Olivier Ferrand : "Les primaires sont plus nécessaires que jamais"
Le président du think tank Terra nova, concepteur des primaires avec Arnaud Montebourg, défend leur absolue nécessité malgré les attaques.
Le Point.fr : Est-ce qu'il faut s'interroger sur "la pertinence"des primaires dans le contexte de montée en puissance du FN ?
Olivier Ferrand : Oui, et la conclusion, c'est que les primaires sont plus nécessaires que jamais. Les deux problèmes de la gauche vis-à-vis de la montée de Marine Le Pen sont sa fragmentation et l'absence de dynamique politique autour de son candidat. Les primaires apportent des réponses aux deux problèmes. Elles sont conçues pour être ouvertes, cela a été voté par les militants. La direction est mandatée pour tendre la main aux partis frères. Ce rassemblement de la gauche est vital pour ne pas dévisser au premier tour. Ensuite, elles apporteront une dynamique électorale - avec des millions de votants -, militante - avec des sympathisants qui vont venir grossir les rangs des militants traditionnels - et personnelle - parce que la campagne permet de roder les équipes, les slogans - au candidat de la gauche.
Sauf que les autres partis de gauche ne veulent pas participer à ces primaires...
C'est une question de responsabilité collective, c'est une nécessité. Il faut au moins que le PRG et les chevènementistes (le MRC), qui étaient membres de la commission de préparation des primaires, participent. Du côté d'Europe Écologie-les Verts, Daniel Cohn-Bendit plaide depuis le début pour participer. Il est minoritaire en interne, mais la montée en puissance de Marine Le Pen nécessite pour les écolos de réévaluer leur décision. Jean-Luc Mélenchon, pour le Front de gauche, ne voudra peut-être pas en être. Mais enfin... Si Christiane Taubira n'avait pas été candidate en 2002, Lionel Jospin était au second tour. Ne recommençons pas.
Vous pensez donc qu'il y a un vrai risque de 21 avril bis ?
C'est assez clair qu'il y a un vrai risque. Et ce coup-ci, ce ne sera pas un accident. Mais ce serait un paradoxe invraisemblable puisque ça éliminerait dès le premier tour le candidat de gauche, immense favori du second tour, qui recueille aujourd'hui dans les études d'opinion la majorité des suffrages. On voit bien qu'il y a là un bug. Les primaires ouvertes aux partis frères sont un élément de débuggage.
Le président de la région Paca Michel Vauzelle a récolté 17 000 signatures en suggérant d'annuler des primaires qui conduiraient "à l'autodestruction" du PS...
Il ne faut pas confondre le problème et la solution. Le problème, ce ne sont pas les primaires, c'est qu'il n'y a pas de candidat naturel. Les primaires, c'est la solution. Il faut bien choisir, ils ne vont pas tous aller au premier tour en 2012 ! Le choix n'est pas primaires ou pas primaires ?, mais doit-on faire des primaires ouvertes aux militants du PS, comme en 2006 et comme le propose Michel Vauzelle, ou des primaires ouvertes aux sympathisants ? C'est cette dernière solution qui donne la meilleure dynamique au candidat tant qu'il n'y a aucun candidat naturel.
Par contre, si un candidat naturel émerge, plus besoin de primaires ?
Si à un moment tout le monde se met d'accord sur un candidat et dit avec un genou à terre : c'est toi le meilleur, on se range sous ta bannière, le problème est résolu. Mais cela paraît improbable. Et puis même... Voyez le procès que livre Jean-Luc Mélenchon à Dominique Strauss-Kahn. Ce procès en illégitimité, par ailleurs instruit par quelqu'un qui va être investi par trois personnes dans le secret d'une alcôve place du Colonel-Fabien (siège du PCF, NDLR), s'arrête le jour où DSK est investi par des millions de sympathisants de gauche. Pour Martine Aubry, c'est la même chose. Elle a été élue première secrétaire à l'issue d'un congrès contesté. Le jour où elle est candidate du peuple de gauche, sa légitimité est entière.
Le PS veut appliquer une charte éthique pour que les candidats ne s'attaquent pas les uns les autres (La charte éthique). Actuellement, avec l'affaire Guérini, qui a mis le feu au PS, la direction attaque Arnaud Montebourg, qui lui-même ne parle plus à Martine Aubry... N'est-il pas permis d'être sceptique ?
C'est un autre paradoxe de l'argumentaire des anti-primaires. Michel Vauzelle dit que les primaires vont créer la pagaille, mais la pagaille, elle existe maintenant ! Nous vivons depuis 2002 dans une compétition permanente, sauvage, dérégulée de leadership non tranché ! Cela n'est pas forcément lié aux hommes, mais à l'absence de procédure. Il faut qu'une compétition soit régulée, maîtrisée, avec des règles comme celles de la charte éthique. Par ailleurs, dans le genre de situation que nous connaissons aujourd'hui, le fait de s'adresser à tous les citoyens rend beaucoup plus compliqués les petits arrangements d'arrière-boutique.
Le calendrier n'en finit plus de susciter les mécontentements. Ne faudrait-il pas élire le candidat avant l'été pour en finir ?
C'est ce que le rapport d'Arnaud Montebourg et moi proposait : une campagne avant l'été, avec un vote fin juin, considérant que l'été permettrait de pacifier la situation, de passer de la compétition interne au rassemblement. Cela n'a pas été retenu, mais les arguments sont valables. Ils sont liés à la conjoncture des personnes, avec le cas DSK. Mais aussi parce qu'il serait dommage de créer une dynamique autour de la primaire avant l'été qui retomberait dans les six mois. Un choix a été fait, on ne peut plus avancer le vote, c'est techniquement impossible. Les primaires sont un sujet politiquement tranché, c'est fini. C'est aussi pour ça que Vauzelle a tort de remettre le sujet sur la table. Toute l'énergie doit être mise dans l'organisation technique pour qu'il y ait un maximum de votants.