Nouveaux visages de la médecine des villes et des champs
Ravzan Stroiu (ci-dessus) a été contacté en Roumanie par la mairie de Rosières. Mélanie Badin, étudiante à Nîmes (ci-dessous), s'interroge sur son avenir.
L'une termine ses études et n'imagine pas s'installer à son compte : trop de risque, trop de tâches administratives... L'autre a quitté la Roumanie pour un village de Haute-Loire, et ne regrette rien
S'il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade, mieux vaut aussi, aujourd'hui, bien choisir son lieu de résidence si l'on veut être soigné. L'inégalité de l'accès aux soins n'a probablement jamais été aussi importante en France, où le taux de généralistes varie de 1 à 2,5 d'une région à l'autre.
Selon une enquête du Collectif interassociatif sur la santé, la densité médicale - qui mesure le nombre de médecins pour 10 000 habitants - est supérieure de 30 % à la moyenne nationale dans six départements (Alpes-Maritimes, Gironde, Haute-Garonne, Hérault, Paris, Rhône) et inférieure de 30 % à cette même moyenne dans huit autres (Ain, Eure, Haute-Loire, Indre, Lozère, Mayenne, Meuse, Orne).
Cette disparité s'explique avant tout par un problème de relève. Moins de 10 % des professionnels qui s'installent aujourd'hui choisissent la médecine libérale. Les nouvelles générations n'ont jamais autant lorgné sur le salariat, et souscrivent de moins en moins au modèle du médecin de famille n'ayant cure des horaires. Dans certaines régions, le remplacement des praticiens partant à la retraite devient, du coup, un casse-tête. Illustration aux deux extrêmes de la démographie médicale.
A Nîmes, Mélanie Badin ne se voit pas " toute seule au milieu d'un désert " En novembre, Mélanie Badin aura terminé ses études. Après dix longues années de fac, d'hôpital, de révisions et d'examens, elle sera docteur ès médecine générale. Elle achève à l'hôpital de Nîmes son cinquième semestre d'internat, sur les six requis pour devenir généraliste. S'installer, elle y pense, même si elle commencera sans doute par des remplacements, " pour découvrir différents endroits et plusieurs manières d'exercer ce métier ". Ce sera aussi un moyen d'accumuler un pécule pour se lancer. Voilà pour la théorie.
Ouvrir un cabinet dans un coin reculé lui plairait bien, pour tout dire. Bien plus que d'exercer " en plein centre de Montpellier " : " Ça m'intéresserait beaucoup d'être médecin généraliste au fin fond de la Lozère ou du Tarn, pour suivre les gens, leur famille, la vie d'un village ", dit-elle. Ce qui la passionne, c'est cette médecine où on ne traite pas " un organe, mais la personne dans sa globalité ". Une médecine de lien. A l'ancienne, est-on tenté de dire.
A la différence de ses aînés cependant, Mélanie Badin ne s'imagine pas exercer " toute seule au milieu d'un désert ". " On n'a pas la même vision que les anciens généralistes qui étaient isolés dans leur cabinet. On a été formés pendant dix ans à travailler en équipe. Je n'ai pas envie de me retrouver seule, sans collègues, sans accès aux examens complémentaires, sans accès aux spécialistes. " Et puis il y a la vie personnelle. La trentaine approchant, certains ont fondé une famille là où ils ont fini leurs études, compliquant tout départ.
Un autre facteur, enfin, à l'entendre, dissuaderait une bonne partie des jeunes praticiens de se lancer dans une aventure solitaire : les tâches administratives. " On n'a eu qu'un cours sur l'installation libérale en dix ans et un autre sur la responsabilité médicale. Tu as tout qui te tombe sur la tête d'un coup et tu te dis que finalement, tu serais bien fleuriste, étant donné le risque juridique. La comptabilité, la gestion et tout l'aspect administratif, on n'y a pas été formés, et ça ne m'intéresse pas. Il y en a que ça passionne de payer le moins d'impôt possible, de passer à droite à gauche pour gruger. Pas moi. Je trouve ça complètement normal de payer des impôts, mais je n'ai pas non plus envie d'en payer quatre fois trop en faisant ma comptabilité à l'envers. C'est l'angoisse. "
Elle cite comme exemple ce village du Nord où il n'y avait plus de médecin : " La mairie avait mis à disposition des locaux pour un généraliste. Personne ne s'était manifesté, alors elle a décidé de créer un poste salarié. Quinze personnes ont candidaté en quelques jours ! " Elle aussi accepterait un poste salarié, ici ou ailleurs, quitte à gagner moins. Ce n'est pas pour l'argent qu'elle a choisi ce métier, mais pour le lien avec les patients, la prévention des risques, l'éducation... " La médecine, j'aime ça ", conclut-elle, malgré ses doutes.
A Rosières, pour le docteur Stroiu, une vie moins stressante qu'en Roumanie C'est un village de 1 400 âmes de Haute-Loire où un nouveau médecin généraliste a ouvert son cabinet il y a maintenant un an et demi. Au vu de la démographie médicale de la région, cette installation est exceptionnelle. Ce qui l'est moins, c'est l'identité du nouvel arrivant à Rosières : Razvan Stroiu vient de Roumanie, un pays devenu, depuis son adhésion à l'Union européenne, en 2007, un grand pourvoyeur de médecins pour les campagnes françaises. Quelque 5 000 praticiens roumains se sont expatriés, dont le quart en France.
Razvan Stroiu exerçait déjà en zone rurale dans son pays, avant d'être contacté par un cabinet de recrutement et la mairie de Rosières : " Je pense bien qu'ils ont d'abord essayé de faire venir des médecins français, avance-t-il. Mais ceux-ci ne veulent pas s'installer dans des petits villages et, souvent, ils ne veulent pas être en libéral. Ils préfèrent être salariés. Forcément, ici, ça n'est pas possible. "
A Rosières, le docteur Stroiu a rejoint une maison de santé pluridisciplinaire regroupant un dentiste, plusieurs infirmières, une psychologue et un autre généraliste. Très prisé par les politiques, qui veulent y voir une réponse à l'inégalité de l'accès aux soins, ce type de structure présente l'avantage de mutualiser une offre médicale et de maintenir un service dans des déserts médicaux.
A écouter Razvan Stroiu, la vie qu'il mène en France est moins stressante qu'en Roumanie. Là-bas, il jonglait entre deux cabinets, et faisait presque 200 kilomètres par jour. Il devait aussi assurer dix à quinze gardes par mois, contre seulement cinq en France. " Je ne sais pas si vous allez me croire, mais avec le même salaire, rien que pour la qualité de vie, j'aurais accepté de venir ici ", assure-t-il. La municipalité lui a avancé plusieurs mois de loyer, et l'a aidé dans certaines démarches. L'autre généraliste de la commune a aussi joué le jeu, et dirigé vers lui certains de ses patients.
Visiblement, la greffe a bien pris. Le docteur Stroiu reçoit aujourd'hui près de quinze visites par jour, contre à peine cinq ou six le premier mois. " Je pense que pas mal de patients ont fait une visite test, pour voir comment il est, ce médecin qui vient de l'étranger ", s'en amuse-t-il.
Jonathan Parienté, Antonin Sabot et Frédéric Potet (avec Laetitia Clavreul)