N’oubliez pas, finissons-en !

Publié le par DA Estérel 83

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Mediapart n’a pas vocation à donner des consignes de vote. Journal indépendant, soucieux du pluralisme et du débat, il n’est heureusement l’organe central ou officieux d’aucun parti, d’aucune puissance économique, d’aucun groupe d’intérêt. Contrôlé par ses journalistes (situation exceptionnelle dans la presse française), accompagné par des actionnaires amis mais minoritaires, Mediapart aura couvert cette campagne présidentielle en toute indépendance.

Ce rappel n'est pas inutile au moment où l'actuel pouvoir sortant se déchaîne contre nous par des dénonciations calomnieuses (ici, notre plainte contre Nicolas Sarkozy) et des propos diffamatoires (« officine au service de la gauche », « un site financé par les riches amis de François Hollande »). Ce fut également le cas, il y a bientôt deux ans, lorsqu'en révélant l'affaire Bettencourt, nous dévoilions une partie des coulisses financières illicites de l'UMP et de la Sarkozie. On connaît la suitet: ouverture de plusieurs informations judiciaires, redressements fiscaux et mises en examen de plusieurs protagonistes, dont l'ancien ministre et trésorier de l'UMP, Eric Woerth.

Meeting de Nicolas Sarkozy.Meeting de Nicolas Sarkozy.© Patrick Artinian

Depuis plus de quatre ans, nos lecteurs fidèles le savent. Notre premier souci, notre principal objectif est d’abord de vous proposer une information de qualité qui sorte des grands boulevards empruntés par les autres médias. Et, à partir de là, puisque le « -part » de Mediapart signifie « participatif », notre ambition est d'engager avec nos lecteurs un débat. Une consigne de vote apparaîtrait bien ridicule tant le débat entre les lecteurs de Mediapart et ses journalistes n'a cessé de se développer, multiforme, favorisant aussi toutes les oppositions, toutes les divergences.

En revanche, et à la veille d'un vote décisif, il nous semble important de rappeler les convictions éditoriales qui nous animent et prolonger ainsi la discussion avec nos lecteurs.

Un journal n'existe que s'il rencontre un public et parvient à ouvrir un espace original dans le débat public. Notre premier objectif a été atteint puisque vous êtes aujourd'hui plus de 67 000 abonnés individuels actifs. Rejetant le choix du financement publicitaire par une course frénétique aux clics et à l'audience, nous avons pu construire notre indépendance grâce à vous et à votre choix de vous abonner pour accéder à une information libre et différente : le produit des abonnements représente aujourd'hui plus de 95 % de nos recettes et assure la viabilité économique de votre journal.

Notre deuxième objectif est lui aussi en passe d'être atteint, tant le journalisme de Mediapart a permis d'élargir l'espace public. Par ses enquêtes bien sûr, mais aussi par des révélations qui ont permis de poser des questions jusqu'alors oubliées ou enfouies. Il ne s'agit là pas seulement de ce qu'il est convenu d'appeler les « affaires politico-financières », mais de questions qui sont elles aussi au cœur de notre République et qui ont directement trait à la pratique du pouvoir.

À l'image de Silvio Berlusconi

Ce long détour par Mediapart n'est pas inutile pour justifier le titre de cet article en forme d'appel : « N'oubliez pas, finissons-en ! », clin d'œil aux titres des deux tomes de notre bilan du quinquennat sarkozyste, publié aux éditions Don Quichotte : N'oubliez pas et Finissons-en. Car, Mediapart à peine créé, nous nous sommes heurtés de front à ce pouvoir sarkozyste. En tant que journalistes et en tant que citoyens.

Journalistes, nous avons constaté avec effarement la main mise de ce pouvoir sur les médias et son obstination à les maîtriser quand il ne les contrôlait pas directement. On sait que Nicolas Sarkozy, en trente années de carrière politique, a toujours pris grand soin des médias. Connaissant par le menu ses actionnaires, ses patrons et ses rédacteurs en chef. Attentif aux moindres nominations dans les rédactions de journalistes politiques. Entretenant des relations personnelles avec bon nombre d'entre eux.

François Hollande en campagne.François Hollande en campagne.© Patrick Artinian

Il est assez cocasse de voir comment le président-candidat achève sa campagne par de violentes diatribes contre un système médiatique qu'il a pourtant remodelé en profondeur, presque à l'image de ce que Silvio Berlusconi a réussi en Italie. Ami de cette oligarchie qui tient aujourd'hui l'essentiel des médias de masse (Bouygues, Dassault, Lagardère, Arnault, Bolloré), l'une de ses premières décisions fut en outre de s'arroger le pouvoir de nommer les patrons de l'audiovisuel public : consternante régression qui nous a ramenés à la radio ou à la télévision d'État.

