Non au vote utile, c'est voter qui est utile

Publié le par DA Estérel 83

BlogsMediapart  Liliane Baie sur Médiapart

 

 

Notre société a ses usages, ses rites. Celui de choisir un mot ou une expression qui va se répandre dans la société, au point que nul ne pense plus à contester la pertinence du concept qu'exprime ce mot, n'en est pas l'un des moindres. J'aimerais interroger ici la notion de "vote utile", parce que je trouve que celle-ci prend une place grandissante dans les scrutins, et sans que cela n'apparaisse comme un progrès...

 

On parle maintenant autant de « voteutile » que l'on a parlé en d'autres temps de« mondialisation »( « Vous ne pouvez pasvous opposer à la mondialisation »), de « plansocial » (qu'est-ce qu'il a de social, un plan social?), oumême de « changement » (un changement, jeprécise, cela peut consister en une amélioration, ou au contraire,entraîner une aggravation : notre novlangue contemporainesous-entend que tout changement est une amélioration - ce seraitcomique, si ce n'était pas si triste...). La création et ladiffusion de ces concepts, mots-valises qui disent tout, tout en nedisant rien, présentent un inconvénient majeur pour l'exercice dulibre-arbitre : ils empêchent de penser par la confusion qu'ilsinduisent.

 

Ainsi le « vote utile »

Que signifie cette expression ?

Au premier abord, il semblerait qu'elleexprime le vœu que le dépôt d'un bulletin dans une urne électoraleait une conséquence positive, qu'il soit utile, donc...

Mais utile à quoi ?

Levons une première ambiguïté :un vote, en lui-même, n'est pas utile. Quand une élection se gagneà une voix, condition très rare où chaque votant du campmajoritaire peut avoir le sentiment qu'il est l'auteur de cetteunique voix supplémentaire « utile », on procèdesouvent à une nouvelle élection. Un vote unique n'est donc pasutile. Sile jour d'une élection vous allez à la pèche, cela ne changera pasla face du monde, ni même le résultat électoral. On peut ledéplorer, mais c'est un fait : le vote n'est utile que parceque nous sommes nombreux à voter. Une élection est une affairecollective, qui consiste en l'addition de petits effortsindividuels (aller au bureau de vote et mettre son bulletin dansl'urne).

Il serait donc plus juste de dire« Allez tous voter, ce sera utile ».

Mais il n'a échappé à personne quecette « utilité » mise en avant n'est là que pourreprésenter autre chose. Cet autre chose, jamais nommé, maispourtant très présent dans cette notion, c'est son pendantinversé : le vote inutile.

 

Ce serait quoi, le vote inutile ?

Là, nous entrons dans une forêt desous-entendus, centrés, à mon sens, sur l'élection de JacquesChirac en 2002, ou, plus exactement, sur la présence de Jean-MarieLe Pen au deuxième tour de ces présidentielles-là. Ce qui n'estque rarement nommé, et plus sous-entendu encore, c'est l'échec deLionel Jospin au premier tour de ces élections. Ce n'est pas nomméparce que, depuis cet évènement, un mouvement de masse, une sorted'aliénation collective, a conduit à faire porter la responsabilitéde cet échec, non au candidat socialiste ou à son parti, mais auxcitoyens eux-mêmes, ou éventuellement à quelques candidats qui auraient volé desvoix au candidat socialiste en osant se présenter en même temps quelui.

Cette façon de considérer les chosesest grave à plus d'un titre.

C'est grave parce que c'est faux :un candidat qui ne passe pas au second tour n'a pas su convaincre lesélecteurs qu'il serait le meilleur pour leur pays. C'est saresponsabilité. En l’occurrence, il n'avait pas pu convaincre les citoyens qui avaient l'habitude de voter socialiste. Cela s'appelle un échec.

Attribuer aux administrés uneresponsabilité qui est celle des dirigeants est un mécanismepervers que l'on retrouve dans le management moderne(avec lesconséquences sur le travailleur que l'on connaît) ou dans uncertain type de politique (par exemple, faire porter aux pauvres laresponsabilité d'un système dont ils sont les premières victimes).

