Pour contrer le vote FN du premier tour Hollande face au défi de l'électorat populaire
La visite a été organisée à la dernière minute. Après les résultats du premier tour, François Hollande a voulu se rendre mardi dans l’Aisne en Picardie, le deuxième département de France à avoir le plus voté pour le Front national dimanche. Et plus précisément à Hirson, 9 000 habitants, une ville socialiste à 40 km de Maubeuge, où l’abstention a atteint près de 34 % au premier tour et où Hollande a devancé Marine Le Pen, avec 30,8 % contre 25 %. Nicolas Sarkozy est arrivé en troisième position avec 20,6 % des voix.
Le chômage y est très important, beaucoup d’usines ont fermé, les services publics ont peu à peu déserté, la population a diminué. Dans la ville d’à côté, des classes ont disparu. « J’ai commencé à bosser en 1978, j’ai fait trois usines, elles ont fermé. J’ai fait une reconversion, pour être ambulancier. Ici, on doit toujours se reconvertir », explique Laurent, venu avec un ami à la rencontre du candidat socialiste aux portes de l’équipementier automobile AML Systems.
« J’ai toujours été de gauche... Mais ils feront pas de miracle. Les promesses n’ont jamais été tenues. Droite ou gauche, ils se battent tous pour la place. C’est qu’elle doit être bonne !» ajoute-t-il. Il comprend les électeurs du Front national. « C’est le vote sanction. Les gens en ont ras-le-bol. » A ses côtés, René acquiesce. Il ne veut pas dire quel bulletin il a glissé dans l’urne dimanche mais ne voit pas d’un mauvais œil le score de Le Pen.« Cela fait bouger les choses... Cela fait comprendre aux personnes politiques qu’il fallait faire quelque chose. Mais maintenant, avec le second tour, c’est du sérieux, c’est important. » Il votera Hollande le 6 mai.
Un peu plus loin, à l’abri sous un bosquet de thuyas, quatre jeunes ouvriers s’amusent des caméras arrivées dans le sillage du candidat socialiste. Eux aussi ont fait leur choix pour le second tour : Hollande, sans hésiter, sans trop y croire non plus. Au premier tour, ils ont voté différemment. C’est Cédric, ouvrier dans l’agroalimentaire au chômage, qui a convaincu ses amis de venir écouter le socialiste. Il a voté pour lui dès le premier tour. « Parce que Sarko il est pour les patrons. Lui, il est pour les ouvriers. »Morgan et Mathieu ont choisi Mélenchon. « Parce que l’UMP et le PS, c’est pareil. C’est des grands de la politique », dit le premier. Le second : « D’ailleurs, c’est Mélenchon qui aurait dû passer au premier tour. »
Plus taiseux, Ben, au chômage, lâche comme une bravade : « Moi Le Pen. Parce que les Blancs ont pas de boulot. Mêmes les entreprises françaises embauchent des Polonais. » Ses potes sourient, un peu gênés, et le démentent. « Il voulait dire Français, pas Blancs… On n’est pas des racistes », jure Mathieu. Morgan :« Non mais c’est débile. Le problème du FN, c’est le manque d’instruction. » Ben n’écoute pas, continue. C’est la première fois qu’il vote pour le FN. En 2007, il avait choisi Sarkozy. « Mais avec toutes les paroles jamais tenues... De toute façon, François Hollande aussi ça va. Il est pour les ouvriers et pour les familles nombreuses. »
Ben, Morgan, Mathieu, Cédric, Laurent ou René : ce sont à eux que veut s’adresser le candidat socialiste dans l’entre-deux tours, ceux qui ont choisi Marine Le Pen, ou bien qui ont des collègues, des amis, de la famille à avoir préféré le Front national. Parmi les électeurs frontistes, l’équipe de François Hollande distingue ceux qui sont convaincus sur le fond – le vote d’adhésion – et ceux qui envoient un message de « colère » – un « vote d’utilisation, d’instrumentalisation, de protestation », a dit Hollande mardi dansLibération. Ceux-là, le candidat pense encore pouvoir les convaincre.
Le candidat socialiste entend en particulier s’adresser aux Français des zones périurbaines, « un électorat en souffrance, composé de petits employés, d’artisans, d’ouvriers qui vivent vraiment un sentiment d’abandon » (lire nos enquêtes) et dont, selon le socialiste, « une part vient de la gauche et devrait se retrouver du côté du progrès, de l’égalité, du changement, de l’effort partagé, de la justice ».
