Moody's s'invite dans la campagne présidentielle
La France est à son tour prise dans la spirale infernale des agences de notation. L'agence de notation Moody's a annoncé lundi soir qu'elle engageait un processus de réévaluation de la signature française. Le fameux AAA de la France, « notre trésor national », selon Alain Minc, est mis en question.
« Au cours des trois prochains mois, Moody's va surveiller et évaluer cette perspective stable (de la notation du pays) au regard des progrès effectués par le gouvernement pour mettre en œuvre les mesures annoncées de réduction du déficit budgétaire », souligne l'agence de notation dans un communiqué. Celle-ci relève que la solidité financière du gouvernement français, certes encore très élevée, « s'est affaiblie, comme c'est aussi le cas pour d'autres pays de la zone euro, car la crise économique et financière dans le monde a conduit à une détérioration de ses ratios d'endettement, qui sont désormais parmi les plus faibles des pays notés AAA ».
La mise en question de la signature de la France n'est pas totalement une surprise. Depuis la dégradation de la note des Etats-Unis par Standard & Poor's, la France est dans la ligne de mire. Les marchés ont déjà commencé à sanctionner sa gestion. Lespread des taux français avec les taux allemands, qui servent de référence sur le marché européen, n'a cessé de s'élargir pour atteindre plus 0, 93%. Sur le marché des CDS (credit default swaps), outil de spéculation pure, les primes ne cessent d'augmenter.
Cette perte de confiance rampante est non seulement liée à la crise de la zone euro, elle est aussi le fruit de la gestion passée. Tout en déclarant hériter « d'un pays en faillite », le gouvernement Fillon a laissé filer les déficits. La rigueur affichée n'a été qu'une posture. Mesure symbolique entre toutes : le non-renouvellement d'un fonctionnaire sur deux, qui est en train de conduire à une totale désorganisation de l'Etat, ne s'est traduit que par une économie de 700 millions d'euros.
De 900 milliards d'euros en 2007, l'endettement public est passé à 1 600 milliards d'euros. Un tiers seulement de cette augmentation est lié à la crise, a rappelé la Cour des comptes. Avec un endettement dépassant désormais 85% du PIB, la France est le pays bénéficiant d'une notation AAA, qui affiche les comptes publics les plus dégradés. Le paiement des intérêts de la dette représente désormais le troisième poste budgétaire de l'Etat, avec 47 milliards d'euros de dépenses.
La crise de la zone euro risque d'amplifier encore la dégradation des comptes de la nation. Depuis le début de l'année, la dette s'est alourdie de 15 milliards supplémentaires pour le seul sauvetage de la Grèce. Il faut y ajouter la participation à venir au fonds de stabilité européen, (quelque 19 milliards d'euros en plus), celui de Dexia, non encore évalué. Si l'Etat doit en plus se porter au secours des principales banques - BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole- , le fardeau risque d'être totalement insupportable.
Rôle politique
Toutes ces données sont connues depuis plusieurs semaines. Alors pourquoi Moody's se réveille-t-il juste maintenant ? Est-ce un rappel à l'ordre au moment où l'assemblée nationale commence à examiner le projet de loi de finances pour 2012 ? Tous savent que ce projet n'a qu'une valeur très relative. C'est le futur gouvernement , après l'élection présidentielle, qui fixera vraiment le cap pour les finances publiques.
L'annonce de Moody's intervient juste après les primaires socialistes, quand la gauche a choisi son candidat. Comme l'a fait avant elle Standard & Poor's, l'agence de notation sort de son rôle d'évaluation financière pour prendre un rôle politique. Elle s'invite dans la campagne présidentielle.
Certains banquiers n'ont pas manqué d'adresser des messages à la gauche depuis plusieurs mois, en les avertissant qu'en cas d'élection, si elle s'autorisait la moindre facétie financière, les marchés n'attendraient pas deux mois pour lui rappeler leur loi. En clair, il n'est pas question de sortir de la ligne -toute en injonctions paradoxales d'ailleurs puisqu'ils réclament à la fois l'austérité et la croissance- fixée par les financiers.
Ce que des banquiers ont fait plus ou moins discrètement, Moody's le fait publiquement, se faisant le porte-parole du monde financier international, comme à son habitude. Elle ne s'en cache même pas, d'ailleurs. Dans son communiqué, elle précise que son évaluation entre dans le cadre de son étude annuelle sur les comptes de la France. Mais jusqu'à présent cet examen annuel n'avait pas donné lieu à un communiqué. Elle précise que par la suite, elle pourrait décider à mettre la France sous surveillance dans les trois mois. Et la décision définitive pourrait intervenir entre trois et cinq après. Pur hasard du calendrier, cela correspond à la rentrée 2012. Une date sans signification politique dans le contexte français, comme chacun le sait.
Le chantage du monde financier sur la France est toutefois un jeu dangereux. En avertissant publiquement la France, Moody's donne des arguments à la spéculation pour se déchaîner. Les tensions sur les taux obligataires français comme sur les CDS risquent de s'accentuer. Les prophéties auto-réalisatrices des financiers pourraient à nouveau se concrétiser, entraînant à son tour la France dans une spirale incontrôlée.
Si ces craintes se confirment, la crise de l'euro risque d'entrer dans une phase explosive. Car la France a un rôle clé dans le processus de stabilisation de la zone monétaire européenne. Tout le mécanisme du fonds de stabilité financière européenne, - seule entité pour sauver les pays et les banques de la zone euro sur laquelle les pays européens ont réussi à s'entendre après deux années de crise, même s'ils en disputent encore l'étendue des attributions- repose la qualité de la signature des pays contributeurs. Allemagne, France, Autriche, Pays-Bas, ont le fameux AAA, ce qui permet de faire bénéficier les pays aidés de prêts à taux réduits. Si la France, deuxième contributeur après l'Allemagne de ce fonds, venait à perdre cette signature, l'ensemble de l'échafaudage s'écroulerait. La zone euro n'aurait alors plus aucun autre dispositif de sauvetage.