Je me permets d'employer ce mot « pervers », car, comme dans les cas de perversion, ces systèmes où les responsablesse dédouanent de leur responsabilité en les faisant porter pard'autres sont des systèmes qui produisent malheur etinefficacité, tout en laissant ceux qui perpétuent ce subterfugedans une quasi-impunité, au moins temporairement.

Malheur parce qu'il est aliénantd'être accusé de ce que l'on n'a pas fait : faire vivre à unindividu ou un groupe une punition indue s'accompagne d'unesouffrance qui ne sera pas sans conséquences, en particulier dessentiments d'humiliation et d'impuissance.

Mais surtout inefficacité parcequ'un dirigeant qui ne reconnaît pas sa responsabilité vas'enfoncer dans l'erreur.

Or, où est la révision déchirante duPS après ce résultat électoral ?

La culpabilisation des électeurs les aconduit en masse dans la rue en 2002 pour dire non àl'extrême-droite, mais aussi en grand nombre dans les isoloirs pourconfirmer leur rejet de celle-ci. Ce serait très bien, si celan'avait pas amené un très grand nombre d'électeurs à voter pourun candidat de droite en faisant violence à leurs convictionsde gauche, ce qui fut la première conséquence grandeur nature de ceque à quoi peut conduire, en réalité, la notion de « voteutile ». Je pense qu'un certain nombre de ces électeursont eu ensuite un goût amer dans la bouche quand ils ont compris queleur acte avait donné un blanc-seing à la droite pour faire cequ'elle voulait. Ceux-là font souvent partie désormais de ceux quiévitent au maximum l'isoloir, disant « je ne donnerai pasma voix à... ». Humiliation et impuissance...

 

Voter, ce n'est pas « donnersa voix à... », c'est choisir un candidat dont le projetse rapproche le plus de ce que l'on souhaite pour le pays. En sachantque si le plus grand nombre partage ce souhait, c'est ce candidat quisera élu. Lors du deuxième tour de 2002, il n'y avait pas cinquantepour cent de lepenistes : la plupart des  électeurs de gauche n'allaientpas voter pour Jean-Marie Le Pen, et ceux de droite avaient un autrechoix de candidat. La grande peur que l'on a agitée devant nos yeux,était fictive. Mais cela a marché.

 

Reprenons la question du« vote inutile ».

Dans cettenotion de « vote inutile » il est question en fait duvote pour ces candidats qui n'ont, parait-il, aucun espoir de gagner,quand ce vote va se faire au détriment d'autres candidats proches,mais éligibles, eux, ce qui privilégierait le camp d'en face, quilui a eu la sagesse d'être unitaire.

Eh bien, on en revient à ma remarqueinitiale : si des candidats n'ont pas eu la sagesse de faire unfront commun, sachant qu'en face il y a un candidat unique, c'estleur responsabilité. Quand François Mitterrand avait amené lagauche au pouvoir, c'est parce qu'il avait décidé quelques annéesplus tôt de la mise en place d'un Programme Commun,en quittant le centre gauche pour se rapprocher de la gauche de lagauche. Ce n'est pas aux électeurs de faire un front communque les candidats sont incapables de faire. La responsabilitépolitique, elle est là aussi.

On pourrait souhaiter voter pour « EvalèneMélenbourg » mais je pense qu'il (elle) ne sera pas au premiertour... Il va falloir faire autrement, et, en particulier, se servirdes primaires pour que le candidat du PS représente le plus possiblele souhait des électeurs, et pas celui de ceux qui ont le pouvoirde la comm.

 

Le concept de "vote utile", avec son pendant secret, le "vote inutile",c'est le fruit avarié de la propagande et des sondages électoraux.Lesquels nous disent, avant que la majorité des électeurs aientdécidé quoi que ce soit, ce pour quoi la majorité va voter. Etdonc ce pour quoi nous devons voter, car, sinon, nous voterionsinutile, soi-disant, en donnant nos voix à des tocards qui n'iraient pas endeuxième semaine... Or les sondages se trompent.

