Polémique sur le rôle du président de l'AMF Jouyet en sulfureux attaché de presse de Hollande

Publié le par DA Estérel 83

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Dans la compétition pour la primaire socialiste, François Hollande a pris une décision importante. Il s'est attaché les services d'un chargé de communication qui ne passe vraiment pas inaperçu. Courant chaque jour micros et caméras, parlant inlassablement, presque plus que son patron, il est visiblement doté d'une formidable énergie pour tenter d'arracher la conviction de ses auditoires successifs.

 

Le seul problème – mais de cela, François Hollande ne semble guère se soucier –, c'est que ce sont les milieux conservateurs et les milieux d'affaires que le dévoué chargé de communication s'applique à cajoler. Avec un discours bien rodé, et qui peut se résumer à cela: si vous voulez que rien ne change, votez... Hollande!

 

Cet attaché de presse, c'est de fait Jean-Pierre Jouyet, l'ami de François Hollande, qui a trahi la gauche en 2007 pour devenir secrétaire d'Etat aux affaires européennes, puis président de l'Autorité des marchés financiers (AMF).

Loin de respecter le devoir de réserve auquel il est astreint dans cette fonction, il a en effet fait le choix depuis plusieurs jours, avec la bénédiction de l'Elysée que l'affaire selon nos informations amuse beaucoup, de changer encore une nouvelle fois de camp et de conduire une tapageuse campagne en faveur du dirigeant socialiste. En suggérant à chacune de ses interventions qu'il est le mieux placé pour conduire une politique économique et sociale ancrée radicalement... à droite!

Qu'on en juge! Dans Le Point (n°2035) du 15 septembre 2011, la journaliste qui rend compte d'une rencontre avec lui raconte: « Sans mélanger les genres: Jouyet ne s'immisce pas dans l'activité politique de Hollande. Mais il lui donne des avis, le fait rencontrer des personnalités, est toujours là quand il le faut. "Je suis tenu à la neutralité mais je ne lâche pas mon amitié. Je l'ai dit au Président de la République." Alors, si en 2012, "François" entrait à l'Elysée, accepterait-il d'être son secrétaire général? La réponse fuse: "Cela ne se refuse pas.

D'entrée, donc, tout est dit. Désormais, Jean-Pierre Jouyet, quand il va s'exprimer, aura une double casquette. Il aura celle du président de l'AMF – même si ce travail visiblement ne l'accapare pas trop malgré la crise économique historique. Mais comme l'Elysée tolère, allez savoir pourquoi, qu'il viole à tout bout de champ son obligation de réserve, il aura dans le même temps celle de virtuel futur secrétaire général de l'Elysée et d'attaché de presse du candidat à la primaire socialiste.

Cette double casquette, Jean-Pierre Jouyet l'avait, en vérité, déjà étrennée depuis quelques jours au micro de France Info. C'était le 13 septembre. Ce jour-là, au micro de la radio publique, le patron de l'AMF parle de la crise, des marchés, de la Grèce... Et soudainement, sans prévénir, se transmutant en chargé de presse un tantinet hystérique de François Hollande, il se lance dans une charge, à dire vrai largement incompréhensible pour l'auditeur lambda, contre Martine Aubry et ceux qui la conseillent, en particulier l'économiste Daniel Cohen.

De la sueur et des larmes

 

Certes, la charge est menée de manière elliptique (voir la vidéo ci-contre à partir de 5'05''). Le patron de l'AMF s'est en effet borné à suggérer que l'idée de Martine Aubry de créer une banque européenne d'investissement n'est pas une bonne solution, car elle a été soufflée à la candidate par des conseillers qui barbotent en fait en plein conflits d'intérêts : «Pour ceux qui conseillent la Grèce et notamment les banques conseil de la Grèce  et qui peuvent aussi conseiller également des responsables politiques, je conçois qu'ils aient intérêt d'avoir une banque publique européenne qui émettent des euro-obligations », s'est-il moqué. Avant de suggérer que s'il «était conseiller du gouvernement grec, et payé par lui », il ferait de même...

 

 

Mais l'ami de François Hollande s'est bien gardé de dire qui il visait. Pour le microcosme des socialistes parisiens, ce n'était toutefois pas nécessaire. Car chacun sait que c'est le dirigeant de la banque Lazard, Matthieu Pigasse, ex-proche de Dominique Strauss-Kahn, qui est le banquier conseil du gouvernement grec. Et la même banque Lazard rémunère comme conseiller l'économiste Daniel Cohen, qui est par ailleurs membre... de l'équipe de campagne de Martine Aubry (elle est ici) et la conseille pour toutes les questions économiques – c'est d'ailleurs lui qui lui aurait soufflé l'idée de cette banque publique européenne.

