Non, DSK n'est pas «blanchi»
Plus aucune charge pénale ne pèse sur Dominique Strauss-Kahn. Ce mardi 23 août, le juge Michael J. Obus a levé toutes les charges pesant sur l'ex-directeur du FMI, au terme d'une séance express de 10 minutes. L'ancien espoir des socialistes pour la présidentielle de 2012, finalement écarté des primaires à cause de ses mésaventures judiciaires, devrait bientôt récupérer son passeport.
Dès lundi, l'issue de cette audience ne faisait guère de doute. Kenneth Thomson, l'avocat de Nafissatou Diallo, avait annoncé lui-même la nouvelle à la sortie d'une brève entrevue de sa cliente avec le bureau du procureur du comté de New York, Cyrus Vance Jr. Les charges pesant sur Dominique Strauss-Kahn, inculpé depuis le 18 mai de viol et d'agression sexuelle, vont être levées, avait affirmé l'avocat. S'insurgeant au passage contre une décision revenant à «nier à une femme le droit d'obtenir justice dans un cas de viol».
Sitôt la nouvelle connue, les chaînes d'information en continu françaises ont évidemment appelé certains “amis” de DSK. Qui n'ont pas hésité à évoquer l'«innocence» enfin reconnue de DSK. Ce n'est pourtant pas ce qu'affirment les services du procureur. DSK n'est d'ailleurs pas blanchi, puisqu'il est toujours sous le coup d'une procédure au civil...
Mais les lieutenants de DSK n'ont pas jugé nécessaire d'en faire état. «Pour tous ceux qui ont toujours cru à l'innocence de Dominique Strauss-Kahn, c'est aujourd'hui un grand soulagement», a ainsi affirmé le député PS Jean-Marie Le Guen. «J'ai toujours cru dans l'innocence de Dominique Strauss-Kahn», se réjouit le secrétaire national du PS aux élections, Christophe Borgel. «C'est un pas de plus pour lever l'injustice qui demande à être confirmée», affirme avec un peu plus de nuance Jean-Christophe Cambadélis, député de Paris et autre lieutenant de DSK.
«Justice est rendue!», se réjouit Jack Lang, député du Pas-de-Calais. Toujours prête à défendre son mentor, la vice-présidente du Conseil régional d'Ile-de-France, Michèle Sabban, lui promet même un retour en politique:«Dès le départ je croyais à son innocence... il jouera un rôle dans la vie politique française, avec la crise que nous connaissons, on connaît son rôle au ministère des finances et au FMI, l'Europe aura besoin d'un homme comme DSK.» D'autres le voient déjà en super expert économique aux côtés de Martine Aubry lors de la campagne.
«Justice rendue»? Pas vraiment. Selon la motion de non-lieu ("recommendation for dismissal"), un texte de 26 pages rédigé par le bureau du procureur, les charges contre Dominique Strauss-Kahn se sont effondrées parce que le témoignage de Nafissatou Diallo, la plaignante sur laquelle l'accusation reposait tout entière, s'est avérée trop entaché de contradictions et de mensonges. En un mot, l'accusatrice de Dominique Strauss-Kahn n'est pas jugée assez crédible. Devant un jury pénal, elle aurait probablement été laminée. Le procureur a donc jugé bon d'arrêter les frais.
D'autant que si l'enquête a montré qu'il y a effectivement eu relation sexuelle, ce 14 mai 2011, entre Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo, aucun élément matériel (examen médical de la plaignante, traces ADN, etc.) ne prouve qu'elle a été forcée.
Encore une action au civil...
La motion (lire ici la traduction des principaux extraits) détaille les «petits et grands» mensonges accumulés par la plaignante. Ils sont en effet nombreux. Elle a donné trois versions différentes de sa «rencontre» avec Dominique Strauss-Kahn; a menti aux procureurs et devant le grand jury; a affirmé avoir subi un viol collectif en Guinée, ce qui s'est révélé faux; a fourni de fausses déclarations de revenu pour obtenir son logement; a omis de mentionner d'importants dépôts en cash sur son compte; a eu une conversation, enregistrée par les enquêteurs, avec son «fiancé», dans laquelle elle évoque clairement la possibilité de tirer un profit financier de l'affaire...