Rappelons-nous du vote négatif auTraité Constitutionnel Européen. Lessondages annonçaient au départ un vote largement positif. Moi, jetrouve que les électeurs ont « voté utile » au TCE. Ilsont voté pour ce qu'ils trouvaient bon. Dommage qu'ils n'aient pasété entendus par la suite...

Rappelons-nous du vote aux primairesd'Europe Ecologie Les Verts. Quelle surprise ! Les militantsn'ont pas fait ce que les sondages leur avaient annoncé (notammentun score parfois double pour Nicolas Hulot de celui d'Eva Joly...) !

Si l'on pouvait savoir à l'avance quiva être élu, et même qui va aller au deuxième tour, ce ne seraitpas la peine d'organiser des élections. Et nos petits camarades nese battraient pas tant pour faire un podium.

Dans la réalité, et heureusement, onne sait pas pour qui vont voter les électeurs.

Et c'est justement en laissant àceux-ci le libre choix, en leur demandant de voter, en leurâme et conscience, au plus prés de ce qu'ils pensent meilleur pourleur pays et pour les citoyens, que l'on respecte l'idéaldémocratique. Sinon, on fait entrer dans le choix électoral unenouvelle variable, le calcul électoral, qui peut s'avérercontre-productif et n'est en fait souvent que cuisine pour donner encore plusde chances à ceux qui sont les plus favorisés de la classepolitique, ceux qui ont assuré les structures en place que rien nechangerait. Rappelons qu'un certain nombre de personnes ont choisi Ségolène Royal parce qu'elle était censée pouvoir battre Nicolas Sarkozy, et qu'un certain nombre d'autres électeurs, ont choisi François Bayrou pour les mêmes raisons. Des consignes de vote peuvent d'ailleurs être données pour faire échouer le camp à qui on les donne...

 

En résumé, le « voteutile » est, selon moi, une façon de décourager les électeursde voter pour des candidats qui ne sont pas adoubés par les médiaset le pouvoir néolibéral, en leur faisant craindre que leur choixconduise la France à risquer à nouveau un candidat de la droiteextrême au deuxième tour. C'est, on le voit, assezparadoxal : voter extrême-gauche, ou gauche résolue às'attaquer au pouvoir de la finance, risquerait, selon cette théorie,amener l'extrême-droite au pouvoir. Cela n'a pas de sens. Et c'estlà que la non-analyse de l'échec de Lionel Jospin a encore desconséquences. En effet, à mon sens, une partie des électeurs degauche qui vont vers l'extrême-droite, le font parce que la gauche aperdu sa radicalité et son rôle deforce d'opposition. Toutva de plus en plus mal, nous voyons les pays d'Europe attaqués parla finance internationale, et n'ayant d'autre solution que des'endetter davantage (donc augmenter le pouvoir des banquessur les pays) et de diminuer la protection publique, donc lerôle de l’État, en appauvrissant les pauvres et les classesmoyennes. Or, nous constatons que les dirigeants de la gauchesocialiste « modérée » semblent continuer de penser que lapremière chose à faire c'est d'éviter la faillite des banques.

Une grande partie des électeurs n'estplus d'accord pour le maintien du système tel qu'il estactuellement. Non pas parce qu'ils sont naïfs, ou qu'ils necomprennent pas la nécessité de la mondialisation, ou qu'ils neveulent pas de l'Europe, mais parce que cela fait un bon momentqu'ils ont compris qu'ils étaient les dindons de la farce, et quel'Europe, et la mondialisation, se faisaient à leurs dépends, et aubénéfice des possédants. Que le beau rêve d'une Europe uniequi ne connaîtrait plus jamais de guerre en son sein, s'était brisésur les intérêts bien compris des grands groupes internationaux,des fonds de pension et des spéculateurs. Ils savent que, auniveau de l'Europe, comme au niveau de l’État, tout avance dans lesens de la perte des contre-pouvoirs que notre Nation avait sudisposer pour permettre un équilibre des pouvoirs. Que tout va dansle sens d'une perte progressive des acquis du Conseil National dela Résistance.