« Ces ouvriers qui s’interrogent sur le sort de leur entreprise, qui voient les délocalisations se multiplier, ces agriculteurs qui n’ont plus confiance dans la politique qui leur est proposée, ces retraités qui n’y arrivent plus en termes de pouvoir d’achat et ces jeunes qui se sentent en rupture », a détaillé Hollande mardi, en marge de sa visite à Hirson. A l’inverse, les quartiers populaires des grandes villes ont largement voté à gauche dimanche, plaçant très souvent Hollande en tête et donnant des scores importants à Mélenchon (comme en Seine-Saint-Denis ou dans les quartiers nord de Marseille).
« Il y a une réflexion qu’on n’a pas eue sur le périurbain. On pense la ville, la politique de la ville, mais on ne comprend pas la population du périurbain... Ce sont des gens, notamment des jeunes, qui s’ennuient terriblement, qui ont peu de relations. Or on ne sait pas quoi faire contre l’ennui. Ce sont aussi des zones où aucun service public n’a été sauvé. On ne voit jamais de gendarmes. C’est de là que naît le sentiment d’insécurité »,explique Laurence Rossignol, secrétaire nationale du PS et élue dans l’Oise (Picardie) où Marine Le Pen est arrivée deuxième dimanche.
Dans son département, la sénatrice socialiste a fait un calcul simple : sur les 35 petites communes menacées par une fermeture de classe, 30 « ont mis le FN à plus de 25 %, et la majorité l’ont mise en tête » au premier tour. En réformant les collectivités locales, et en asséchant de facto les finances des petites communes, « Nicolas Sarkozy a aussi abouti à faire monter le FN. Les gens l’ont compris comme un abandon », dit Rossignol.
En venant mardi à Hirson, « nous voulons apporter des réponses aux ouvriers. Dire qu’il n’y a pas de fatalité », explique la porte-parole de Hollande, la députée Delphine Batho, dans le TER qui l’amène de Paris à Laon. L’entreprise, AML Systems, que visite Hollande a été vendue en 2010 par l’équipementier automobile Valeo. Le repreneur a bénéficié d’une aide du Conseil régional.« Cela préfigure ce que nous voulons faire avec la banque publique d’investissement », précise la députée des Deux-Sèvres.
Pour convaincre l’électorat populaire de ces zones délaissées, Hollande veut parler pouvoir d’achat – blocage des prix de l’essence, hausse de l’allocation de rentrée scolaire – et de son “pacte productif” censé lutter contre la désindustrialisation, pour porter un « message d’espérance ». « Je dois porter la confiance dans l’avenir dans la France et dans l’Europe », a expliqué Hollande mardi.
Devant une bonne centaine de militants et de curieux venus l’écouter devant l’usine AML Systems, il a insisté plusieurs fois sur les mots « espoir » et « espérance ». « L’espoir est possible. (...) C’est le message que je veux porter dans cette élection présidentielle », a expliqué le candidat socialiste dans un discours à la tonalité très sociale. Tout en tapant consciencieusement sur le bilan de Nicolas Sarkozy : plus il insiste sur le quinquennat du« candidat sortant », plus il espère limiter au maximum le report de voix frontistes vers le chef de l’Etat, qualifié de « candidat du vrai chômage » (en réponse au rassemblement pour le « vrai travail »qu’a prévu Sarkozy le 1er mai à Paris).
D’ici au second tour, l’équipe de François Hollande tente d’organiser au moins un autre déplacement dans l’Est de la France. Le candidat a un moment envisagé de se rendre dès ce mercredi dans les circonscriptions déshéritées mosellanes de Forbach et Saint-Avold, deux circonscriptions frontalières où le FN est largement arrivé en tête dimanche. Avant de renoncer, pour des raisons d’agenda. « On n’a pas beaucoup de temps », explique le responsable de l’organisation dans l’équipe de campagne, Stéphane Le Foll. Plusieurs meetings sont déjà calés – Limoges le 27 avril (« Il fallait un meeting dans sa région », explique un conseiller), Paris le dimanche 29 et Toulouse le 3 mai (« C’est la tradition au PS »).
