Pour la Ligue des droits de l'homme, «avec Sarkozy le xénophobe, il y a un risque d'explosion de violence»
04 Août 2010 Par
· La Ligue des droits de l'homme a pris les devants. Entourée d'une quarantaine d'organisations, elle lance un appel au rassemblement syndical, politique et associatif, pour s'opposer au virage très à droite de Nicolas Sarkozy, liant certains types de délinquance et déchéance de nationalité française. La LDH souhaite fédérer un front le plus large possible le 4 septembre prochain, place de la République à Paris, jour où l'on célébrera aussi le 140eanniversaire de la proclamation de la République. Pour Mediapart, son président explique la démarche, et revient sur sa rupture définitive avec Nicolas Sarkozy le «xénophobe».
La Ligue des droits de l'homme a lancé un appel pour réagir aux récentes annonces sécuritaires de Nicolas Sarkozy lors du discours de Grenoble. Qui a répondu?
Nous avons lancé un appel à tous nos partenaires associatifs, syndicaux et politiques: toutes les organisations qui s'intéressent à la défense des droits. Notre rencontre préparatoire, avant-hier, a réuni plus de trente organisations et cinq ou six autres ont fait part de leur solidarité. C'est très large, et assez inhabituel. Par exemple, nous comptons dans nos rangs «France Terre d'asile» et «Emmaüs», des organismes plutôt réservés d'habitude sur les questions politiques. Or, notre communiqué commun s'intitule: «Face à la xénophobie et à la politique du pilori: liberté, égalité, fraternité» (disponible sous l'onglet Prolonger de cet article). Notre regroupement dans la rue est fixé au 4 septembre 2010.
Le 4 septembre 1870, il y a 140 ans, Léon Gambetta proclamait la République après la déchéance de Louis Napoléon Bonaparte lors de la bataille de Sedan. Pourquoi avoir choisi cette date anniversaire?
Pour nous, la République ne s'est jamais arrêtée depuis 1870. Car pendant la Seconde Guerre mondiale, Vichy n'était pas la représentation légitime de la France. Cela fait donc 140 ans que la République existe continuellement dans ce pays. Et pas n'importe quelle République: celle du député de Belleville (Gambetta), ce qui a une signification sociale. Le clin d'œil est effectivement volontaire. Car aujourd'hui, nous sommes véritablement face à la plus grosse rupture que Nicolas Sarkozy ait osé opérer depuis qu'il fait de la politique.
D'abord, je rappelle que M. Sarkozy veut fermer tout ce qu'il appelle les «camps illégaux de Roms», alors que c'est à cause de ses amis politiques que 60% des communes de France n'appliquent pas la loi sur les aires de stationnements des gens du voyage. Le président a décidé, littéralement, de jeter sur les routes des dizaines de milliers de sans-abri. Simplement parce que, comme dit M. Hortefeux, certains ont des grosses voitures. Ensuite, il y a le discours de Grenoble. J'entends bien les arguments de M. Besson à ce sujet, mais le ministre de l'identité nationale ne pourra pas faire oublier que ce qui a été proposé à Grenoble, c'est la systématisation du retrait de nationalité pour toute une catégorie de personnes. Et cette catégorie, c'est ce que Renaud Camus, écrivain d'extrême droite, appelait «ceux qui ne sont pas des vieux Français».
Il y a plus grave et insensé: le fait qu'on puisse demander à tous les jeunes nés en France de parents étrangers de montrer un extrait de casier judiciaire pour pouvoir acquérir la nationalité française, comme ils y ont droit à 18 ans. Ça ne peut porter qu'un seul nom, c'est la xénophobie. Pour clore le tour d'horizon, il y a la proposition de loi de M. Ciotti, reprise aussitôt par le gouvernement: instaurer la responsabilité pénale des parents du fait des actes de leur enfant. Que je sache, la responsabilité pénale du fait d'autrui, ça ne fait pas partie de l'arsenal des démocraties. Il ne s'agit plus d'une rupture avec 1968. On n'est même plus sur le Conseil national de la résistance (CNR): la responsabilité pénale individuelle, c'est un acquis de 1789.