Puis, le 19 septembre sur BFM-TV (vidéo ci-dessous), rebelote ! Jean-Pierre Jouyet (voir la vidéo à partir de 10'20'') promet au pays de la sueur et des larmes. « Il faut réduire les déficits. Il faut donner des perspectives aux marchés sur cinq ans », sermonne-t-il, sans prendre le soin de préciser que François Hollande a fait ce choix de forte austérité et que Martine Aubry ne l'a pas suivi sur cette voie. « Il ne faut pas se leurrer, vous aurez des augmentations d'impôts », ajoute-t-il.

Et pour ceux qui n'auraient pas compris que sa recommandation est celle d'un plan d'austérité qui touche les milieux populaires, il décode : oui, il faut sûrement que les riches paient un peu d'impôt. Mais attention ! « Il n'y a jamais eu de redressement des finances publiques par les seules populations riches. Cela, cela ne s'est jamais vu. » Sous-entendus : les pauvres aussi devront mettre la main à la poche.

 

 

 

Et dans la foulée, l'attaché de presse entonne son refrain maintenant bien rodé sur son candidat fétiche, François Hollande : « Ce que je peux garantir, c'est que c'est très certainement, en matière économique l'un des plus compétents que j'ai rencontrés. » Et d'ajouter qu'il a exercé d'importantes fonctions économiques et que malgré cela François Hollande est encore un cran au-dessus : « J'aurais quelques leçons à recevoir de François Hollande. »

L'interpellation de Guillaume Bachelay

Trois jours plus tard, le 22 septembre, le virtuel futur secrétaire général de l'Elysée repart en mission. Et cette fois, ce sont les lecteurs de L'Express (l'article est ici) qu'il entreprend d'évangéliser. Le message est résumé dans le titre : la gauche française doit avoir le courage de faire « comme Schröder », l'ancien chancelier allemand. Explication : « Les réformes entreprises en Allemagne  et pas en France  privilégient les structures économiques et une culture budgétaire de sagesse, voire de rigueur. »

Le message est, cette fois encore, passablement elliptique, sauf pour les milieux financiers. Dans un point de vue publié sur Mediapart (lire Jean-Pierre Jouyet ou le plan J), le socialiste Guillaume Bachelay, coordinateur du projet socialiste pour 2012 et soutien de Martine Aubry, en donne le bon décryptage :

« A quoi fait donc allusion Jean-Pierre Jouyet? Aux décisions prises outre-Rhin, entre 2003 et 2009, par un chef de gouvernement social-démocrate, puis par une chancelière conservatrice avec le soutien d'une partie de la gauche. La déréglementation du travail (allongement de la durée des contrats à durée déterminée, "mini-jobs" entre 400 et 800 euros non assujettis aux cotisations sociales salariées, travaux d'utilité publique à 1 ou 2 euros l'heure) a eu pour conséquence qu'un emploi sur trois en Allemagne est désormais un temps partiel ou un CDD. 2,5 millions de personnes travaillent pour moins de 5 euros l'heure dans un pays qui n'a pas de Smic. Du coup, le nombre d'emplois contribuant au financement de la santé et des régimes de retraites est inférieur de deux millions à ce qu'il était il y a 20 ans. Quant aux lois dites "Hartz" sur l'indemnisation du chômage (réduction à deux ans de la période de référence pour le calcul des indemnités, passage à 18 mois contre 32 auparavant de la durée maximum pour en bénéficier, obligation pour chaque ménage de compter au moins une personne apte à travailler pour y prétendre), elles ont fait passer le pourcentage des chômeurs indemnisés de 80% en 1995 à 35% en 2008 et le taux de pauvreté de 10% en 2000 à 15,2% en 2007 (contre 13,1% en France). »

« Un candidat socialiste, par exemple François Hollande, pourrait-il mener des réformes à l'allemande ? », demandeL'Express en conclusion. Réponse illico de Jean-Pierre Jouyet : « Bien sûr, car c'est le plus compétent. La gauche peut faire comme Schröder, chancelier social-démocrate. »

Et dès le lendemain, le 23 septembre, Jean-Pierre Jouyet reprend son bâton de pèlerin pour jurer ses grands dieux que François Hollande est un grand homme et pour suggérer qu'il tournera le dos sans hésiter à tous les espoirs de la gauche. Cette fois, c'est sur France Inter qu'il exerce ses talents.

 

Contre la taxe Tobin

D'abord (écouter à partir de 4'10''), il s'emploie à démontrer qu'une taxe sur les transactions financières, si elle est sans doute nécessaire, n'est pas applicable dans l'immédiat : « Ce qui m'est dit – et je le prends en considération dans mes fonctions , c'est qu'aujourd'hui, ça va encore accroître la frilosité des investisseurs, notamment anglo-saxons et américains, à l'égard de la zone euro. » En clair, il est urgent... d'attendre.

Vieille ritournelle ! Directeur adjoint du cabinet de Lionel Jospin à Matignon, au lendemain de 1997, le même Jean-Pierre Jouyet avait à l'époque usé du même argument et avait contribué, avec d'autres, dont Dominique Strauss-Kahn, à l'enterrement du projet. Et, sitôt ce nouveau couplet achevé, voilà le refrain qui revient, presque mot pour mot identique à celui des jours précédents (à écouter à partir de 9'27'') : oui, François Hollande est « le plus compétent, le plus capable, quelqu'un qui a été très sérieux et très clair, et qui s'est engagé sur un retour à l'équilibre en 2017 ».

