Pourquoi l'Elysée soutient encore Woerth

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart-copie-1 05/09/2010 Par 

 

A deux jours d'une manifestation très suivie et du début de l'examen du projet de loi à l'Assemblée nationale, Eric Woerth est un ministre du travail au bout du rouleau, éreinté par les révélations successives dans l'affaire Bettencourt. Et d'autant plus en difficulté depuis qu'il a reconnu, jeudi, devant un parterre de journalistes, avoir bien écrit un courrier en 2007 pour aider Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de l'héritière de L'Oréal (pour lequel travaillait sa femme), à obtenir la Légion d'honneur.

«La pression qui pèse sur lui est considérable», concède Raymond Soubie, le conseiller social du chef de l'Etat, l'homme qui pilote la réforme des retraites depuis l'Elysée, interrogé ce vendredi par Mediapart. En fait, le ministre est déjà décrédibilisé. Vendredi, pour la première fois, François Chérèque (CFDT) a affirmé dans Les Echos que son maintien était un «vrai problème». François Fillon a dû se fendre, jeudi, d'un communiqué lui réaffirmant son soutien. Ce vendredi, Nicolas Sarkozy a lancé un «Oui» un brin gêné aux journalistes qui lui demandaient s'il soutenait toujours le ministre du travail...

Pourtant, Eric Woerth reste le ministre des retraites, celui en tout cas qui défendra le texte dans l'hémicycle. «Sur la conduite de la réforme, Eric Woerth est toujours en première ligne», confirme Raymond Soubie. Il y a une explication à ce soutien qui défie toute logique. Paradoxalement, le fait que ce ministre en bout de course porte la réforme des retraites, présentée à partir de mardi à l'Assemblée nationale, pourrait ouvrir à l'exécutif un boulevard pour faire passer ce texte cher aux yeux de Nicolas Sarkozy, qui compte s'en servir dans la campagne de 2012 pour se présenter en grand réformateur.

Car si toute l'attention continue à se porter sur Eric Woerth et son avenir politique, le débat de fond risque d'être très vite balayé. C'est du moins l'espoir de l'Elysée... et la grande crainte des organisations syndicales (à commencer par la CGT), qui dénoncent un texte «injuste» et ne cessent de réclamer, sans être vraiment entendus, que l'on parle d'abord du «fond»...

Or pour parler du fond, il n'y a plus beaucoup de temps. Le calendrier«défini par le gouvernement» est très ramassé, souligne-t-on à la CFDT.«L'agenda est très contraint», confirme Alain Olive, secrétaire général de l'Unsa.

De fait, l'examen en première lecture à l'Assemblée ne va durer qu'une petite semaine, pas au-delà du 15 septembre. «Le vote à l'Assemblée, c'est une étape décisive. Cela ne va pas durer des mois: c'est la dernière ligne droite», veut croire Raymond Soubie. Bref, l'Elysée considère que le plus gros morceau de la réforme des retraites sera bouclé dans une semaine.

Cette «dernière ligne droite» sera tout de même agitée. Mardi, des centaines de milliers de manifestants battront le pavé. Le jour même aura lieu la première séance de questions au gouvernement : elle promet d'être survoltée. Dans la foulée, l'examen de la loi retraites commencera. Toute la journée, et sans doute aussi les suivantes, Eric Woerth sera la cible de l'opposition, qui ne cessera de l'interpeller, de le chahuter, voire de demander sa démission. «Cela ne va pas être de tout repos», anticipe le conseiller de Nicolas Sarkozy. 

C'est aussi au cours de cette semaine, à partir du 9 septembre, le lendemain de la réunion de l'intersyndicale, que le gouvernement fera connaître ses amendements sur les sujets chers aux syndicats: la pénibilité, les polypensionnés, les carrières longues. Occasion de nouvelles passes d'armes, dans l'hémicycle avec les députés de gauche, hors de l'hémicycle avec les syndicats.

Mais une fois cette épreuve passée, le texte n'aura plus à revenir devant les députés. Il sera ensuite soumis au Sénat en octobre. Le débat devrait y être bien plus feutré. Le projet de loi serait donc bouclé fin octobre, après le passage en commission mixte paritaire. Juste avant le remaniement, désormais prévu pour novembre, d'après les informations du Monde. Le sort d'Eric Woerth serait alors scellé. Mais la réforme, elle, serait passée. 

A l'Elysée, on se réjouirait d'ailleurs presque de voir une grande partie de la gauche parlementaire, notamment des ténors du PS (Manuel Valls, Julien Dray), demander la démission du ministre. «L'opposition va être très déchaînée à son égard, cela risque de simplifier le travail sur le vote du texte: plus l'opposition attaque Woerth, plus la majorité est soudée», parie Raymond Soubie. Principe élémentaire de «physique humaine», estime-t-il...

Le supplice de Woerth (qu'il s'inflige lui-même, car il souhaite rester à son poste) aurait donc pour Nicolas Sarkozy l'immense l'avantage de tenir la majorité. Et de limiter les amendements inattendus, portés soit par l'aile sociale de l'UMP qui pourrait être sensible aux arguments de certains syndicats sur la pénibilité par exemple, ou au contraire des plus libéraux, qui réclament depuis longtemps une dose d'épargne privée dans le projet de loi. Dans l'entourage du chef de l'Etat, on souligne le fait que Jean-François Copé, patron des députés UMP, prompt d'habitude à marquer sa différence, soutient lui aussi Eric Woerth.

La mobilisation du 7 peut-elle changer ce plan élyséen bien huilé, du moins sur le papier? C'est évidemment ce que souhaitent les syndicats, qui aimeraient une mobilisation massive — ce devrait être le cas, même le gouvernement tablant sur une «forte» mobilisation. «Le 7 au soir, l'Elysée et le gouvernement devront entendre les manifestants», insiste la CGT.

Thibault, Mailly, Chérèque et consorts seront pourtant attendus au tournant. Car dès le 8 septembre, il leur faudra donner une suite au mouvement, en gardant à l'esprit ce calendrier parlementaire très reserré. Une suite, oui, mais laquelle? Tout dépendra du nombre de manifestants dans les rues mardi.

S'il est juste égal au 24 juin (1,92 million de manifestants selon la CGT, 800.000 selon la police), l'exécutif ne manquera pas de le pointer, et ce succès timide pourrait refroidir les partisans d'une nouvelle date de mobilisation en septembre, de peur que les manifestations suivantes ne réunissent moins de monde — le «syndrôme 2009», selon l'Elysée. Si, au contraire, il atteint l'ampleur des manifestations du 29 janvier et du 19 mars 2009 (2,5 millions puis 3 millions selon la CGT, 1,1 et 1,2 selon la police), voire davantage, alors les syndicats pourront envisager une, voire d'autres dates assez rapprochées.

De là à réitérer les six journées d'action organisées en 2003 pour la réforme des retraites? «Il faut toujours se garder de faire de grands pronostics. Au final, ce ne sont pas les syndicats qui décident mais les salariés»,expliquait Bernard Thibault (CGT) aux Echos vendredi. On ne saurait être plus prudent.

 

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