Dans un premier temps, Nicolas Sarkozy a proposé de déchoir de leur nationalité les «Français d'origine étrangère» qui s'en prennent aux forces de l'ordre. Il a fallu attendre quatre jours pour savoir que cette mesure concernerait finalement les seules personnes ayant acquis la nationalité au cours de leur vie, et non celles qui ont un aïeul étranger (ce qui est d'ailleurs le cas du président). Ce délai, c'est un oubli?
Je pense que M. Sarkozy est un politicien qui exploite assez cyniquement ce qu'il voit comme un gisement. Mais je crois qu'il fait une erreur, parce que, actuellement, on n'est pas en fin de campagne. S'il fait ça 18 mois avant les élections, il va falloir qu'il décrète au moins l'état de siège six mois avant la présidentielle, sinon il ne tiendra pas! Je pense qu'il va trop loin, même tactiquement. Plus encore: il ne peut pas se retenir. Moi, je n'ai pas oublié que, pour lui, être pédophile, c'est dans les gènes. Quand il parle des gens qui ont des parents ou des grands-parents qui sont étrangers, le président a-t-il à l'esprit que 25% des Français ont au moins un grand-parent étranger? Sarkozy ne mesure pas sa cible. Dans son fantasme, il y a effectivement tous les jeunes qui viennent de «là-bas». Ce qu'il ne supporte pas, c'est qu'on ne puisse pas arrêter le cours de l'histoire. Bref, il y a vraiment une communauté de valeurs entre le président et Marine Le Pen. Il y a même quelque chose, chez Nicolas Sarkozy, qui rappelle les propos qu'on entend au troisième pastis dans les cafés. Mais lui, il le fait à jeun. Le monde est simple pour lui: il faut cogner sur les racailles, et puis, quand même, «il y a des gens qui ne s'intègrent pas!». C'est aussi simple que ça, et ensuite vous mettez là-dessus les voleurs de poules, ceux qui ont des Mercedes, tout est bon. Et ça continuera. On voudrait jeter de l'huile sur le feu qu'on ne s'y prendrait pas autrement.
· L'argument de la majorité, qui consiste à rappeler que le cap annoncé est seulement un retour à la situation juridique des années 1990, est-il recevable?
Non. Lorsque la loi prévoyait la déchéance de nationalité, c'était dans le cadre de l'examen d'un cas particulier, dans le cadre d'une répression pénale. Alors que là, nous sommes face à une annonce politique, et générale. C'est une catégorie de Français qui est désignée. Cela va bien au-delà de ce qui existait dans le droit français et qu'on a heureusement supprimé: il ne s'agit plus seulement de permettre, dans le cadre de la répression d'un cas individuel, d'envisager une sorte de peine accessoire, mais de dire qu'il y a deux catégories de gens qui s'en prennent aux forces de l'ordre: les premiers, qui seront punis comme la loi le prévoit, et les seconds, qui deviendront en plus apatrides. Ça signifie que le plus grave n'est pas de commettre un acte de délinquance, mais d'être étranger. En clair, ce président qui avait prétendument aboli la double peine (à l'époque où il était ministre de l'intérieur, ndlr) est en train de restituer une «super double peine». Le même fait donnera lieu à deux répressions différentes. Ce serait bien que le Conseil constitutionnel se penche là-dessus. Car en 1993, le Conseil avait considéré qu'à l'exception de cas gravissimes, type terrorisme ou espionnage, il est impossible, dans ce pays, de traiter différemment les Français qui ont été naturalisés et les Français qui sont nés Français.