Ceux qui ont le pouvoir et l'argentsavent se défendre tous seuls, ils en ont les moyens. C'est lepeuple qui a besoin que l’État le protège, et mette en place desmécanismes régulateurs de justice sociale.

Un peuple peut faire des sacrifices,mais il faut que cela ait un sens collectif, que cela soit utile. A quoi servent lessacrifices des grecs ? Où est la porte de sortie vis-à-vis desattaques de la finance sur ce pays ? Les pertes de salaires oude services publics qui vont entraîner pauvreté et chômage, enquoi vont-ils apporter une solution à ce pays ? Et pour lesautres, qui suivent le même chemin, attaqués par les agencesde notation ? Et pour nous, une fois que ce sera notre tour ?

 

On veut nous faire croire que lesfrançais ont peur du radicalisme et qu'ils pensent que l'on peutencore sauver notre pays et obéir à la puissance de la financeinternationale. C'est mal les connaître. Ils ont voté non auTCE, qui a fini par leur être imposé malgré cela sous la formedu Traité de Lisbonne, mais ils n'ont pas oublié. Les françaissavent dire non, même si les dirigeants, ou du moins une certaine partie d'entre eux, font mine de ne pas le savoir. Devant une gauche molle, qui n'entend pas s'opposer réellement aupouvoir des financiers internationaux et prendre le parti des citoyens, un certain nombre d'électeursa tendance à se rapprocher des extrêmes. La responsabilité politiquedes dirigeants de gauche, elle est là.

 

On peut tenter de faire croire desbalivernes aux électeurs, et, notamment, qu'il faudrait voter auxprimaires pour le candidat socialiste le plus consensuel pour êtrecertain que la droite ne soit pas encore au pouvoir pendant les cinqans qui viennent. Mais cela revient à dire qu'il faudrait choisir un candidat droite-compatible pour éviter un vote d’extrême-droitedes électeurs de gauche. Alors que c'est, à mon sens, exactementl'inverse : c'est à force de perdre de vue l'idéalsocialiste et la défense des citoyens et des services publics que le PS perd ses électeurs.

La question du vote utile, et sonpendant, le vote inutile, voudraient nous convaincre de voter pour unautre candidat que celui que l'on souhaite.

Ce qui, au premier tour d'une électionqui est la primaire d'un parti, est presque ubuesque. Et, pour desélections en général, à l'opposé du principe démocratique. Si une majorité d'électeurs souhaitait voter pour le même candidat, mais qu'on arrive à les convaincre que le vote utile serait le choix d'un autre candidat, c'est ce dernier qui pourrait l'emporter... Mais peut-être qu'il est plus simple d'obéir à des consignes de vote, que de réfléchir et de décider par soi-même...

 

C'est voter qui est utile.

Chaque bulletin qu'un électeur nemet pas dans l'urne, donne une voix aux partis ou aux candidats opposés à celuiqu'il aurait choisi. Individuellement, cela ne change rien. Maiscollectivement, l'abstention d'une partie de la population,surtout si cette abstention n'est pas répartie de façon homogèneselon la couleur politique, modifie les résultats de l'élection.Et, en général, ce sont les plus disciplinés qui votent. Les déçusde l'utilisation par Jacques Chirac de leur vote plébiscitairerefusent parfois désormais de voter pour un homme ou un parti qui n'apas entièrement leur suffrage.

Selon moi, c'est une grande erreur.Comme le chantait dès le lendemain du 21 avril Damien Saez, ceux quiont amené Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l'électionprésidentielle, sont ceux qui ne sont pas aller voter. S'abstenir, si ce n'est pas utile, c'est cependant participer au vote, en jouant contreson camp.

 

C'est donc voter qui est utile.

 

 


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Publié dans Billet

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