Monde arabe : nos diplomates sont-ils myopes ?
Par Régis Soubrouillard
Complicités coupables, dérives idéologiques, erreurs politiques, les manquements du Ministère des Affaires étrangères posent de sérieuses questions quant aux failles de l'outil diplomatique français. Au-delà, diplomates et observateurs pointent surtout l'hyper-présidentialisation du pouvoir sarkozyste. Une dérive qui confine au clanisme et contraint les Ambassadeurs à s'auto-censurer pour ne pas aller à l'encontre de la ligne du parti Elyséen.
«Le quai d’Orsay est un ministère sinistré», c’est le constat formulé par Jean-Christophe Rufin en juillet 2010, au moment de quitter son poste d’ambassadeur du Sénégal. Dans le même temps, Alain Juppé et Hubert Védrine publiaient une tribune dans Le Monde : « Cessez d’affaiblir le quai d’Orsay !», les deux anciens ministres fustigeant les économies de bouts de chandelles réclamées au Ministère des affaires étrangères : « l’effet est dévastateur, l’instrument est sur le point d’être cassé, cela se voit dans le monde entier. Tous nos partenaires s’en rendent compte. Pourtant, dans la compétition multipolaire, où tout se négocie en permanence avec un grand nombre d’interlocuteurs qu’il faut connaître avec précision, la France a plus que jamais besoin de moyens d’information et d’analyse ».
Moins de six mois après ces tribunes, la France n’aura rien vu venir du vent de révolte qui soufflait sur la Tunisie quand les mémos de l’ambassade américaine à Tunis révélés par Wikileaks faisaient état depuis 2008 de l’indignation du peuple tunisien face à la corruption de la mafia Ben Ali.
Faute de moyens, la France aurait-elle déjà perdu ses capacités à prendre le pouls social et politique de certains pays ?
Faux problème tranche un connaisseur des arcanes du Quai : « Il y a certes des économies : notre ambassadeur en Zambie aura toujours plus de mal à terminer l’année avec son budget, mais le pourtour de la Méditerranée et les membres du conseil permanent de sécurité de l’ONU font partie de ces postes qui ne sont pas sacrifiés ».
Invité au micro de France Inter, Dominique de Villepin n’a pas évité de pointer certaine « traditions » du quai d’Orsay à l’origine de l’aveuglement complice de la diplomatie française:« La règle non écrite pour les ambassadeurs dans les pays arabes et en Afrique, c’est qu’ils ne prennent pas de contacts avec les oppositions, ils sont extrêmement vigilants dans l’attitude vis à vis des pouvoirs, compte tenu de la politique qui privilégie la stabilité. L’exemple de Ruffin au Sénégal prouve que les représailles peuvent être extrêmement rapides. Il faut changer cette règle, nos ambassadeurs doivent être en prise avec la société civile, multiplier les contacts au vu et au su de tout le monde ».
Moins de six mois après ces tribunes, la France n’aura rien vu venir du vent de révolte qui soufflait sur la Tunisie quand les mémos de l’ambassade américaine à Tunis révélés par Wikileaks faisaient état depuis 2008 de l’indignation du peuple tunisien face à la corruption de la mafia Ben Ali.
Faute de moyens, la France aurait-elle déjà perdu ses capacités à prendre le pouls social et politique de certains pays ?
Faux problème tranche un connaisseur des arcanes du Quai : « Il y a certes des économies : notre ambassadeur en Zambie aura toujours plus de mal à terminer l’année avec son budget, mais le pourtour de la Méditerranée et les membres du conseil permanent de sécurité de l’ONU font partie de ces postes qui ne sont pas sacrifiés ».
Invité au micro de France Inter, Dominique de Villepin n’a pas évité de pointer certaine « traditions » du quai d’Orsay à l’origine de l’aveuglement complice de la diplomatie française:« La règle non écrite pour les ambassadeurs dans les pays arabes et en Afrique, c’est qu’ils ne prennent pas de contacts avec les oppositions, ils sont extrêmement vigilants dans l’attitude vis à vis des pouvoirs, compte tenu de la politique qui privilégie la stabilité. L’exemple de Ruffin au Sénégal prouve que les représailles peuvent être extrêmement rapides. Il faut changer cette règle, nos ambassadeurs doivent être en prise avec la société civile, multiplier les contacts au vu et au su de tout le monde ».
