Pourquoi l'extrême droite ne profite pas de la crise en Espagne
De notre envoyé spécial à Valence
Les élections de dimanche, en Espagne, devraient une nouvelle fois confirmer une situation presque unique en Europe: il n'existe pas de véritable formation d'extrême droite à l'échelle nationale. «Des populismes sont en train d'apparaître au niveau de certaines communautés autonomes, mais ils ne parviennent pas à se déployer à l'échelon national», précise Xavier Casals, un historien de l'université de Barcelone, spécialiste du sujet. Rien d'équivalent à un Front national français, dopé par la crise de l'euro et le malaise social.
Pourtant, l'Espagne que laisse le socialiste José Luis Rodriguez Zapatero est exsangue, et le terreau semblerait propice à l'essor de discours extrémistes: un taux de chômage à près de 22% (record de la zone euro), une nouvelle récession annoncée pour la fin de l'année, des plans d'austérité à répétition, surveillés de près par Bruxelles et le Fonds monétaire international... Ajoutez à cela une crise de l'euro, qui met à mal la légitimité de l'Union, quelques affaires de corruption politique, et les ingrédients semblent réunis pour un vote de contestation massif. Mais ce sont deux partis, plutôt modérés, et habitués des affaires, qui font la course en tête. Le Parti populaire (droite) est présenté comme archi-favori du scrutin, devant le PSOE (gauche).
La seule surprise en la matière pourrait venir, dimanche, de Catalogne, où la Plateforme pour la Catalogne (PxC), une formation islamophobe en pleine progression, devrait réaliser un bon score. Jusqu'à envoyer un représentant à Madrid? Il s'agirait en tout cas d'une première: jamais, depuis le retour de la démocratie en 1977, une formation «ultra» n'a été élue aux Cortes. Les sondages publiés dans la presse écartent ce scénario, mais la difficulté à mesurer ce vote de contestation oblige à la prudence.
Mais pourquoi l'extrême droite est-elle à la peine en Espagne? Pourquoi échoue-t-elle à capitaliser sur les contestations et les frustrations, face à une situation sociale explosive? D'emblée, le legs franquiste complique la donne. Depuis la «transition», les Espagnols ont, dans leur grande majorité, toujours délaissé les options radicales ou violentes. «Même si son discours anti-immigration peut séduire des pans importants de l'électorat, l'extrême droite est restée très traditionnelle. Elle continue de rappeler aux Espagnols l'expérience du franquisme, ce qui agit comme un repoussoir», avance Aitor Hernandez-Carr, anthropologue à l'université autonome de Barcelone. Ce n'est donc pas parce qu'ils se sentent à la droite de la droite, que ces électeurs vont voter à la droite du Parti populaire.
«Le PP aspire tout le vote utile»
Les formations d'extrême droite seraient aussi victimes de leurs propres faiblesses. A commencer par un certain éparpillement. «Elles sont extrêmement nombreuses à travers le territoire, et n'ont pas pu compter sur un leader, un Jean-Marie Le Pen ou un Jörg Haider, capable de les rassembler. Leurs divisions sont nombreuses, et les batailles de petits chefs permanentes», avance Beatriz Acha, enseignante en science politique à l'université publique de Navarre.
Beaucoup de ces partis et groupuscules, au public confidentiel, continuent d'entretenir une nostalgie pour Franco, qui les isole des formations «national-populistes» du reste de l'Europe. Pour l'historien Xavier Casals, les extrémistes espagnols, repliés sur eux-mêmes, réfractaires aux changements, ont raté deux moments qui furent décisifs pour l'affirmation de courants ultra-nationalistes ailleurs. Ils n'ont pas protesté en réaction à l'abandon des colonies. Ils n'ont pas non plus proposé de «contre-révolution» à mai 68. Bref, ils auraient accumulé les «retards», et se retrouvent aujourd'hui sans un corpus idéologique efficace.
