Plan européen: trop de blancs, trop de flou, trop de dogmes

Publié le par DA Estérel 83

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Les marchés boursiers n'ont voulu retenir qu'une seule chose : l'Europe est parvenue à trouver un accord pour le sauvetage de l'euro. Soulagés de voir s'éloigner le spectre d'un effondrement, ils ont salué la nouvelle dans l'euphorie. Toutes les bourses étaient en hausse jeudi. Paris a gagné 6,28% lors de la séance d'hier, marquée par des bonds de plus de 20% pour la Société générale, le Crédit agricole et BNP Paribas.

Mais le scénario qui s'était réalisé lors du premier plan de sauvetage de la Grèce, en mai 2010, pourrait se reproduire. Là aussi, les marchés boursiers avaient accueilli dans l'enthousiasme les premières annonces. Le CAC 40 avait gagné alors 9,6% en une séance. Puis, au fur et à mesure que les analystes, les économistes, les investisseurs étaient entrés dans le détail du plan, le doute et la déception avaient pris le pas, pour arriver à l'enchaînement fatal de la chute de la Grèce, du Portugal et de l'Irlande.

La même prudence commence à se dessiner chez tous les économistes et les investisseurs qui ont pris connaissance du plan de jeudi matin. Trop de flou, trop de blancs entourent les décisions prises lors du dernier sommet européen. Et «le diable est dans les détails et dans les chiffres», comme le rappelle le Financial Times.

Le premier flou réside sur la question essentielle de l'annulation d'une partie de la dette grecque. Le sujet a manqué provoquer un clash lors de la réunion de mercredi soir. Les responsables européens ont annoncé triomphalement des concessions majeures au secteur privé. Celui-ci accepte d'annuler 50% de la dette grecque, soit environ 100 milliards d'euros. D'ici à 2020, selon le communiqué européen, l'endettement de la Grèce sera retombé à 120% du PIB. Ce qui est encore un niveau très élevé, mais jugé supportable par les membres de la zone euro.

Cette annulation de la dette grecque était demandée à grand cri par les investisseurs qui jugeaient l'endettement du pays insupportable et redoutaient une explosion désordonnée de la zone euro. La décision prise les rassure donc, pourtant ils restent prudents. «C'est un grand pas dans la bonne direction mais il reste beaucoup de choses à faire. Il y a de très nombreux détails qui restent à préciser. Et en la matière, les mesures techniques, la façon dont elles seront mises en œuvre, sont aussi importantes que le cadre général», note Mohamed el-Erian, président du fonds d'investissement Pimco, qui a décidé de ne pas reprendre les achats d'obligations européennes jugées à risque, tant que la situation ne serait pas éclaircie. La décision de Pimco est lourde de conséquences: le fonds est courtisé par toutes les agences du Trésor du monde. Avec plus de 250 milliards de dollars gérés, il est le premier fonds mutuel, le plus gros acheteur d'obligations d'Etat.

Le lobby bancaire veille sur ses intérêts

Les interrogations de Pimco et autres sont loin d'être infondées. Car les responsables européens ont été particulièrement avares de précision sur les conditions dans lesquelles se ferait l'annulation partielle de la dette grecque. Pour cause: tout est encore à discuter. Sans trop s'étendre sur le sujet, les responsables européens ont déjà accepté que le fonds de stabilité financière apporterait une garantie de 30 milliards, assumés par le reste des pays européens, sur les nouvelles obligations émises par la Grèce. En un mot, les 100 milliards de renoncement demandés au secteur privé ne représentent plus que de 70 milliards d'efforts. De plus, le taux et les échéances des nouvelles obligations ne sont pas encore arrêtés. Certains évoquent des titres de 6% sur 30 ans. Autant dire que ce ne sera pas un cadeau pour la Grèce.

Les dernières déclarations de Charles Dallara, président du lobby bancaire, l'institut de finance internationale, laissent à penser, en tout cas que le sacrifice demandé sera bien moindre que celui affiché: «Nous avons protégé nos intérêts en limitant la valeur nette de la perte. Nous avons effectué de multiples calculs, à partir des options sur les rendements et des garanties de 30 milliards d'euros de garantie. Et nous nous sentons tout à fait rassurés sur le fait que nous pouvons trouver un accord sur la mise en application de cette décision qui limitera notre perte.» Les banques risquent ainsi de renégocier par derrière les conditions demandées, au risque d'acculer la Grèce dans une impasse explosive.