En réaction au discours de Grenoble et par l'intermédiaire d'un communiqué daté du 30 juillet, la LDH traite nommément Nicolas Sarkozy de «xénophobe» qui «menace» les «fondements de la démocratie» et met en «péril» la «paix civile». Le président a-t-il définitivement changé de dimension à vos yeux?
Oui, je pense que M. Sarkozy vient de brûler ses vaisseaux. Lui et son entourage avaient assez finement dosé la campagne de 2007. M. Sarkozy avait pris tout le monde à contre-pied, moi le premier, en parlant de Jaurès, la valeur travail, les ouvriers de Rungis. C'est seulement quinze jours avant le premier tour, sur les conseils de son ami M. Buisson, un ancien militant du Parti des forces nouvelles, que le candidat de l'UMP a proposé la création du ministère de l'identité nationale.
Aujourd'hui, la configuration est différente parce que Sarkozy a complètement raté tous les scrutins depuis son élection, à commencer par les législatives de 2007. Après les régionales, son taux de popularité est en dessous de 30%, et il n'a plus aucun allié. Il a donc choisi, dès ce moment-là, de revenir à ce qu'il appelle ses «fondamentaux». C'est-à-dire ses valeurs communes avec l'extrême droite. Ce choix était déjà, nous semblait-il, dangereux. Mais cette fois-ci, M. Sarkozy est allé si loin, que plus personne d'autre que l'extrême droite ne pourra le suivre. Or chacun sait qu'après un premier tour, il y a un second tour. Donc je suis un peu interrogatif sur le bien-fondé de sa stratégie.
Dans un éditorial daté du 1er août, François Sergent (de Libération) relativise le poids des mots du président par cette formule: «Les discours incendiaires du président, stigmatisant les communautés les unes après les autres, sont indignes. Pis encore, ils sont inefficaces.» Les mots de Nicolas Sarkozy sont-ils «inefficaces» à votre avis?
Ça dépend des points de vue. Personnellement, si je suis un policier qui vient de se faire agresser, la nationalité de mon agresseur m'importe peu. Ce qui m'importe, c'est qu'il n'y ait plus d'agression du tout. Donc au niveau de sa fonction officielle, le discours du président est inefficace, puisqu'il détourne le sujet. Mais je pense qu'au-delà, le discours de Nicolas Sarkozy n'a pas vraiment pour objet l'insécurité: il vise plutôt à mobiliser tout ce qu'il y a de dangereusement raciste et xénophobe dans le pays. Et à ce niveau-là, je crains que son discours soit très efficace, et l'édito de Libération trop optimiste. Vous voyez les pétitions de soutien à Nicolas Sarkozy sur Internet? C'est monstrueux. Parmi les cibles, il n'y a pas encore les juges, mais ça va venir. On a déjà largement dépassé les seuls gens du voyage.
Sarkozy et son entourage ne pouvaient pas ignorer ce qu'ils allaient déclencher, et c'est fait. Or il y aura peut-être un million de chômeurs supplémentaires dans un an, en France. Et historiquement, le chômage n'incite pas les gens à faire dans la dentelle politique. Donc je suis très inquiet: il suffit que le message passe chez 1/60 de la population française, et ça donne un million de personnes décidées à bouffer de l'étranger. En Italie, depuis plusieurs mois, des braves citoyens italiens font des patrouilles, type milices, pour casser du Rom la nuit dans l'indifférence générale. La police laisse faire, et ça a lieu dans les grandes villes italiennes. Si ça arrive un jour en France, comment on fera? Quand les policiers, dans leur communication radio, disent d'ores et déjà un «Auvergnat» pour désigner un Maghrébin, plus personne ne peut les engueuler: ils parlent comme leur ministre.
· Qu'attendez-vous de la journée du 4 septembre? Quel est le programme?