LA VICTOIRE D'UN PRAGMATISME DE RÉSIGNATION
Des dérives structurelles auxquelles l’ancien Ministre des affaires étrangères ajoute également de graves erreurs politiques commises sous le règne de Sarkozy :
« Une action diplomatique doit s’appuyer sur des principes. Une diplomatie qui ne s’appuie que sur des intérêts est toujours en retard d’une bataille. J’ai été inquiet quand j’ai vu les marges de manœuvre de la France se réduire quand nous avons choisi de rentrer dans le commandement intégré de l’OTAN parce que le pilier de l’indépendance allait être touché.C’est un pragmatisme de résignation qui l’a emporté avec Bernard Kouchner alors que l’homme paraissait animé d’idéal. Ce n’est pas la France ! » tranche Villepin.
« Une action diplomatique doit s’appuyer sur des principes. Une diplomatie qui ne s’appuie que sur des intérêts est toujours en retard d’une bataille. J’ai été inquiet quand j’ai vu les marges de manœuvre de la France se réduire quand nous avons choisi de rentrer dans le commandement intégré de l’OTAN parce que le pilier de l’indépendance allait être touché.C’est un pragmatisme de résignation qui l’a emporté avec Bernard Kouchner alors que l’homme paraissait animé d’idéal. Ce n’est pas la France ! » tranche Villepin.
Contributeur au volet «Moyen-Orient» du Laboratoire Européen d'Anticipation Politique, Aziz Enhaili propose une lecture beaucoup plus idéologique de ces couacs évoquant, depuis 2007,un véritable noyautage du quai d’Orsay par les milieux néo-conservateurs : « Ce retard d’allumage parisien est un symptôme d’un mal qui frappe le Quai d’Orsay, en particulier depuis 2007. La «révolution silencieuse » qui, depuis l’élection de Sarkozy, s’est emparée du pays de Jean Jaurès a un nom: le Sarkozie. Pour bien tuer le «Père», le président Nicolas Sarkozy a rapidement entrepris de défaire l’édifice bâti tout au long des décennies précédentes par ses prédécesseurs de la Vème République, notamment cette mal nommée «politique arabe», qui remonte aux années glorieuses de Charles de Gaulle. Un président qui avait doté son pays de l’arme atomique et quitté le commandement intégré de l’OTAN. Signes qui ne trompent pas d’une volonté assumée d’autonomie par rapport au «grand frère» d’outre-Atlantique. N’en déplaise à l’Uncle Sam!
Entouré de néoconservateurs, un réseau influent et actif depuis de nombreuses années en France, Sarkozy leur a livré, à toute fin pratique, le département des Affaires extérieures. Arpentant les chemins de traverse de leurs «grands frères» américains de l’ère Bush fils, ces nouveaux croisés ont marginalisé toute cette génération d’experts et de diplomates arabisants qui n’épousaient pas leurs biais idéologiques ».
Entouré de néoconservateurs, un réseau influent et actif depuis de nombreuses années en France, Sarkozy leur a livré, à toute fin pratique, le département des Affaires extérieures. Arpentant les chemins de traverse de leurs «grands frères» américains de l’ère Bush fils, ces nouveaux croisés ont marginalisé toute cette génération d’experts et de diplomates arabisants qui n’épousaient pas leurs biais idéologiques ».
LE QUAI D'ORSAY RÉDUIT AU RÔLE D'OUTIL D'EXÉCUTION
Une vision des dérives du Ministère des Affaires étrangères qui ne fait pas l’unanimité :« Depuis 2007, on a eu Kouchner et sa petite bande qui sont plutôt des caricatures de libéro-libertaires, américano-centrés mais qui ne sont pas de grands dogmatiques, ils sont plutôt mous d’un point de vue idéologique et surtout très motivés par leur ambition personnelle »explique un haut-fonctionnaire, « en outre, ils se comptent sur les doigts d’une main. Maintenant, il y a un mouvement de fond en ce qui concerne le fonctionnement de l’Etat sous Sarko mais qui vaut pour tous les sujets. Tout se passe à l’Elysée, en politique étrangère, c’est Jean-David Levitte, un véritable ordinateur sur pattes avec un logiciel assez conservateur et giscardo-centriste. Mais ce n’est pas une droite dure ou néo-cons qui pourrait expliquer que l’on défend les dictateurs jusqu’à la dernière minute ».