Les incertitudes qui pèsent sur la renégociation de la dette grecque se retrouvent sur la recapitalisation des banques. Après avoir affirmé que la plupart des banques européennes –hormis les banques grecques appelées à être nationalisées– pourraient se recapitaliser sans problème pour atteindre les 9% de fonds propres requis, les banquiers commencent à faire leurs calculs. Et les assurances commencent à s'effriter. Le président de la banque centrale autrichienne reconnaît que « la recapitalisation sera peut-être moins facile à réaliser que prévu», les investisseurs ne se précipitant pas pour apporter de l'argent aux banques européennes. Les banques espagnoles, elles, sont en train d'étudier comment elles pourraient contourner un peu les règles. Alors qu'elles ont encore plus de 400 milliards d'euros de créances immobilières, qui ne cessent de se déprécier, dans leur bilan, elles demandent à ce que les obligations convertibles soient comptées comme des actions, ce qui allégerait d'autant leur besoin en capitaux.

Quant aux banques françaises, elles assurent qu'elles pourront trouver sans problème les 10 milliards d'euros dont elles ont besoin. «Nous prendrons dans les dividendes et les bonus. Les résultats serviront à augmenter les réserves», a affirmé dans un premier temps Frédéric Oudea, président de la Société générale et président de la fédération bancaire française. Alors que Nicolas Sarkozy, lors de son entretien télévisé, a réaffirmé son intention de mettre la politique des bonus et des dividendes des banques françaises sous surveillance, Frédéric Oudéa a nuancé depuis son propos.Vendredi, il affirme que les banques françaises «auront une politique de dividendes et de bonus raisonnable». En clair, les banques qui semblaient dans un premier temps être prêtes à renoncer à distribuer leurs résultats pour renforcer les fonds propres, ne veulent pas changer de politique. Pour récompenser certainement leurs actionnaires qu'il ne faut jamais solliciter en cas de coup dur. Car, dans ce cas-là, ce sont les fonds publics qui sont appelés à la rescousse. 

Un plan procyclique

Cette négation des problèmes par les banques, l'entêtement mis par les dirigeants bancaires à ne rien changer dans leur ligne de conduite,  font craindre le pire à certains économistes. Les banques vont par facilité couper dans les crédits, selon eux. Au moment où l'Europe impose à l'ensemble des pays de la zone euro une cure d'austérité drastique, dénoncée par de plus en plus d'économistes comme suicidaire, pour revenir dans un délai déraisonnable à un équilibre des comptes, la raréfaction du crédit risque d'accentuer la crise et de plonger l'ensemble de la zone euro dans la récession voire la dépression. Dans une note, l'économiste bancaire Patrick Artus, qui ne perd pas de vue les intérêts des banques, finit par rejoindre les “économistes atterrés” et tous ceux qui s'alarment des plans d'austérité imposés: les mesures décidées par l'Europe pourraient aggraver le mal. «Toutes les mesures prises sont donc violemment procycliques: mark to market, haircut et recapitalisation des banques dans l'urgence et non lissée dans le temps, passage du message qu'il y a risque majeur de contagion alors qu'en réalité ce risque s'amenuise. Il ne faut donc pas s'étonner si ces mesures aggravent la crise économique et financière, en particulier si la BCE décidait, en contrepartie, de suspendre son programme d'achat de dette publique», écrit-il.

Les choix de Mario Draghi, qui remplace Jean-Claude Trichet à la présidence de la BCE à partir du 1er novembre, sont vivement attendus. Pour les marchés, c'est la seule autorité encore valide dans la crise de l'euro. Jeudi, elle est encore intervenue pour acheter des obligations espagnoles et surtout italiennes, très attaquées sur les marchés. Son intervention n'a apporté qu'un léger apaisement : les rendements des obligations italiennes à dix ans sont passés de 6% à 5,7%, le temps d'une intervention. Dès vendredi, ilssont repassés au-dessus de 6%. L'Italie est donc toujours sous pression et n'a pas convaincu, malgré le plan européen, malgré les engagements pris par Silvio Berlusconi d'adopter des mesures de rigueur.