Une autre de ses décisions fut l'organisation d'États généraux de la presse, présidés par lui-même et coordonnés par ses proches conseillers, à un moment où la révolution numérique mettait à bas les modèles économiques des médias traditionnels. Ces États généraux n'ont abouti à aucune réforme d'ampleur mais ont permis au pouvoir de renforcer son influence et ses moyens de pression par un biais indirect : le robinet à subventions publiques. Près d'un milliard et demi d'euros d'aides directes et indirectes est aujourd'hui distribué aux médias. La presse française d'information générale est aujourd'hui la plus subventionnée d'Europe : elle est pourtant la moins lue et jugée de moins en moins crédible.

Le rapport des médias à cette présidence est essentiel pour comprendre ce qui est le coeur du sarkozysme. « La réalité n'a aucune importance, seule compte l'histoire que l'on raconte aux Français », disait, en 2007, un conseiller du président. C'est cette reconstruction permanente de la réalité comme la mise en place et le contrôle d'agendas informatifs sans rapport avec les enjeux réels du pays, qui ont permis au sarkozysme de s'imposer puis de prospérer, souvent grâce à des médias complaisants ou sous hypnose.

Ce n'est aucunement faire la leçon à nos confrères, que de rappeler combien nous fûmes isolés durant les premières années de ce quinquennat. Seuls, nous avons refusé de participer à ces fameux États généraux de la presse quand tous les dirigeants journaux allèrent tendre la sébile (voir ici notre vidéo à l'époque). Seuls, nous avons refusé dès le début ce nauséabond débat sur l'identité nationale (quand de nombreux titres acceptèrent de s'y associer ou d'y participer) : lire ici l'appel de Mediapart : « Nous ne débattrons pas ».

Presque seuls, nous avons farouchement combattu ce retour à l'ORTF que signifiait la nomination par le président des dirigeants de l'audiovisuel public. Seuls toujours, nous avons dénoncé la supercherie d'une présidence française de l'Union européenne, au second semestre 2008, quand tous les médias louait un Sarkozy “sauveur de l'Europe”. Seuls enfin, nous avons très tôt expliqué comment cette droite classique emmenée par Nicolas Sarkozy ne l'était plus : mais bien comment, de la création dès 2007, du ministère de l'immigration et de l'identité nationale au discours de Grenoble en passant par la stigmatisation des Roms, elle mutait en une droite extrême (lire ici un article d'Edwy Plenel). Seuls toujours, nous avons révélé plusieurs des énormes scandales qui cernent cette présidence : Caisses d'épargne, affaire Tapie, Karachi, Takieddine, Bettencourt... Et aujourd'hui, les secrets libyens de cette présidence (nos enquêtes sont à retrouver ici).

Refus de tout contre pouvoir

Faut-il aussi rappeler comment l'étiquette “antisarkozysme” fut le moyen systématiquement utilisé par de nombreux observateurs, quelques commentateurs du sérail et des responsables politiques pour éviter tout questionnement lucide et toute interrogation dérangeante sur les pratiques de cette hyperprésidence ?

Le score correct de l'UMP aux élections européennes de 2009 fut même l'occasion pour eux de proclamer la « défaite d'un antisarkozysme », désormais considéré comme une hystérie, et de disqualifier le constat premier qui devait être fait de cette présidence : que Nicolas Sarkozy n'était pas un président de la droite classique. Non, Nicolas Sarkoy n'était pas rien, il n'était pas qu'un président suractif jusqu'à l'agitation, et brouillon (ce fut, en 2010, l'analyse du livre de Thomas Legrand, Ce n'est rien, qu'un président qui nous fait perdre du temps – Ed. Stock) mais bel et bien le représentant d'une droite extrême et populiste (lire ici notre réponse : Non, Sarkozy, ce n'est pas rien).

Dès lors, s'émanciper de l'agenda informatif voulu et imposé par ce pouvoir suffisait à provoquer la guerre. Ce ne fut pas seulement le cas à l'occasion des grands scandales, comme l'affaire Bettencourt qui nous a valu d'être espionné comme nos confrères du Monde par le pouvoir. Ce le fut aussi par le refus constant de Nicolas Sarkozy de répondre aux questions embarrassantes mais légitimes, refus qui est allé d'ailleurs jusqu'à supprimer l'exercice de la conférence de presse pour s'en remettre à des émissions télévisées sur-mesure.

Ce refus de tout contre-pouvoir, pressions sur la justice, dénonciation des syndicats, mépris de la liberté d'informer, gouvernement aux ordres, Parlement court-circuité, n'a rien épargné et pas même le parti présidentiel, d'un coup transformé en caserne.

Mediapart n'a cessé de documenter, par des reportages et des enquêtes, le cynisme social de ce pouvoir, son insensibilité aveugle aux crises successives qui ont englouti des pans entiers de notre société pour arriver au lamentable bilan social de ce pays (un rapide rappel peut être trouvé ici) où les inégalités triomphent. Mais, en écho à ces divisions et à cette déstructuration en profondeur de la société (et sur ce simple point, le sarkozysme n'a pas “rien” été), c'est tout le champ politique qui se trouve aujourd'hui déstabilisé.