Quatre ans après sa prise de fonction, la diplomatie française subirait donc les conséquences néfastes de l’hyper-présidentialisation du pouvoir. Depuis 2007, les relations entre les milieux diplomatiques et l’Elysee sont autrement plus tendues que par le passé. L’ambiance a changé. Les diplomates font beaucoup plus attention à ce qu’ils écrivent pour ne pas mettre dans leur correspondance des propos qui iraient à l’encontre de ce qui est supposé être la ligne du parti élyséen. Difficile, par exemple, de laisser entendre dans une note diplomatique que la politique suivie ne va pas dans la bonne direction. « Comme tout est décidé à l’Elysée et que le Quai d’Orsay n’est qu’outil d’exécution. Quand on critique la diplomatie française, on s’oppose directement à l’Elysée. Avant 2007, un Ambassadeur de la région qui avait des doutes ou des critiques à émettre adressait ses remarques au directeur du pôle Moyen-Orient du quai d’Orsay, pas à Claude Guéant directement » confie un diplomate « aujourd’hui, c’est très compliqué, d’autant qu’on a affaire à des gens qui n’ont pas l’habitude qu’on leur dise que leur politique ne tient pas la route…». Avec le risque de voir sa carrière diplomatique stoppée nette, en cas de franchissement de ligne jaune.
L’épisode tunisien en est une démonstration flagrante : discrédité par la gestion de la révolution tunisienne, l’ex-ambassadeur Pierre Ménat est aussitôt remplacé par Boris Boillon, un « Sarkoboy » de la première heure : « c’est un symbole de cette hyper présidentialisation du pouvoir. On ne demande même pas au quai d’Orsay de trouver un représentant de l’Etat capable de répondre aux besoins de la Tunisie d’aujourd’hui. On met un représentant de Sarkozy plus que de la France, C’est un système clanique, ce que l’on reproche d’ailleurs à certains dirigeants qui quittent le pouvoir aujourd'hui. C’est une véritable dérive du fonctionnement de l’Etat ! » constate un ancien du Quai.
Quatre ans après sa prise de fonction, la diplomatie française subirait donc les conséquences néfastes de l’hyper-présidentialisation du pouvoir. Depuis 2007, les relations entre les milieux diplomatiques et l’Elysee sont autrement plus tendues que par le passé. L’ambiance a changé. Les diplomates font beaucoup plus attention à ce qu’ils écrivent pour ne pas mettre dans leur correspondance des propos qui iraient à l’encontre de ce qui est supposé être la ligne du parti élyséen. Difficile, par exemple, de laisser entendre dans une note diplomatique que la politique suivie ne va pas dans la bonne direction. « Comme tout est décidé à l’Elysée et que le Quai d’Orsay n’est qu’outil d’exécution. Quand on critique la diplomatie française, on s’oppose directement à l’Elysée. Avant 2007, un Ambassadeur de la région qui avait des doutes ou des critiques à émettre adressait ses remarques au directeur du pôle Moyen-Orient du quai d’Orsay, pas à Claude Guéant directement » confie un diplomate « aujourd’hui, c’est très compliqué, d’autant qu’on a affaire à des gens qui n’ont pas l’habitude qu’on leur dise que leur politique ne tient pas la route…». Avec le risque de voir sa carrière diplomatique stoppée nette, en cas de franchissement de ligne jaune.
L’épisode tunisien en est une démonstration flagrante : discrédité par la gestion de la révolution tunisienne, l’ex-ambassadeur Pierre Ménat est aussitôt remplacé par Boris Boillon, un « Sarkoboy » de la première heure : « c’est un symbole de cette hyper présidentialisation du pouvoir. On ne demande même pas au quai d’Orsay de trouver un représentant de l’Etat capable de répondre aux besoins de la Tunisie d’aujourd’hui. On met un représentant de Sarkozy plus que de la France, C’est un système clanique, ce que l’on reproche d’ailleurs à certains dirigeants qui quittent le pouvoir aujourd'hui. C’est une véritable dérive du fonctionnement de l’Etat ! » constate un ancien du Quai.
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