Lors du sommet européen, Mario Draghi a laissé entendre que la BCE, sous son mandat, continuerait à soutenir le marché obligataire européen, au grand mécontentement des Allemands qui demandent l'arrêt de ces «mesures non conventionnelles». Pour Berlin, c'est au fonds de stabilité financière désormais de prendre le relais, afin de ne pas polluer la politique monétaire européenne.

Pour les banques, principales intéressées au maintien du programme de rachat de la BCE, le fonds de stabilité financière ne suffira pas. «Où est l'argent supplémentaire?», se demande un économiste d'UBS. Les pays européens ont refusé d'apporter de l'argent supplémentaire au fonds. Ils espèrent passer de 400 à 1.000 milliards d'euros par la magie des effets de levier.

Beaucoup sont sceptiques. Jens Weidman, président de la Bundesbank et membre influent de la BCE, s'alarme du fait que les responsables européens, pour augmenter le fonds de stabilité, adoptent les mêmes types d'instruments financiers que ceux qui ont causé la crise de 2008. «Les instruments à effet de levier envisagés sont exactement les mêmes qui sont à l'origine de la crise, parce qu'ils ont masqué temporairement les risques», a-t-il dénoncé.

De son côté, l'économiste Nouriel Roubini, qui s'est fait une spécialité dans le pessimisme, estime que le mécanisme choisi est si compliqué qu'il faudra au moins une bonne année avant qu'il ne soit mis en place. «D'ici là, l'Espagne et l'Italie ont largement le temps d'exploser, et la Grèce de sortir de la zone euro», pronostique-t-il. 

L'Europe vendue à la Chine?

C'est la participation des pays émergents et surtout de la Chine au financement de ce fonds qui soulève le plus d'interrogations. Accepteront-ils de financer l'Europe ? Pour quel montant ? A quelles conditions ?

Sans attendre, le directeur général du fonds de stabilité, Klaus Regling, s'est rendu à Pékin pour rencontrer les autorités chinoises, tandis que Nicolas Sarkozy s'entretenait avec le président chinois Hu Jintao en vue du G-20 et pour lui demander l'aide de la Chine dans la crise de l'euro. « La Chine pourrait être désireuse d'apporter à l'Europe 50 à 100 milliards de dollars », soit de 35 à 70,5 milliards d'euros, a indiqué vendredi le Financial Times, citant une source proche du gouvernement chinois.

Mais le gouvernement chinois a fait savoir, par la suite, qu'il préférerait avoir des éclaircissements sur le fonctionnement du fonds avant de s'engager. Il veut des garanties sur l'aide éventuelle qu'il pourrait apporter : c'est-à-dire des engagements précis donnés par les pays européens. Mais la question principale est celle des contreparties. « La Chine ne fait rien sans rien. Elle voudra des contreparties », a déjà pointé le parti socialiste, qui s'inquiète comme bien d'autres de cette arrivée chinoise.

Première contrepartie avancée à ce stade : obtenir le statut de pays d'économie de marché de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), statut que lui refusent depuis des années l'Union européenne (UE) et les Etats-Unis. Celui-ci permettrait de faire tomber certaines barrières tarifaires et autres limitations d'investissements : Pékin aurait ainsi porte ouverte sur le marché européen. On voit mal comment dans le même temps, l'Europe pourrait négocier la « réciprocité »dans les échanges que souhaite instaurer Nicolas Sarkozy.

Les critiques fusent de toutes parts. « L'Europe est prête à toutes les acrobaties financières et nous vendre à la Chine, pour ne pas toucher au statut de la BCE », accusent les partisans de Jean-Luc Mélenchon. Dans un éditorial, le New York Times ne dit pas autre chose. Pour lui, les dogmes que l'Europe se refuse à mettre en cause sont en train de ruiner le continent. « Aucune de ces gesticulations n'aurait été nécessaire si la banque centrale européenne avait été autorisée à agir comme prêteur en dernier ressort. Sans cela, sans un changement abandonnant l'austérité pour la croissance, la crise européenne continuera à menacer l'économie américaine et la reprise mondiale », conclut-il. 

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Publié dans Economie

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