Petites intrigues autour de CNP Assurances
Par Laurent MAUDUIT
C’est une affaire qui fait beaucoup jaser dans les milieux de la haute fonction publique : au lieu de se préparer à réintégrer son corps d’origine, le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), Augustin de Romanet, qui n’a pas été renouvelé par Nicolas Sarkozy et dont le mandat arrive à échéance le 7 mars, joue des coudes pour tenter de décrocher une fonction importante et a même fait publiquement acte de candidature pour diriger la principale filiale de l’établissement public, CNP Assurances.
La tradition républicaine veut en effet qu’un haut fonctionnaire dont la mission arrive à échéance réintègre son corps d’origine. Et elle exclut naturellement que l’intéressé fasse acte de candidature publiquement pour un poste. En somme, il revient dans le giron direct de l’Etat et se met à son service, attendant éventuellement qu’on lui propose une autre affectation.
Augustin de Romanet, lui, a choisi de procéder différemment et de forcer un peu le destin. Au micro de BFM, le 2 mars, il a voulu rendre public qu’il avait mis, de son propre chef, le pied dans la porte de l’assureur public, alors que nul dans les sommets de l’Etat ne l’a incité à faire cette démarche. « S'agissant de la CNP, il y a un comité des nominations et des rémunérations. Je me suis personnellement déclaré auprès de chacun des membres de ce comité, j'ai déclaré mon intérêt et ce comité prendra sa décision en son âme et conscience», a-t-il indiqué. Et pour faire bonne mesure, le patron sortant de la CDC a, de nouveau, publiquement fait acte de candidature pour la CNP, à l’occasion d’une émission sur I-Télé ce week-end.
C’est donc cela qui fait beaucoup de bruit dans les directions du ministère des finances. Car il est assez rare qu’un haut fonctionnaire manifeste un tel culot. L’affaire pourtant n’est pas une surprise. Dans un article récent (lire Un emploi fictif à la Caisse des dépôts), nous racontions déjà le début de l’histoire. Nous révélions qu’Augustin de Romanet avait demandé à Bercy de garder une fonction au sein de la CDC, de sorte qu’il puisse conserver son poste d’administrateur au sein de Veolia, et ainsi appuyer son allié Henri Proglio dans la guerre qu’il menait contre son successeur à la tête de ce groupe, Antoine Frérot. Et en échange de son soutien dans cette bataille au sein du conseil d’administration de Veolia, nous racontions qu’Henri Proglio avait promis à Augustin de Romanet de défendre sa candidature pour la présidence de la Caisse nationale de prévoyance (CNP), filiale de la Caisse des dépôts. Henri Proglio étant administrateur et président du comité des nominations de la CNP, il avait quelques chances de se faire entendre.
Quand nous avons écrit ces lignes, Augustin de Romanet a vivement démenti et nous a même demandé de publier un droit de réponse, sous peine de saisir les tribunaux, faisant valoir que ce que nous écrivions sur lui était diffamatoire : « Contrairement à vos affirmations, je n’ai demandé aucun "passe-droit" à Valérie Pécresse. Je n’ai pas même évoqué la question de ma future affectation dès lors qu’il est acquis que je réintègre automatiquement et de droit, le 8 mars 2012, le corps interministériel des administrateurs civils. Les propos tenus sur des prétendus arrangements avec Henri Proglio sont mensongers et injurieux pour lui comme pour moi. Je démens formellement ces affirmations honteuses et calomnieuses et je vous indique qu’en l’absence de publication rapide de ce droit de réponse, je saisirai les tribunaux compétents. »
Sur BFM, Augustin de Romanet a donc finalement admis, en creux, que la version de Mediapart était, quoi qu’il en dise, la bonne. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’intéressé prend des libertés avec les faits. Déjà, dans le courant du mois de décembre, la rumeur circulait qu’il chercherait à prendre pied à la CNP, si Nicolas Sarkozy ne le reconduisait pas dans ses fonctions. Mais le 30 décembre 2011, dans Les Echos (l’article est ici ), Augustin de Romanet démentait cette ambition qu’on lui prêtait : « Augustin de Romanet assure qu'il n'en est pas question et souligne qu'il a confié la sélection du meilleur candidat au chasseur de têtes Jean-Charles Beigbeder, le père du fondateur de Poweo », écrivait le quotidien économique.
Patron de la CDC, qui contrôle CNP Assurances, Augustin de Romanet a-t-il enrôlé un chasseur de têtes en lui confiant la mission d’examiner… sa propre candidature ? A tout le moins, l’affaire devient effectivement loufoque.
Depuis notre précédent article, la situation a pourtant évolué. Henri Proglio a définitivement perdu la guerre qu’il menait contre Antoine Frérot, le patron de Veolia. Et Augustin de Romanet, lui, a démissionné de son mandat d’administrateur de ce groupe.
Mais selon nos informations, il souhaiterait toujours obtenir une fonction, quelle qu’elle soit, au sein de la Caisse – ce qui serait pour le moins incongru pour un directeur général non reconduit par le chef de l'Etat. Car il n’aurait alors aucune raison de quitter le conseil de la CNP au sein duquel il siège en sa qualité de patron de la CDC, et serait en meilleure position pour mener campagne et en devenir le dirigeant. En prévision d’un conseil de la CNP, qui a lieu le 24 avril, puis de l’assemblée générale prévue pour le 7 juin, il pense alors qu’il pourrait être sur la bonne rampe de lancement.
Malheureusement pour Augustin de Romanet, s’il reste dans la sphère publique, il n’y a pas que lui qui décide de son plan de carrière…