Et dans la foulée, il entonne une ode à « la réduction des dépenses » et suggère que la gauche rende les armes : « Il me semble important que l'on trouve des compromis droite-gauche, qui dépassent les enjeux partisans », lance-t-il. S'agit-il de la «règle d'or» que Nicolas Sarkozy veut imposer dans la Constitution pour la réduction des déficits et que la gauche, à juste titre, raille au motif qu'elle est un subterfuge politique? L'intéressé ne précise pas.

Stupéfiant attaché de presse, quoi qu'il en soit ! Après avoir trahi les siens en 2007, et rallié Nicolas Sarkozy – pis que cela! ; après avoir soutenu la politique scandaleusement inégalitaire de son nouveau maître (lire en particulier Une nomination choquante à la présidence de l'AMF etL'époustouflante générosité de Monsieur Jouyet), cajolant les plus grandes fortunes et accablant les plus pauvres; après avoir profité sans rien dire des ors de ce régime qui a été éclaboussé par quelques-uns des plus graves scandales politico-financiers de la Ve République; après voir présidé l'AMF, sans rien changer aux règles du capitalisme de connivence parisien dont elle s'accommode, le voici soudainement, sentant sans doute le vent tourner, qui veut rentrer à l'écurie. Ou plutôt qui se range dans celle que l'on dit gagnante, celle de François Hollande.

 

Il rentre à l'écurie... enfin, pas totalement ! Car ce qu'il suggère, c'est que François Hollande va en réalité conduire, s'il est élu, une politique qui ne sera pas franchement différente de celle qu'il a soutenue depuis 2007 d'abord comme secrétaire d'Etat de Sarkozy puis comme patron de l'AMF.

 

Et ce qu'il y a de plus choquant dans tous ces propos n'est pas qu'ils ont été prononcés – Jean-Pierre Jouyet est libre de dire ce qu'il veut ; c'est que François Hollande n'a rien fait pour le démentir ni faire comprendre que cela ne l'engageait en rien. Cela aurait été pourtant simple à faire comprendre : non ! Jean-Pierre Jouyet ne sera pas secrétaire général de l'Elysée. Non ! Le moment n'est pas encore venu de se partager les places et les honneurs. Un peu de décence ! Un peu de silence !...

 

Mais au lieu de cela, François Hollande n'a rien dit pour contredire son ami. Il n'a rien fait pour mettre entre eux un peu de distance. C'est même l'inverse : au vu et au su de tout le monde, Jean-Pierre Jouyet sert de rabatteur pour François Hollande, lui « fait rencontrer des personnalités » comme dit Le Point – et selon les indiscrétions dont disposent Mediapart, il y a dans le lot des personnalités qui ne sont franchement pas progressistes. Avec son épouse richissime, qui est une figure connue du monde des affaires, Jean-Pierre Jouyet reçoit le tout-Paris à sa table, et ne fait pas mystère que «François» profite de ses relations et figure parmi ses hôtes.

 

Dans un communiqué publié samedi, Henri Emmanuelli et Benoît Hamon, qui soutiennent Martine Aubry, ont estimé qu'il « y a quelque chose d'assez insupportable à entendre celui qui a été ministre de Nicolas Sarkozy dans un des gouvernements les plus à droite de la Ve République, et en outre totalement impuissant à lutter contre les paradis fiscaux et à désarmer les marchés, décerner aujourd'hui des certificats de sérieux et de compétence parmi les dirigeants de la gauche ». « Toute tentation de recycler des hommes de Sarkozy nous exposerait au risque de recycler sa politique (...) La gauche doit lever toute ambiguïté et clarifier ses intentions et sa stratégie électorale », ont-ils ajouté.

 

La charge est de bonne guerre. Mais on aurait tort de n'y voir qu'une péripétie de la petite lutte de clans à la veille de la primaire du PS. Car, sur le fond, les deux dirigeants socialistes ont évidemment raison, tout cela fait penser à l'insupportable principe du Prince de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » C'est la valse perpétuelle des mêmes oligarques qui survivent à toutes les alternances et préconisent toujours les mêmes politiques réactionnaires. C'est le plus sombre aspect de la politique, celui qui attise le vote protestataire en faveur du Front national, celui qui accrédite l'idée que la même petite oligarchie se survit à toutes les alternances démocratiques et reste aux postes de commande du pays.

Dans un sursaut démocratique, on se prend donc à rêver d'un François Hollande qui, mimant Georges Marchais dans une confrontation avec Jean-Pierre Elkabbach, lui lance, péremptoire: « Taisez-vous, Jouyet! » Mais s'il ne le fait toujours pas, que faudra-t-il en déduire?

 

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Publié dans Gauche

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