L'ampleur de la crise provoquée par le sarkozysme peut évidemment être mesurée à l'aune d'une possible et probable victoire du candidat socialiste François Hollande. Elle peut l'être également en observant ce qui fut l'une des surprises de cette campagne, l'émergence du Front de gauche et ce qu'a réussi à porter et à imposer dans le débat électoral Jean-Luc Mélenchon.

François Bayrou.François Bayrou.© (Reuters)

Mais, un des indicateurs sans doute les plus forts est le choix affirmé jeudi de François Bayrou de voter François Hollande, même si ce choix n'en fait certainement pas un “faiseur de roi”. On peut se gausser des difficultés du candidat centriste, rappeler son talent manœuvrier, décrypter les arrière-pensées ou les petits opportunismes. Tout cela ne doit pas faire oublier l'essentiel : pour la première fois sous la Ve République, un candidat centriste fait le choix de la gauche, quand le centre avait toujours fait celui de la droite.

François Bayrou, tout en laissant une pleine liberté de vote à ses électeurs, a, de plus, fait ce choix sans ambiguïté. Ce n'est pas un vote d'adhésion ou de quelconque compromis avec le candidat socialiste. C'est un vote de refus, clair et net, d'une droite emportée par le sarkozysme et qui l'éloigne des valeurs démocratiques qui fondent notre République. En 2007, François Bayrou avait écarté l'idée d'être le possible premier ministre d'une présidente qui se serait appelée Ségolène Royal. Il estimait alors encore possible une “cohabitation” avec une droite conduite par Nicolas Sarkozy.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. En ce sens, François Bayrou prend acte et ne se trompe pas d'analyse : la nauséabonde campagne de l'entre deux tours, qui a installé Nicolas Sarkozy en candidat relais de Marine Le Pen, n'a pas été un jeu tactique, de simple opportunité électorale et visant à siphonner de nouveau l'électorat d'extrême droite. Elle est le prolongement cohérent d'un processus politique entamé dès 2007.

La France n'est pas la Hongrie. Mais la trajectoire de Nicolas Sarkozy n'est pas sans rappeler l'itinéraire politique de son actuel chef de gouvernement, Viktor Orban, dissident dans les années 1980, leader d'une droite libérale européenne et ouverte à la mondialisation dans les années 1990, chef d'une droite populiste, xénophobe et autoritaire aujourd'hui. La droite de gouvernement, historiquement construite sur un gaullisme intransigeant et refusant tout compromis avec les reliquats d'une droite extrême et vichyste, n'est nullement à l'abri d'une telle évolution, bien au contraire.

Le choix de François Bayrou

L'incapacité des chiraquiens (Juppé, Baroin, Lemaire, Alliot-Marie, Raffarin), des radicaux (Borloo, Yade), des centristes (Morin) à enrayer ou seulement à critiquer ce sarkozysme laissera des traces. Tous auront accepté ce qu'ils disaient depuis des années refuser. François Bayrou, dont le positionnement centriste n'a jamais masqué une appartenance à la droite démocrate-chrétienne, aura été le seul à avoir dit non. En ce sens et paradoxalement en choisissant François Hollande, il vient de prendre date et de poser la première pierre de la reconstruction de la droite dans l'après Sarkozy.

Meeting de Jean-Luc Mélenchon.Meeting de Jean-Luc Mélenchon.© Patrick Artinian

La gauche aurait tort de considérer comme anecdotique, comique ou désespéré le choix du leader du MoDem. D'abord parce que François Bayrou a été l'un des plus farouches critiques de Nicolas Sarkozy, souvent bien plus pertinent que bon nombre de responsables socialistes dans la dénonciation des pratiques de ce pouvoir et de son instrumentalisation constante de l'appareil d'État. Ensuite parce que l'état de la droite concerne au premier chef la gauche ! Laissera-t-elle, en cas de victoire, s'installer et prospérer le Front national ? Laissera-t-elle la Droite populaire et autres succursales extrêmes de l'UMP, s'emparer de la droite de gouvernement ? Peut-elle prendre le risque de se retrouver, en 2017, face à une droite radicalisée et remodelée selon le projet politique de Marine Le Pen ?

En janvier, nous avons lancé nos émissions spéciales Mediapart 2012 en invitant ceux que nous considérions alors comme les candidats de l'alternance démocratique au sarkozysme : François Bayrou, Eva Joly, Jean-Luc Mélenchon et François Hollande (retrouvez toutes nos émissions en cliquant ici). Au terme de cette campagne électorale, les trois premiers voteront dimanche pour François Hollande. Certains par une adhésion, même tissée de désaccords. D'autres pour une raison qui n'a que peu à voir avec le candidat socialiste, mais qui nous semble au moins tout aussi importante : en finir avec le sarkozysme et ouvrir de nouveaux possibles qui ne soient pas ceux de la division, de l'injustice et de la xénophobie.

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Publié dans Elections

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