Nicolas Sarkozy: je ne vous ai pas compris et ça n'est pas fini!
Philippe Cohen et Emmanuel Lévy | Mardi 16 Novembre 2010
Le Président a voulu montrer qu'il restait le chef du pays et de la majorité. Après avoir justifié son remaniement de façon péremptoire, il a décrit sa feuille de route d'ici à l'élection de 2012. En justifiant par avance un choix dramatique pour le pays : l'alignement de la France sur l'Allemagne et le renoncement à toute régulation de la mondialisation.
Il y avait une différence entre les trois journalistes présents ce soir à l'Elysée pour interviewer le Président de la République : deux d'entre eux, David Pujadas et Claire Chazal, n'ont pas écrit de livre avec Nicolas Sarkozy, à l'inverse de Michel Denisot, qui publia avec lui en 1995 Au bout de la passion l'équilibre. Un titre qui pourrait servir de générique à la prestation présidentielle de ce soir.
Equilibre. La première partie de l'émission a été consacrée à un déminage en règle des commentaires que le président affirme respecter... tout en désirant les démolir avec application. « Ne confondez pas les Français et les commentateurs. », a lâché le Président comme pour prendre une hauteur qu'il avait du mal, ces temps-ci, à prendre.
La une de Libérationde lundi 15 novembre - « Fillon garde Sarkozy » - a profondément agacé le chef de l'état. Mais il a appremment réussi à surmonter sa fureur. Le Président a présenté son couple avec François Fillon comme une union quasimment idyllique : « J'ai une grande confiance en François Fillon, il est très compétent. Nous travaillons ensemble sans un nuage depuis des années. » Magnifique ! « J'ai considéré que c'était la meilleure personne pour le poste de Premier ministre. Je n'ai pas de regrets. » N'en jetez plus !
Mais il y a un lot de consolation pour l'ex-ministre de l'écologie : « Il n'y a avait pas d'autres possibilités. Peut-être qu'un jour, elles se présenteront. Jean-Louis Borloo est un homme de qualités. Mais François Fillon était le meilleur choix. » Le temps d'un aparté, le Président a laissé entendre que Jean-Louis Borloo, le rebelle qui avait osé refusé le maroquin :« Il a jugé lui-même qu'il serait plus utile, y compris à moi, en redevenant parlementaire. »
En une phrase de dix secondes, Nicolas Sarkozy a soldé l'indépendance dont l'ami de Bernard Tapie tente de se targuer depuis quarante huit heures.
UN « GOUVERNEMENT D'UNION INTERNATIONALE » SARKOZY-DSK
Le Président a voulu également refermer le dossier de la retraite. Par une addition : la réforme a-t-il dit en substance, va permettre d'engranger 42 milliards de recettes chaque année. Le Présdident a salué la responsabilité dont ont fait preuve les syndicats. Il a surtout convoqué tous les socialistes du monde pour conforter sa réforme. Zappatéro en Espagne, Prodi en italie, Schroeder en Allemagne et ... Rocard et Stauss-Kahn en France, ce qui est un tantinet abusif.
Ce faisant, le Président est passé à côté de la critique essentielle portée sur la réforme (et on regrette qu'aucun des trois intervieweurs ne le lui ait rappelé) : son injustice, notamment à l'égard des salariés qui ont commencé à travailler tôt, comme se sont époumonés à le rappeler François Chérèque et Bernard Thibaud durant tout le conflit.
Outre que Nicolas Sarkozy confond le besoin de financement et les recettes générée par sa réforme, le déficit de 42 milliards d’euros n’est pas comblé comme le montre la décision de revoyure dans deux ans. Bref, le chef de l’Etat se place un peu vite sous l'ombre tutélaire du Président du FMI auquel il a par ailleurs rendu un hommage pervers, rappelant qu'il l'avait lui-même choisi et qu'il se félicitait de son magistère. Pour un peu, on avait en live un « gouvernement d'union internationale » Sarkozy-DSK.
En réalité, rien n’est réellement financé, et il n’y a aucune chance de voir apparaître un excédent à l’horizon 2020, comme cela a encore été affirmé. Quant à l’onction du FMI sur l’allongement du temps de cotisation et le report de l’age de la retraite, il y a loin de la coupe aux lévres, comme l’a pudiquement rappelé DSK lors de son interview de lundi 15 novembre sur France Inter. Si le rapport du FMI évoque bien l’allongement de l’âge de la retraite, cette solution est mise sur le même plan qu’une autre : le financement par l’impôt sur les revenus du capital.
