Obama, le grand abdicataire

Publié le par DA Estérel 83

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Les hommes politiques américains, et la plupart des journalistes qui les observent, ont deux phrases préférées qui, à la longue, sont devenues des clichés. La première est attribuée au président Harry Truman : « Si tu veux un ami à Washington, prends un chien ! » La seconde est censée caractériser la modération intrinsèque, et donc la justesse, d'une décision politique : « Si la droite et la gauche s'opposent à moi, c'est que je dois être dans le vrai. »

 

Face à la gestion par la Maison Blanche de ce nouvel épisode de la crise économique, baptisée aux Etats-Unis « la grande récession » par référence à la « grande dépression » des années 1920-30, ces deux sentences viennent inévitablement à l'esprit. Quand Barack Obama s'est installé derrière le bureau ovale, il a adopté un chien – tout comme ses prédécesseurs. Mais Obama n'a pas pour autant renoncé à se faire des amis. On pourrait même dire qu'il ne cherche que cela. Lorsqu'il a composé son équipe, il a tendu un rameau d'olivier aux anciens des années Clinton qui l'avaient durement combattu durant la campagne des primaires, Hillary au premier chef. Il a réembauché les chefs de guerre de l'administration Bush, Robert Gates au Pentagone et David Petraeus en Irak et Afghanistan. Et il a promu quelques républicains, pas les plus modérés, dont Jon Huntsman, nommé ambassadeur en Chine, et qui est aujourd'hui un concurrent républicain pour la prochaine présidentielle.

 

Obama signe l'accord budgétaire sur la dette le 2 août 2011.Obama signe l'accord budgétaire sur la dette le 2 août 2011.© Pete Souza/Maison Blanche

 

 

 

Au Congrès, face à un corps politique polymorphe, il a fait la même chose. Alors qu'il disposait d'une majorité très confortable dans les deux chambres, il s'est néanmoins efforcé de séduire les élus de droite pour tenter de les attirer à lui, comme un séducteur qui ne se contente pas du regard de sa femme et de ses maîtresses, mais qui veut également attirer celui de toutes les femmes de l'assemblée. Cette attitude l'a conduit à tendre la main à la minorité républicaine sur toute une série de réformes (assurance-santé, politique énergétique, plan de relance...), uniquement pour se la faire mordre par des opposants résolument hostiles à tout compromis.

 

En d'autres temps, cela aurait pu fonctionner – tout Washington parle encore avec des trémolos dans la voix de l'époque où Lyndon Johnson invitait les élus de tout bord pour des cocktails bien arrosés sur le balcon de la Maison Blanche, et parvenait à ses fins. Mais aujourd'hui, dans le contexte d'une Amérique divisée et polarisée, où le Congrès est devenu un instrument de blocage de la démocratie, les médias une caisse de résonance sans conscience, et les honnêtes conservateurs les otages d'une minorité extrémiste (le Tea Party), Obama se retrouve comme un gentil hippie désireux de se faire des amis lors d'une réunion d'anciens marines du Viêtnam.

 

Il a remis le couvert lors de l'absurde négociation sur l'élévation du plafond de la dette américaine. En annonçant d'emblée qu'un compromis serait trouvé avant la date fatidique du 2 août, et qu'il n'userait pas de certaines ficelles constitutionnelles qui lui auraient permis de s'en sortir aisément, il s'est privé de ses meilleurs atouts. Le résultat: un compromis bancal, uniquement focalisé sur le très court terme, et le sentiment, pour les républicains, d'avoir remporté une nouvelle victoire au jeu de celui qui cédera le premier.

 

Aujourd'hui, l'administration Obama est donc critiquée à la fois par une droite féroce décidée à l'abattre par tous les moyens, mais aussi par sa gauche qui est sonnée par tant d'abdications en rase campagne. Et la Maison Blanche se rassure en se disant qu'elle est sur la bonne voie... C'est ce qu'a répété le président lors de son allocution du lundi 8 août, dans la foulée de la diminution de la note des Etats-Unis par l'agence Standard & Poor's et d'une nouvelle chute des indices boursiers. Il a faiblement critiqué, et de manière oblique, les républicains, il a à peine effleuré l'agence de notation malgré sonbilan de ces dernières années peu reluisant, et il s'est engagé à poursuivre dans la voie jusqu'ici suivie, à base de commissions consultatives et de compromis.