«Le fait qu'un individu ait menti dans le passé ou commis des actes criminels ne le rend pas nécessairement indigne de foi vis-à-vis de nous en tant que procureurs, ni ne nous empêche d'amener un tel individu à la barre des témoins lors du procès», affirme le procureur. Mais dans un procès pénal, l'accusation ne peut que reposer sur un témoin à la crédibilité incontestable – le fameux «doute raisonnable», propre au système pénal américain (il faut l'unanimité pour condamner au pénal). «Les procureurs doivent eux-mêmes être convaincus de la culpabilité de l'accusé pour l'emmener jusqu'au procès», écrivent les services de Cyrus Vance Jr.
Or «la nature et le nombre des mensonges de la plaignante nous rendent incapables d'accorder crédit à sa version des faits au-delà du doute raisonnable, quelle que soit la vérité sur la rencontre entre la plaignante et l'accusé. Si nous ne la croyons pas au-delà du doute raisonnable, nous ne pouvons pas demander à un jury de la croire».
Saura-t-on un jour ce qui s'est vraiment passé dans la chambre du Sofitel?«La vérité n'est pas dite, ni pour le présumé innocent ni pour la présumée victime», déplore Marie-George Buffet. La plaignante discréditée, la députée (PC) de Seine Saint-Denis craint un retour de bâton pour le droit des femmes, une peur exprimée ces dernières semaines par une grande partie des féministes.
«La décision du procureur fait courir de grands risques au droit des femmes en revenant au temps où les victimes de viols étaient à priori coupables, au temps où le viol n'était pas considéré comme un crime», s'inquiète l'ancienne secrétaire nationale du PCF. «On a l'impression d'un déni de justice, c'est un problème de droit des femmes», a renchéri sur BFM-TV la députée UMP du Nord, Françoise Hostalier.
«Nous ne savons pas ce qui s'est passé à New York. Mais le déferlement de propos sexistes et d'idées reçues sur le viol qui s'en est suivi était et demeure inadmissible. Ceci reste encore valable aujourd'hui, rappelle l'association Osez le féminisme! La “crédibilité” des plaignantes, mot-clé des derniers mois, est en permanence remise en cause dans les affaires de viol. Or, nous le rappelons une fois encore, il n'y a pas de bonne ou de mauvaise victime. Rien de ce qu'une femme a fait ou dit dans le passé ne devrait permettre de minorer la violence qu'elle a subie.»
Selon Anne Mansouret, une élue PS dont la fille, Tristane Banon, accuse Dominique Strauss-Kahn d'avoir tenté de la violer – elle a déposé plainte le 4 juillet –, «il [DSK] est présumé coupable de façon plus vraisemblable que Madame Diallo est présumée manipulatrice et affabulatrice».
Mardi, juste après l'audience, Dominique Strauss-Kahn, qui ne s'était pas exprimé depuis le 14 mai, a affirmé avoir vécu un «cauchemar». De toute évidence, l'ex-patron du FMI a vécu des mois terribles sur le plan personnel. Il a dû démissionner du Fonds monétaire international, a fait une croix sur ses ambitions professionnelles. «Un gâchis», disent ses amis.
Mais il ne faudrait pas qu'une fois de plus, l'émotion prime sur la réalité des faits. Contrairement à ce qu'affirment certains de ses proches, Dominique Strauss-Kahn n'en a pas encore fini avec la justice américaine. Une plainte, au civil cette fois, a été déposée le 8 août par Nafissatou Diallo. En cas de procès, la plaignante n'aura cette fois qu'à convaincre une majorité de jurés. L'audience pourrait avoir lieu dans un tribunal du Bronx, un district pauvre de New York à forte population immigrée. Et cette fois, les jurés ne jugeront que sur les arguments produits lors du procès, et avec une majorité simple.
Il n'est pas sûr qu'un procès ait lieu. Dans les mois à venir, DSK et Nafissatou Diallo pourraient s'entendre sur une transaction financière qui éteindrait toute procédure. Dans ce cas, personne ne résoudra jamais le mystère de la suite 2806.