Nicolas Sarkozy a souhaité ensuite définir sa feuille de route d'ici à l'élection présidentielle de 2012. Il a évoqué un dossier à vocation consensuelle, la dépendance, et deux sujets plus propices à l'affrontement politique : la fiscalité et la compétitivité.
Passons sur la dépendance. Le président tenté d'impressionner les téléspectateurs en estimant l'ampleur du souci financier pour les caisses de retraites. Il a précisé qu'il lancerait en 2011 une consultation, qui durerait six mois, avec les partenaires sociaux, les collectivités locales et les associations concernées sur ce dossier :"« Je souhaite la création (...) d'un nouveau risque, d'une nouvelle branche de la Sécurité sociale, le cinquième risque. Nous prendrons les décisions à l'été 2011 à la suite de ce grand débat. »
La fiscalité a permis la plus grosse annonce de la soirée : la suppression du bouclier fiscal. Le Président a habillé ce recul essentiel par la nécessité de retrouver de la compétitivité face à la concurrence de l'Allemagne. prenant exemple sur les gains de parts de marché des agriculteurs allemands, Nicolas Sarkozy a prôné une convergence entre les fiscalités des deux pays. Comme annoncé ces dernières semaines, la suppression du vouclier fiscal devrait s'accompagner de la suppression de l'ISF. Comme les Allemands.
Nicolas Sarkozy fait ainsi de la fameuse convergence fiscale avec l’Allemagne - « parce que j’en ai assez de la délocalisation » - la pierre angulaire de sa réforme fiscale. Pour le coup, le chef de l’Etat fait dans le raccourci. Non, l’Allemagne n’est pas le réceptacle d’usines quittant le territoire national, pas plus que d’individus fortunés se réfugiant dans les Montagnes noires et ses cieux fiscaux plus cléments. Ceux-là quittent la France pour la Suisse, comme son ami Johnny, ou la Belgique comme les héritiers d’Auchan.
En revanche, nos partenaires allemands nous piquent des parts de marché sur nombres de biens que nous produisons. En ce sens il y a « délocalisation » de la production, pas des outils de production. Les usines prennent plus volontiers le chemin des pays à faibles coût de main d’œuvre, soit au sein de l’Union, comme en Roumanie, soit la Chine, la compétitivité de l'Allemagne s'expliquant notamment par sa spécialisation dans les bien d'équipement industriels.
En prenant la présidence du G20, Nicolas Sarkozy fait minde penser qu'on lui a confié la gestion des questions monétaires. Tout comme il se targue d’avoir éteint la guerre en Géorgie, il se verrait bien mettre fin à la guerre des monnaies qui gronde. En évoquant la parité de l’euro face au dollar lors de son lancement en 1999, Nicolas Sarkozy fait une grossière erreur. Un euro ne valait pas un dollar, mais 1,17 euro. Son intention affirmée d'une concertation privilégiée avec son nouvel ami Hu Jintao est plutôt inquiétante pour l'avenir : c'est la Chine et son yuan dévalué, et pas seulement l'Allemagne, qui est la première responsable des délocalisations que déplore le Président.
Et si le président souhaite faire avancer le monde vers un meilleur équilibre des échanges il faudra bien, plutôt que de les imiter, pousser des deux pays à relancer leur consommation intérieure au lieu d'accumuler des excédents commerciaux au détriment de l'industrie de leurs partenaires. Manifestement, en tournant le dos à cette option raisonnable lors de son discours inaugural à al présidence du G20, Nicolas Sarkozy a l'intention de laisser la folie néolibérale et libre-échangiste - moyennant quelques miettes pour l'Afrique - suivre son cours et risquer de nous entrainer vers de nouvelles turbulences.
Manifestement encore, cette dimension, essentielle du discours présidentiel, a échappé à la plupart des opposants et des commentateurs réunis par Arlette Chabot.
Nicolas Sarkozy est-il en voie de chiraquisation ? En bons élèves de Science Po, la plupart des commentateurs des médias et de l'opposition se sont précipités sur la formule. Ils auraient été mieux inspirés à parler de fin du sarkozysme pur jus, comme l'annonçait ce week-end la formation d'un gouvernement dans lequel l'ouverture à gauche, la diversité et le centrisme deviennent de lointains souvenirs de 2007.
En prenant la parole ce soir, le président a d'abord voulu infirmer la formule de Libération : il -n'est pas le prisonnier de l'Elysée otage de deux gardiens qui s'appellent Jean-François Copé et François Fillon, mais un président. Qui se prépare, quoiqu'il en dise, à rentrer en campagne.
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