En creux, l'absence d'un parti d'extrême droite d'envergure doit aussi beaucoup à l'omniprésence du Parti populaire. «Le PP n'est pas un parti d'extrême droite, mais il est toujours parvenu à agglutiner les voix de la droite extrême», résume Beatriz Acha. «Le PP aspire tout le vote utile contre la gauche», renchérit Xavier Casals. Ceux qui osèrent contester sa suprématie en ont été pour leurs frais: en 1997, une nouvelle formation, le PADE (parti d'action démocratique espagnole), avait essayé de déborder le PP sur sa droite. Mais le système électoral espagnol, qui favorise les grandes structures, l'a mécaniquement affaibli. L'expérience du PADE a fait long feu, et la formation à peine née s'est dissoute.
Aujourd'hui, Mariano Rajoy, le patron du PP, mène une campagne très modérée, sans annonce forte, ni prise de risque. Il se contente de capitaliser sur l'impopularité de José Luis Rodriguez Zapatero, et promet de «restaurer la confiance». Rajoy fait attention à se tenir à distance de José Maria Aznar, l'ex-chef de gouvernement, plus proche de l'aile dure, ainsi que d'une galerie de francs-tireurs plus radicaux, comme Esteban Gonzalez Pons ou Federico Trillo. S'il ne se mêle pas à eux, Rajoy les laisse toutefois parler, et jamais ne condamne leurs sorties, même les plus musclées.
Avec les leaders du Vlaams Belang et du FPÖ
En Catalogne, la récupération, par le PP, des thématiques d'extrême droite, est plus nette. Elu en mai dernier maire de Badalona, une ville de plus de 150 000 habitants, Xavier Garcia Albiol, né en 1967, a fait campagne en promettant de «dire tout haut ce que beaucoup pensent». Il ne manque jamais une occasion, en particulier, de dénoncer les «immigrants délinquants». «La Catalogne a toujours été un terrain difficile pour le PP», décrypte l'universitaire Aitor Hernandez-Carr. «Ils savent qu'ils doivent investir des sujets plus conflictuels, comme l'insécurité ou l'immigration, s'ils veulent s'imposer. C'est une stratégie de long terme, qui marche».
Une stratégie de long terme qui permettrait aussi de freiner la progression de la Plateforme pour la Catalogne. «Mais le PP est tout autant responsable de la situation actuelle que le PSOE...», rétorque August Armengol, la tête de liste de PxC pour les sénatoriales, à Barcelone. «Nous, nous ne sommes ni à droite, ni à gauche. Et encore moins d'extrême droite. Nous sommes une plateforme, au service des citoyens.» Lors de leur dernier Congrès, la plateforme a toutefois proposé «un virage à gauche», pour tenter de récupérer plus franchement les électeurs déçus du PSOE.
PxC, fondée en 2002 à Vic, et qui revendique 1.800 adhérents, tranche avec la myriade de groupuscules d'extrême droite. Si son chef,Josep Anglada, est un vieux routard de l'extrême droite (il fut membre de l'organisation néo-franquiste Fuerza nuevapendant la «transition»), le parti a réussi à se dégager de l'héritage franquiste, et jouit d'une image plus moderne. Dimanche à Barcelone, la Plateforme tenait meeting, en compagnie du belge Filip Dewinter, du Vlaams Belang, et de l'autrichien Johannes Hübner, du FPÖ, spécialement venus pour la soutenir, à une semaine du scrutin.
Les crises économique et européenne donnent plus d'écho, veulent-ils croire, à leur discours anti-immigration. «Pour nous, la mère de la crise, c'est la mondialisation», récite August Armengol, de PxC. «Il faut lutter contre la mondialisation, et l'immigration massive. L'Espagne compte cinq millions de chômeurs. Et il nous a fallu intégrer, en quelques années à peine, plus de sept millions d'immigrés! C'est une situation intenable...»
Mais les observateurs restent sceptiques sur l'éventualité d'une «nationalisation» de cette Plateforme, à l'échelle de l'Espagne toute entière. «Ce sont des partis plus forts dans la périphérie, Barcelone ou Valence, que dans le centre, Madrid. Et il me semble plus probable, en cas d'élection d'un des leurs au Parlement, que la Plateforme pour la Catalogne cherche à se "catalaniser" un peu plus», parie l'historien Xavier Casals.