Hollande est retenu à Paris pour le débat télévisé du 2 mai face à Nicolas Sarkozy. Un autre meeting pourrait être organisé. « On fera un déplacement en Seine-et-Marne jeudi 26 avril », annonce Le Foll. L’idée du déplacement en Moselle n’a pas été abandonnée. Il pourrait avoir lieu la semaine prochaine. « Si on peut, mais ce n’est pas sûr. » Les leaders du PS ont en tout cas reçu pour consigne« d’organiser en priorité leurs déplacements dans l’Est de la France », confirme Le Foll.
Une directive aussitôt mise en pratique par le “conseiller spécial” du candidat, Jean-Marc Ayrault. Mardi, il a fait le déplacement à la rencontre des métallos d’ArcelorMittal-Florange. Depuis des semaines, ils luttent contre l’arrêt, programmé assurent-ils, des derniers hauts-fourneaux de Lorraine. Il fut donc beaucoup question d’industrie. Dans le « village gaulois », le campement installé devant l’usine occupé en permanence par une vingtaine de salariés, Ayrault a d’ailleurs confirmé le vote, en cas d’élection de François Hollande, d’une « disposition législative » pour empêcher un« groupe industriel international qui veut relocaliser ses investissements dans d'autres régions du monde » de « fermer des sites en Europe pour gêner ses concurrents ».
« Il y a un avenir industriel en France et en Europe », a martelé le conseiller spécial, qui a également visité l’usine Tata Steel d’Hayange, seul site de production de Chemins de fer de France d’où sortent chaque année 80 000 tonnes de rails pour la SNCF.
Mais à travers cette visite, c’est bien aux électeurs du Front national, ces « citoyens découragés qui ont exprimé un vote anti-système » qu’Ayrault a voulu s’adresser, avec un discours exaltant le « refus de la résignation ». « Ici, en Moselle, Nicolas Sarkozy incarnait un espoir qu'il a déçu. Nicolas Sarkozy a un problème avec ses électeurs qu'il a trahis et qui l'ont quitté (... ) Le problème de François Hollande, c'est la France et son redressement », insiste Ayrault, qui n’oublie de citer personne : les fonctionnaires, les jeunes au chômage, les travailleurs précaires« en temps partiel contraint », les sans-emploi, mais aussi « les habitants de petites villes, de communes modestes, les agriculteurs, les ouvriers, les employés, les commerçants, les artisans, les cadres, les retraités ».
A un candidat de l’UMP qui « joue sur la peur, la peur de tout », l’équipe Hollande oppose la « fierté » de la France. A la politique de la « division », de l'« invective » et du « mépris » du président sortant, Ayrault répond par le « sérieux » et la « confiance ». « Il faut s’engager et tenir nos engagements. Si nous avons des difficultés, nous viendrons devant le peuple nous en expliquer », promet Ayrault, affirmant que François Hollande fera le point devant les Français sur son action « tous les six mois » (le candidat a promis une conférence de presse tous les six mois, « en dehors de l'Elysée »).
« On a été le caillou dans la chaussure de Nicolas Sarkozy, si vous ne tenez pas vos promesses, on sera votre rocher !» prévient tout de même Edouard Martin, le leader CFDT du mouvement. Dehors, un des salariés d’ArcelorMittal commence à s’énerver.« C’est pas de l’espoir qu’on veut, nous, c’est du boulot. »
Au-delà du registre social et des rappels de ses propositions sur la réorientation de la construction européenne et la lutte contre la finance, le candidat socialiste reste en revanche très prudent sur les thèmes identitaires du Front national, largement repris à son compte par Nicolas Sarkozy. Face aux attaques de l’UMP, son équipe semble parfois cafouiller. Lundi soir, Ségolène Royal a ainsi jugé que le droit de vote des étrangers aux élections municipales « n’a jamais été une priorité ». Peu après, elle était démentie sur France-2 par Arnaud Montebourg. Tous deux multiplient les interventions médiatiques depuis dimanche, car ils sont réputés toucher une partie de cet électorat rural et périurbain tenté par le FN.
