Pourquoi ces jeunes votent Marine Le Pen
Christophe Guilluy
Selon le sondage de l’Ifop du 16 décembre, 28 % des jeunes de 18-24 ans s’apprêteraient à voter Marine Le Pen, contre 20 % pour la moyenne des Français.
Si l’attraction pour le FN d’une partie de la jeunesse n’est pas un phénomène nouveau, l’importance de ces intentions interroge sur la physionomie de la « France d’après ».
Aujourd’hui, seul Francois Hollande serait susceptible de dépasser Marine Le Pen dans cet électorat (33 % des intentions). Ouf ! De justesse, on peut donc encore dire que « les jeunes votent à gauche ».
Le problème est : de quelle jeunesse parle-t-on ? Si l’enquête de l’Ifop ne donne pas d’indication sur l’origine sociale et géographique de ces 18-24 ans, on peut émettre quelques hypothèses.
D’abord, rappeler que la grande majorité de l’électorat potentiel de Marine Le Pen est constituée d’ouvriers et d’employés, on pourrait y ajouter les chômeurs (qui sont pour la plupart d’anciens ouvriers et employés).
La localisation de cet électorat constitue aussi un élément de compréhension. Pour l’essentiel, ces catégories populaires vivent à l’écart des grandes métropoles, dans une « France périphérique » et majoritaire constituée d’espaces périurbains, ruraux, industriels, de petites villes et de villes moyennes.
Si le découpage géographique proposé dans l’enquête ne permet pas de retrouver cette « France périphérique », les intentions de vote des communes rurales (26 %) et celles de la région parisienne nous donne de précieuses indications.
La région parisienne est une « région métropole », l’aire parisienne recouvre l’essentiel de la région Ile de France.
Les résultats de « l’agglomération parisienne » nous éclaire donc sur la dynamique électorale de l’ensemble des grandes métropoles. Les intentions de vote pour le FN y sont sous-représentées (14 %).
Ce résultat confirme une tendance lourde qui est celle d’une sous-représentation du vote frontiste dans l’ensemble des métropoles c’est-à-dire dans les espaces qui ont enregistré les plus fortes dynamiques de gentrification et d’immigration ces 20 dernières années.
À partir de cette nouvelle géographie sociale, la répartition dans l’espace des différentes jeunesses nous permet d’éclairer sensiblement les résultats du sondage.
Ainsi, dans ces métropoles, une jeunesse populaire « issue de l’immigration » côtoie une jeunesse bourgeoise « issue de la gentrification ».
Dans ces grandes villes, les aspirations de la jeunesse issue de la gentrification, souvent acquise aux bienfaits de la mondialisation et réceptive aux partis de gauche, ne se confondent pas avec les demandes de la jeunesse populaire des banlieues généralement abstentionnistes.
Parallèlement, dans l’ensemble des espaces périurbains, ruraux et industriels, une jeunesse populaire a vu ses effectifs augmenter au rythme de la recomposition sociale des territoires et notamment du redéploiement des catégories populaires.
La majorité de la jeunesse populaire vit dans ces espaces. C’est ici, dans cette jeunesse-là que les intentions de vote pour Marine Le Pen sont susceptibles d’être les plus élevées.
Sur ces territoires les plus touchés par les plans sociaux, la jeunesse, souvent issue de milieu populaire, vit concrètement les effets négatifs des choix économiques et sociétaux des grands partis depuis 20 ans.
Les résultats de ce sondage montre que la question identitaire « travaille » désormais l’ensemble de la jeunesse populaire. Indirectement, elle fait écho au « rapport Kepel » sur l’importance du fait identitaire pour la jeunesse des banlieues.
À l’heure de la mondialisation et de l’émergence d’une société multiculturelle, le malaise identitaire semble traverser l’ensemble de la jeunesse populaire aussi bien en banlieue que dans les espaces périurbains, ruraux et industriels.
Quels que soient les résultats de la prochaine présidentielle, cette évolution de la jeunesse populaire montre que dans la « France d’après », qu’on le veuille ou non, la question sociale sera aussi culturelle.