est trompeuse parce qu'elle revient à affirmer qu'aucun investissement n'est rentable, qu'aucune entreprise ne vaut d'être créée. Elle contribue de ce fait à déprécier encore davantage l'avenir au prétexte de la comptabilité du présent. Elle est déontologiquement contestable, car le coût "ex ante" (c'est-à-dire sur le papier) d'une mesure ne nous dit rien quant aux bénéfices nets pour la société dans son ensemble que cette mesure produirait après sa mise en œuvre. C'est la raison pour laquelle les économistes ne parlent pas de chiffrage, mais d'évaluation des programmes politiques. »
Et, vachards, les deux économistes dénonçaient l'opération, en faisant valoir qu'elle avait quelques relents avec l'émission de télévision populiste « Combien ça coûte ». Digne des émissions trash de TF1, alimentant la détestation de l'Etat ou de l'impôt, mais pas digne d'un grand débat démocratique...
Pour couper court par avance à la même critique, l'institut Montaigne, qui mentionne cette critique de l'OFCE, s'y est pris cette fois de manière un peu différente. Sur le site Internet, il y a en effet une partie chiffrage. Mais quand ce chiffrage est impossible, ou quand il faut évaluer les effets positifs d'une mesure, au-delà de son coût budgétaire, il y a une partie « déchiffrage ».
Explication de l'institut Montaigne : « Cet éclairage quantitatif – le "chiffrage" – sera complété par un éclairage qualitatif – le "déchiffrage". En effet, les dépenses sont aussi des investissements dans le futur et elles sont indispensables pour le pays à long terme. Ainsi, l'institut Montaigne ne se contentera pas de chiffrer les propositions. Il les déchiffrera également afin de les mettre en regard avec les bénéfices qui en sont attendus. »
Seulement voilà ! Même légèrement amendée, la méthode tombe toujours sous la même critique. Car dans la plupart des cas, le chiffrage apparaîtra robuste et le déchiffrage aléatoire : on retiendra donc le premier ; et on oubliera le second. Un seul exemple : on se souviendra que la proposition de François Hollande d'augmenter de 60.000 le nombre des enseignants coûtera cher – car cela, on saura en mesurer l'impact budgétaire –, mais on ne saura pas mesurer le gain pour la compétitivité de l'économie d'une éducation nationale mieux encadrée et de jeunes plus diplômés.
Au total, le biais idéologique restera donc le même. « Combien ça coûte ? » sera le seul véritable étalon de mesure du débat. Et la réponse induite, aussi audacieuses que soient les réformes sous revue, sera toujours la même : cher, beaucoup trop cher! En quelque sorte, l'étalon de mesure privilégié sera le principe ultralibéral de la neutralité budgétaire. Dit autrement, une bonne réforme sera une réforme qui ne coûtera rien. C'est-à-dire, le plus souvent, une non-réforme ou, pis que cela, une contre-réforme...
Ce biais idéologique n'a, au demeurant, rien de surprenant. Car l'institut Montaigne est tout sauf un organisme d'étude indépendant. Qu'il se présente, avec la complicité de la direction des Echos, comme l'arbitre impartial de la controverse électorale a même quelque chose de cocasse. Créé à l'initiative de Claude Bébéar, l'un des parrains du capitalisme parisien, l'institut Montaigne a en effet longtemps eu pour directeur l'ex-journaliste du Point, Philippe Manière, connu pour ses foucades libérales. Et même si depuis, le fougueux responsable a passé la main, l'inspiration de l'institut est à peu de choses près la même : c'est l'un des clubs de réflexion de la galaxie patronale parisienne. Un club pas franchement progressiste...
En douterait-on, il suffit de se référer à ses dernières publications. Très fortement partisanes, elles défendent systématiquement le point de vue patronal. Une note d'août 2011 sur le système des retraites (elle est ici) préconise par exemple d'améliorer les dispositions du gouvernement par deux dispositifs complémentaires, dont celui-ci : « La confusion qui existe dans plusieurs régimes de retraite entre le premier pilier (retraite nationale par répartition) et le second (retraites professionnelles, lesquelles ne sont soutenables que par capitalisation). » Une prise de position qui n'a rien de très surprenant: création du groupe Axa, l'institut Montaigne défend un système par capitalisation que réclament à cor et à cri tous les assureurs privés.
Une autre note récente, d'avril 2011 (elle est là), va dans le même sens pour la santé, en proposant de dynamiter le système de l'assurance maladie : « L'institut Montaigne propose un mécanisme de prise en charge jusqu'au dernier euro des assurés sociaux en mettant en place une franchise de base annuelle en deçà de laquelle la dépense de santé serait supportée par l'assuré tandis que l'assurance maladie obligatoire couvrirait toutes les dépenses supérieures au montant de la franchise. »
On pourrait multiplier les exemples avec un rapport beaucoup plus ancien sur la presse (le voilà), qui faisait des propositions mettant en cause le principe d'indépendance sur lequel ont été bâtis de nombreux quotidiens à la Libération.
L'institut Montaigne (ici son comité directeur) est certes parfaitement dans son droit de procéder à un chiffrage des propositions de réforme pour 2012. Chacun est libre de le faire –c'est le principe du débat démocratique. Mais il faut dire les choses telles qu'elles sont : par construction, ce travail sera tout sauf impartial, contrairement à ce qui est affirmé. Ce sera un chiffrage nécessairement partisan.
L'opération sera d'autant sujette à caution que l'identité des « chiffreurs » est inconnue. Les Echos se contentent d'une vague indication : comme on l'a vu, le quotidien dit juste que le projet sera « mené par une quinzaine de "chiffreurs", parfois issus de la haute fonction publique, spécialisés par domaines (énergie, défense, justice, etc.)», sans préciser à leurs lecteurs l'identité de ces hauts fonctionnaires. Ont-ils seulement des compétences budgétaires ou savent-ils faire «tourner» des modèles permettant d'évaluer sur le long terme les effets complexes des politiques publiques? Mystère et boule de gomme!
L'institut Montaigne, lui, ne dit rien sur le sujet. Interrogé par Mediapart, son directeur précise qu'il ne connaît pas lui-même tous les experts. Pour justifier le secret, il fait valoir que ces hauts fonctionnaires pourraient avoir des soucis avec leurs corps d'origine si leur identité était mise sur la place publique. Il affirme donc connaître les trois principaux « chiffreurs », qui constituent un noyau central, mais il dit ignorer le réseau d'experts qu'ils ont mis au point, et qui ne serait pas, selon lui, monocolore. Un partisan de François Hollande serait même dans le lot. Ce que l'on conteste absolument dans l'entourage du candidat.
L'argument sur une mise en danger des chiffreurs fait naturellement sourire. Car l'institut Montaigne entretient des relations de forte proximité avec le gouvernement et notamment avec Bercy. Et on peine à mesurer le danger que court un haut fonctionnaire à s'afficher avec Claude Bébéar ou ses proches. Dans le système actuel, ce type de proximité est plutôt un accélérateur de carrière...
Quoi qu'il en soit, comment savoir si l'un des « chiffreurs » ne sera pas en conflit d'intérêts ? Comment être certain qu'un calcul ne sera pas du même coup biaisé ou carrément faisandé? C'est dire si cette opération de chiffrages-déchiffages fait craindre des... enfumages, tant elle inspire une légitime suspicion. C'est un peu trop obscur pour être honnête..