Moines de Tibéhirine: le double jeu d’Alger, la «complicité» de la France

Publié le par DA Estérel 83

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L'enquête du juge anti-terroriste Marc Trévidic sur l'assassinat des moines de Tibéhirine, en Algérie, vient de connaître une avancée déterminante. Plusieurs notes "confidentiel défense" des services secrets français, dont le magistrat a récemment obtenu la communication et que Mediapart publie en intégralité, tendent à montrer que les autorités algériennes se sont employées à dissimuler la vérité sur la mort des sept religieux français, disparus en 1996.

Au cœur de ces nouvelles révélations se trouve la question des corps des religieux suppliciés. Tombés aux mains des Groupes islamistes armés (GIA) dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, les moines ont été tués deux mois plus tard – la date exacte n'est pas connue.

 

Les moines de TibéhirineLes moines de Tibéhirine© DR

 

Selon un communiqué du ministère de l'intérieur algérien daté du 30 mai, seules les têtes des victimes avaient été retrouvées par des villageois le même jour ; certaines dans un sac suspendu à un arbre, au bord d'une route entre les villes de Blida et Médéa. D'après les autorités algériennes, les corps décapités n'ont jamais été retrouvés.

La réalité est peut-être tout autre. Ainsi, un "message" du poste d'Alger de la Direction générale des services extérieurs (DGSE) affirme, dès le 25 mai 1996, que « les corps décapités des 7 religieux auraient été découverts dans la région de Ksar el-Boukhari ». Les agents des services évoquent une « information dont la première main n'est pas connue ». « L'hypothèse avancée à l'ambassade est que les têtes des moines seront vraisemblablement "livrées" à proximité de l'ambassade, de l'évêché ou de la maison diocésaine », poursuit le document, déjà cité par Le Monde.

 

 

Dans une autre "message" de la DGSE, daté cette fois du 5 juin 1996, qui cite une personne ayant assisté « à l'identification et à la mise en bière des restes mortels des moines », « seules les têtes ont été présentées sur des coussins d'ouate ».

Le juge Trévidic, qui envisage de se rendre prochainement en Algérie pour les besoins de son enquête, et les parties civiles constituées dans le dossier – il s'agit des familles des moines – se posent désormais deux questions obsédantes. Si les corps décapités des moines ont été découverts dès le 25 mai, où sont-ils passés ? Et qui les a subtilisés ?

Une autre note de la DGSE obtenue par le juge est susceptible d'apporter des éléments de réponse. Dans ce document de deux pages (voir ci-dessous), on peut lire que « le rapatriement des seules têtes à Alger (...) ne permet pas de déterminer les raisons exactes de la mort des moines. Il pourrait s'expliquer tant par le fait que le GIA n'a pas pris la peine de transporter les corps entiers depuis leur refuge que par une tentative des services algériens de dissimuler la cause réelle de la mort des religieux ».

 

« La complicité absolue des Français »

 

M. TrévidicM. Trévidic© B.Klein
Toutes les découvertes du juge Trévidic, qui a récupéré en 2007 l'affaire des moines de Tibéhirine après le départ de la magistrature de son prédécesseur contesté, Jean-Louis Bruguière, accréditent aujourd'hui la deuxième hypothèse. Celle d'un double jeu d'Alger. 

 

D'une part, l'attaché militaire de l'ambassade de France à Alger au moment des faits, le général Buchwalter, avait révélé au juge, le 25 juin 2009, que les sept religieux français n'avaient pas été assassinés par les terroristes des GIA, mais sans doute tués à la suite d'une bavure de l'armée algérienne.

Dans sa note du 4 juin 1996, la DGSE évoque d'ailleurs à ce propos l'existence d'une opération de l'aviation algérienne qui «aurait bombardé le lieu où les moines ont été exécutés», mais «le lendemain de leur exécution».

«En conséquence, la présence de traces de blessures par balles ou éclats sur les corps, s'ils étaient retrouvés, ne serait pas significative de la cause du décès des moines», commentent les services français, qui se basent sur les confidences d'une source dont l'identité a été effacée. Une telle affirmation peut surprendre dans la mesure où la date exacte de la mort des moines n'est pas connue avec certitude...

 

El-ParaEl-Para© DR
Depuis trois ans, le juge Trévidic a par ailleurs recueilli de nombreux éléments laissant penser que deux dignitaires des GIA, Djamel Zitouni et Abderrazak El-Para, soupçonnés d'avoir fomenté et participé au rapt des moines, étaient en réalité manipulés par l'appareil sécuritaire algérien.

 

Mais au-delà du probable double jeu de l'Etat algérien dans cette affaire, les parties civiles affichent désormais leur colère face à ce qu'elles appellent par la voix de leur avocat, Me Patrick Baudoin, «la complicité absolue de la France pour jouer le jeu de la dissimulation des Algériens».

«Les Français savent depuis le 25 mai 1996 que les corps sanx tête des moines ont été retrouvés et il ne se passe rien ! Nous ne l'apprenons que maintenant grâce à l'acharnement de quelques uns. Alors que cette question de la découverte des corps est cruciale et que jamais la France n'en a parlé depuis le début de l'enquête il y a sept ans... », réagit Me Baudoin. 

De fait, les autorités françaises n'ont pas spontanément livré à la justice, malgré plusieurs demandes des déclassifcation, les précieuses notes de la DGSE dont dispose aujourd'hui le juge Trévidic. Il a fallu, pour cela, qu'un ancien chef de poste des services secrets à Alger, Pierre Le Doaré, fasse comprendre au magistrat que le gouvernement lui avait caché plusieurs rapports classifiés.

L'espion à la retraite avait indiqué au juge, lors d'une audition, que seules des notes de synthèse de la DGSE, rédigées depuis Paris, lui avaient été communiquées par les autorités françaises, alors que l'antenne d'Alger avait produit plusieurs rapports "à chaud" sur l'affaire des moines de Tibéhirine.

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Publié dans Affaires

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