Mardi, Hollande a confirmé qu’il n’avait pas changé d’avis : il a promis une loi avant les municipales de 2014. « Dans le moment où nous sommes, c’est la ligne de François qui prévaut pour tout le monde », insiste l’eurodéputé Stéphane Le Foll. Avant de tempérer aussitôt : « On assume le projet présenté au Bourget (dans lequel figure le droit de vote). Mais la difficulté est toujours la même : pour changer la constitution il faut la majorité des 3/5es au Congrès. Ce sera compliqué. Quant à passer par la voie référendaire, il y a un risque. »
Autre signe de la gêne du PS face aux attaques de l’UMP, Hollande,interrogé mardi soir sur TF1, a préféré s'en prendre à la politique de Nicolas Sarkozy qui a « régularisé 30 000 personnes chaque année » que d’en dénigrer les présupposés idéologiques. Même chose pour Montebourg, qui est allé encore plus loin : « Dans le programme de Marine Le Pen, il y a 110 000 cartes de séjour supplémentaires. Et quand Nicolas Sarkozy lui-même dit qu'il faut arrêter l'immigration, lui-même a plus régularisé que sous Lionel Jospin, je ne lui jette pas la pierre. Il y a un consensus dans la nation qui s'installe, y compris dans le langage du FN, pour dire que nous avons besoin d'immigration », a déclaré le député de Saône-et-Loire.
Au PS, ces sujets sont loin de faire consensus, et le parti donne l’impression d’être sur la défensive. Ainsi, les régularisations au cas par cas que défend Hollande dans son programme pourraient conduire à une baisse des régularisations globales par rapport à Sarkozy. C’est du moins ce que le candidat a dit mardi soir sur TF1 : « Il y en a aujourd’hui 30 000 chaque année. Ce sera peut-être plus, peut-être moins. »
Ces propos rappellent ceux qu’il avait déjà tenus le mois dernier, appelant à réduire (même « très peu ») l’immigration légale. Lors d’un conseil politique, le 19 mars, la première secrétaire du PS, Martine Aubry, était alors montée au créneau. « Martine s’est un peu énervée, raconte un témoin. Selon elle, on ne peut pas passer notre temps à revenir sur ce qu’on a dit, et il faut arrêter de s’excuser sur nos valeurs, notamment sur l’immigration. Parce que si on n’affiche pas des valeurs dans ce domaine, ça risque de se voir qu’on va faire pareil. »
A l’inverse, une partie du PS est convaincue que cette bataille des valeurs est en partie perdue et que si la gauche veut raccrocher une partie des milieux populaires, elle doit répondre à ce que les tenants autoproclamés de la « gauche populaire » appellent « l’insécurité identitaire ». Fin 2011, deux responsables nationaux du PS, Laurent Baumel et François Kalfon, ont ainsi publié un ouvrage collectif intitulé Plaidoyer pour une gauche populaire, la gauche face à ses électeurs (Le Bord de l’Eau, 2011).
Selon Kalfon, interrogé en décembre par Mediapart, « il y a une poussée communautaire qui inquiète » et « dans certaines banlieues, il y a un recul des droits des femmes ». Le “M. sondages” du PS entend en finir avec une certaine « naïveté » de la gauche, pourfendant une tendance « multiculturaliste ». D'après lui, la gauche dispose d’une arme pour répondre à la droite et à l’extrême droite : la laïcité. A l’époque déjà, Kalfon disait : « Il faut réaffirmer un creuset de références à des valeurs communes, à travers la laïcité et la République. On a eu le débat sur le droit de vote des étrangers... Mais si on veut reconquérir l’électorat populaire, il faut hiérarchiser les discours. »
En Moselle, Jean-Marc Ayrault, cité comme un possible premier ministre de François Hollande, esquive lorsqu’on lui demande si le vote de dimanche a une dimension identitaire. Il préfère prudemment invoquer « la République ».
« Dans cette terre de Moselle, est-ce qu'on distingue les Français en fonction de leur origine ? s’interroge Ayrault. Nous devons retrouver l’authenticité de la République, qui est la vraie identité de la France : l'intégration de tous dans la société, avec des perspectives d'avenir, de progrès, alors qu'aujourd'hui ce qui domine, c'est le déclin de la France, le déclassement personnel et surtout la peur du déclassement. » Un discours qui permet au candidat Hollande de jurer qu’il ne met pas « son drapeau dans sa poche ». « Je suis socialiste », a-t-il répété mardi.