Pourquoi les syndicats ont perdu leur neutralité en 2012

Publié le par DA Estérel 83

L'Expension

 

 

Depuis un quart de siècle, les syndicats affirmaient leur indépendance vis-à-vis des partis politiques. Aussi ne donnaient-ils aucune consigne de vote lors d'une élection présidentielle. La donne est différente en 2012: l'antisarkozysme les fait sortir du bois.

Le leader de la CGT Bernard Thibault tient une conférence de presse à l'issue du sommet social à l'Elysée le 18 janvier 2012. En arrière plan, Laurent Berger et François Chérèque, respectivement n°2 et 1 de la CFDT.
Le leader de la CGT Bernard Thibault tient une conférence de presse à l'issue du sommet social à l'Elysée le 18 janvier 2012. En arrière plan, Laurent Berger et François Chérèque, respectivement n°2 et 1 de la CFDT.

"Je crois pouvoir dire sans trop m'avancer, que vous aurez du mal, Monsieur le futur candidat, à trouver dans cette salle et chez ceux qui nous écoutent, beaucoup de supporteurs pour vous aider à rempiler cinq ans de plus à l'Elysée", a lancé Bernard Thibault lors d'un meeting sur les retraites le 31 janvier. Le leader de la CGT s'exprimait dans un Zénith survolté, devant 6000 participants huant systématiquement le nom du président sortant. Et surtout devant presque tous les candidats de gauche à l'Elysée - Jean-Luc Mélenchon pour le front de gauche, Nathalie Artaud pour Lutte ouvrière, Philippe Poutou du NPA etEva Joly pour Europe Ecologie-Les Verts. Seul François Hollande était absent, mais il était représenté par le tandem Harlem Désir/Jean-Marc Ayrault.

Un rassemblement inédit, qui marque que la CGT ne craint pas la récupération politique - les partis de droite n'étaient pas conviés à ce meeting. A première vue, cette proximité partisane ainsi que la violente charge de Bernard Thibault contre Nicolas Sarkozyn'ont rien de surprenant, tant la nature des relations entre les deux hommes est désastreuse.

Pourtant, cela marque une véritable rupture avec les précédentes campagnes présidentielles, où la neutralité était de règle. Cela n'a bien sûr pas toujours été le cas, la CGT ayant été la courroie de transmission du Parti communiste français pendant de nombreuses années. L'autonomie de la centrale syndicale vis-à-vis du PCF s'est opérée à la fin des années 1980, sous Henri Krasucki, puis s'est affirmée avec Louis Viannet et Bernard Thibault dans les années 1990, les deux leaders cégétistes n'étant plus encartés ni membre du bureau politique du parti. Depuis la présidentielle de 1988, la CGT ne donne plus de consigne de vote.

Nicolas Sarkozy a présidentialisé les relations sociales

Idem pour la CFDT. La centrale réformiste, qui a connu une période d'engagement politique post-soixante-huitarde à côté des partis de la "deuxième gauche" (Mendès France en 1969, Michel Rocard en 1974), a repris son indépendance à la fin des années 1970, sous l'impulsion d'Edmond Maire. Malgré un ralliement à la gauche unie de Mitterrand en 1981, la CFDT ne donne plus de consigne de vote depuis cette date. Aujourd'hui encore, elle veille à ne pas exprimer publiquement sa préférence - son leader François Chérèque s'est efforcé de banaliser sa rencontre avec François Hollande début janvier, soulignant qu'il allait aussi rencontrer les autres candidats hormis ceux des extrêmes.

Il n'empêche, le leader cédétiste n'hésite à critiquer le bilan du président sortant, sur les retraites, sur l'emploi, sur la TVA sociale ou encore sur les accords compétitivité-emploi. Cette posture "ni-ni" - ni neutre, ni partisane - se retrouve aussi chez Force ouvrière, qui est pourtant la plus farouchement indépendante des trois grandes centrales. "Vous ne m'entendrez jamais dire en tant que secrétaire général de FO, qu'il ne faut pas voter pour X ou voter pour Y", a récemment déclaré Jean-Claude Mailly. Mais à côté, il déclare être prêt à envoyer "bouler" le chef de l'Etat sur la TVA sociale.

Cette repolitisation des syndicats pour la présidentielle de 2012 repose sur une tendance de fond: l'antisarkozysme. Cela s'explique en partie par la singularité du quinquennat qui s'achève: en s'impliquant personnellement dans le champ de la négociation sociale (il y a quasiment eu un sommet social par an à l'Elysée), Nicolas Sarkozy a cristallisé sur sa personne les mécontentements. La réforme des retraites votée en 2010, en dépit d'une mobilisation record à son encontre, en est le symbole le plus éclatant.

la réforme des retraites laisse un goût amer

"La réforme des retraites laisse un goût amer aux syndicats. Pour eux, le gouvernement est passé en force. Cela va laisser des traces dans la mémoire syndicale", explique l'historien Michel Dreyfus, directeur de recherche émérite au CNRS. "L'échec de la mobilisation syndicale et populaire contre la réforme des retraites n'a toujours pas été digéré, renchérit Guy Groux, directeur de recherche au CEVIPOF. Les syndicats se méfient aujourd'hui unilatéralement de Nicolas Sarkozy, porteur de risques envers leur pourvoir de négociation, notamment dans le dossier des accords compétitivité-emploi."

Ces prises de positions auront-elles une influence sur les électeurs? Guy Groux n'y croit pas: "la parole syndicale n'a jamais eu un écho extrêmement fort en France dans les campagnes présidentielle", explique-t-il. "La France est un pays où le taux de syndicalisation est l'un des plus faibles d'Europe. Mais il faut distinguer poids et audience, tempère Michel Dreyfus. Les syndicats, par la voix de leurs leaders, ont une influence plus large que leur représentation réelle. Ils sont écoutés et leurs opinions ont un relais plus large que la sphère des militants." Influente ou pas, la parole syndicale a l'avantage d'être à l'unisson de l'opinion publique, et surtout du monde salarié, où la popularité de Nicolas Sarkozy est au plus bas.

Mais hormis peut-être Bernard Thibault - la consigne de voter Mélenchon se lit sur ses lèvres -, aucun leader syndical n'appellera à voter pour un candidat en particulier. "Ils expliqueront sans le nommer, en se basant sur ses propositions, que Nicolas Sarkozy ne correspond pas à leurs attentes, mais ils se garderont d'appeler leurs militants à voter pour tel ou tel candidat", estime Guy Groux. Car en cas de victoire de la gauche, les syndicats voudront rester libres de critique pour peser dans les négociations sociales. Et en cas de victoire de la droite, ils devront bien reprendre le dialogue là où ils l'ont laissé.

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Publié dans Politique

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