La crise de la dette américaine est une crise artificielle, sans fondement économique

« Pourquoi le président se sent-il obligé de prendre les deux côtés de chaque débat, en laissant les électeurs projeter ce qu'ils désirent sur lui ?», se demande le professeur de psychologie et consultant politique Drew Westen dans le New York Times, avant de poursuivre : « Peut-être n'est-il simplement pas à la hauteur de la tâche en raison de son manque d'expérience et de sa faiblesse de caractère, qui n'aurait peut-être pas posé un si grand problème à une autre période de notre histoire. Ceux d'entre nous qui étaient tombés sous le charme de son éloquence durant la campagne ont choisi d'ignorer certains aspects de sa biographie: le fait qu'il n'avait pas accompli grand-chose avant de se présenter à la présidence, n'ayant jamais dirigé une entreprise ou un État, le fait qu'il n'avait jamais rien publié en tant que professeur de droit pendant douze ans à l'Université de Chicago, et le fait qu'avant de rejoindre le Sénat des Etats-Unis, il avait voté “présent” (c'est-à-dire blanc) au lieu de “oui” ou “non” à 130 reprises dans l'Illinois, évitant les questions difficiles. »

 

Même les conservateurs modérés l'admettent : il n'y a aucun doute que la crise actuelle de la dette américaine est une crise artificielle, sans fondement économique. Elle est purement politique et instrumentalisée par la droite américaine. Les Etats-Unis ne seront jamais en défaut de paiement. Par contre, le Congrès, la Maison Blanche et les élus sont incapables de s'entendre sur des mesures de réduction du déficit cohérentes et sensées. Le fossé, non seulement entre riches et pauvres, mais surtout entre riches et classe moyenne, est le plus important depuis le début du XXe siècle, à l'époque des « barons voleurs ». Et les impôts des plus riches sont les plus faibles depuis plusieurs décennies (cf. le multimilliardaire Warren Buffet: « Ma femme de chambre paye proportionnellement plus d'impôts que moi»).

 

Or Obama a promis qu'il n'augmenterait pas les impôts des ménages touchant moins de 150.000 euros par an (c'est-à-dire 12.500 euros par mois). Il n'envisage pas non plus de relever les impôts sur les bénéfices du capital (15% contre des taux autour de 35% sur les salaires). Quant à rationaliser le code des impôts, qui est truffé de niches fiscales profitant essentiellement aux entreprises et aux investisseurs, c'est une tâche titanesque qui nécessiterait un président et une majorité à poigne.

 

Concernant les économies budgétaires, Obama, avec l'appui des républicains, s'est attaqué aux cibles habituelles: salaires et pensions des fonctionnaires, reversement d'assurance-santé pour les plus démunis, allocations chômages, etc. Ce, au moment où la plupart des économistes expliquent qu'il faut à tout prix créer des jobs et pousser la consommation, c'est-à-dire inciter les gens à dépenser plus et investir dans des programmes de retour à l'emploi (grands travaux, incitations fiscales à l'embauche...). Il n'a, pour l'instant, pas touché non plus au budget militaire (20% du budget total des Etats-Unis), pourtant réputé pour sa gabegie.

 

Comme il l'avait fait en début d'année, en acceptant de prolonger les baisses d'impôts pour les plus riches votées sous George W. Bush, Barack Obama a une nouvelle fois cédé face à une minorité de droite qui ne se sent aucune responsabilité dans la gouvernance du pays. La meilleure preuve? Le graphique ci-dessous illustre les projections de déficit budgétaire des Etats-Unis réalisées par les économistes du Congrès. La ligne noire du bas suit la projection de déficit « normal », la ligne noire du haut, celle du déficit actuel. Entre les deux, les causes de l'aggravation: en bleu foncé, les conséquences de la crise économique, en bleu clair, les mesures de relance et de compensation de la crise, en orange les baisses d'impôts de Bush si elles ne sont pas supprimées, en marron clair le coût des guerres en Irak et Afghanistan.

 

 

 

 

 

 

 

Que faut-il en déduire ? Primo, que les responsables principaux de l'aggravation du déficit sont les mêmes que ceux qui réclament aujourd'hui sa réduction : les mêmes élus et le même parti politique que celui qui a fermé les yeux quand Bush dépensait sans compter et cajolait les responsables de la crise économique. Secundo, qu'un président vraiment décidé à s'attaquer aux problèmes possède une voie toute tracée devant lui : augmentation de certains impôts, suppression de nombreuses déductions fiscales, coupes adroites dans certains budgets dont celui du Pentagone, des guerres à l'étranger et même celui de l'assurance-santé où les coûts médicaux, remboursés à des organismes privés, sont les plus élevés au monde. Mais pour cela, il faudrait que le président tape du poing sur la table et refuse de céder au chantage des républicains. Ce qu'il n'a toujours pas fait.

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Publié dans Etranger

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