Le rassemblement démarrera à partir de 14 heures, place de la République. Il faut que ce soit le plus large possible. Personnellement, je souhaiterais que des personnalités moralement incontestables s'expriment. Je vais le proposer. Demain à 14 heures, nous ouvrirons également un site Internet. Un appel citoyen sera ouvert à toutes les signatures volontaires sur le web. La CFDT nous a aussi proposé immédiatement de démultiplier la mobilisation sur le terrain, dans les préfectures. Donc, nous serons a priori présents dans les autres villes.
L'objectif est-il de marquer une désapprobation exclusivement sur le front sécuritaire?
On ne va pas parler des retraites dans cette affaire-là, mais il est évident que l'inquiétude sociale est considérable. Nous visons explicitement, dans notre communiqué, les risques que la crise sociale fait déjà peser, et le fait que nous avons affaire à une politique de désintégration sociale. Il y a une logique entre la déflation et la désignation de boucs émissaires, elle existe historiquement. Et malheureusement, on est entrés dans une logique déflationniste. On est dans une logique qui ignore la réalité de ce que vivent les gens: celle du pouvoir d'achat, celle des consommateurs, celle des ménages. On n'est pas dans la même configuration que celle des années 30, mais le risque d'explosion de violence dans la société est quand même là. A force de dresser les gens les uns contre les autres, on finit par perdre le contrôle.
Dans un premier temps, Martine Aubry a parlé de «dérive antirépublicaine». Mais peu après, le socialiste Christophe Borgel appelait finalement à ne pas tomber «dans le piège d'une polémique qui occuperait l'ensemble de l'espace public». Comprenez-vous sa position, ou la rejetez-vous?
Je comprends qu'il ne veuille pas tomber dans le piège d'une polémique. On s'est d'ailleurs posé la question avant-hier. Certaines personnes nous ont dit: «Attention, Sarkozy agite un chiffon rouge, on va tomber dans le piège.» Bien sûr que Nicolas Sarkozy veut nous faire réagir. Mais d'un autre côté, si on ne fait rien, c'est encore plus grave. On ne peut pas laisser se banaliser des propos aussi incroyables. Vous imaginez Angela Merkel ou Barack Obama tenir de tels propos? Berlusconi, oui; Poutine, oui; mais les autres, non. Donc, à un moment donné, il faut dire les choses: Aubry l'a d'ailleurs très bien dit. Ce que je note, c'est que le Parti socialiste a signé sans hésiter, y compris l'appel à manifester le 4 septembre. Et je suis persuadé que Martine Aubry sera parmi les toutes premières signataires de la déclaration citoyenne.
La droite se déchire entre surenchères et silences gênés. Certains à gauche hésitent à monter au créneau. Qu'attendez-vous des forces politiques dans leur ensemble?
On a envoyé notre appel à tout le monde, sauf à l'UMP et au Front national. La question de l'UMP s'est posée, mais il ne faut pas être hypocrite: l'UMP, c'est juste le groupe de fantassins de M. Sarkozy. Ce n'est pas un parti politique dans lequel on débat librement des opinions. Bien sûr, si l'UMP veut dénoncer Nicolas Sarkozy, elle est la bienvenue. Mais je ne suis pas sûr que M. Xavier Bertrand va gérer sa carrière comme ça.
Pour le reste, chaque personnalité politique et chaque formation politique est face à ses responsabilités. Si, à l'UMP, des gens se sentent désormais mal à l'aise, c'est leur problème. Concernant les autres, nous considérons que nous sommes désormais au-delà du clivage traditionnel droite/gauche. La responsabilité, c'est de savoir si l'on peut jouer avec ce genre de choses. Peut-on jouer avec le retrait de la nationalité française? Avec la création d'apatrides? Avec l'exploitation des préjugés anti-nomades? Avec la responsabilité pénale du fait d'autrui? Toutes ces questions sont-elles vraiment dans le débat politique? Si oui, encore une fois, 1789 est remis en cause. Et je pense qu'il y a des gens, même à droite, qui ne sont pas prêts à ça.