Marseille-Chaos, pourquoi ? Nos explications...
Par Louise Fessard 29/10/2010
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Marseille sort en rangs désordonnés du mouvement social contre la réforme des retraites, auquel se sont agrégées des luttes aux revendications plus sectorielles. Vue de l'extérieur la situation semble des plus confuses. Les dockers continuent depuis fin juin à faire grève sur la question de la pénibilité et des retraites. A ne pas confondre avec les agents du Grand port maritime de Marseille (GPMM) qui protestent eux depuis le 27 septembre contre la réforme portuaire de 2008 et le transfert des terminaux pétroliers à une filiale.
Des responsables socialistes marseillais appellent, aux côtés du patronat et de la droite locale, à l'arrêt de cette grève sur les terminaux pétroliers «dramatique pour la crédibilité de la place portuaire de Marseille». Un président de la communauté urbaine, Eugène Caselli, lui aussi socialiste, demande la réquisition des personnels grévistes de deux centres de transfert des ordures ménagères. Des éboueurs reprennent finalement le travail le 26 octobre après quinze jours de grève sans avoir rien obtenu. Autour de l'étang de Berre des raffineries redémarrent mais ne peuvent fonctionner à plein à cause du blocage des terminaux pétroliers de Fos-Lavéra... Décortiquons.
Devant la situation sanitaire (feux de poubelles, rats, etc.), les éboueurs ont repris, mardi 26 octobre, leurs pelles pour déblayer la ville, à l'appel de Force Ouvrière (FO), syndicat majoritaire à la Ville et à la communauté urbaine avec près de 6.000 adhérents sur un effectif de 16.000. En traînant des pieds.
«Ça n'a pas été très bien perçu, explique un agent de maîtrise FO. Les gars étaient prêts à continuer, certains n'ont pas compris qu'on s'arrête pour une question d'hygiène, mais tout le monde politique marseillais, de droite comme de gauche, nous avait demandé de reprendre.» «Nous n'avions jamais été aussi loin depuis longtemps, dit Patrick Rué, secrétaire général adjoint de FO. En 2003, toujours contre les retraites, le mouvement n'avait duré que 13 jours.»
Les syndicats ont gardé en travers de la gorge la mobilisation, le 20 octobre, par le préfet des Bouches-du-Rhône, de 150 hommes de la sécurité civile pour nettoyer les rues commerçantes du centre-ville. Tout comme la réquisition par le préfet, à la demande d'Eugène Caselli, président socialiste de la communauté urbaine Marseille Provence Métropole (MPM), des personnels grévistes des centres de transfert des ordures ménagères des Aygalades et de la Capelette.
«Au lieu de réunir tous les syndicats, Caselli a envoyé la police mardi matin pour dégager les centres de dépôt que l'on bloquait», regrette Renaud Gallimard, de l'intersyndicale (SDU, CGT, Unsa, CFDT), rassemblant des organisations minoritaires qui voulaient poursuivre le mouvement. Mais à Marseille, les syndicats minoritaires n'ont pas voix au chapitre, que ce soit à MPM (socialiste) ou à la ville (UMP). Seule FO est reçue par Eugène Caselli à MPM et Jean-Claude Gaudin à la mairie, lequel mettait encore en avant lors du conseil municipal du 25 octobre les «relations privilégiées» de la ville avec ce syndicat.
«Localement on a toujours réussi à discuter avec la ville, souligne Patrick Rué. Nous n'avons fait que trois grèves en quinze ans, en 1995, en 2003 et en 2010, à chaque fois pour des mouvements nationaux sur les retraites.»
Chez les territoriaux de Marseille et de la communauté urbaine, peu nombreux jeudi dans la manifestation, seuls les personnels des crèches restent donc mobilisés. Ainsi que les personnels des cantines, les fameuses tatas, qui faisaient encore grève dans 260 restaurants scolaires sur 313 vendredi 22 octobre, et comptent bien reprendre le mouvement après les vacances de la Toussaint. «Tant que la loi n'est pas promulguée, on continue», dit Evelyne Michel, responsable des restaurants et déléguée FO.
Le port de Marseille-Fos a lui deux conflits sur les bras : d'une part celui de près de 300 grutiers, agents du Grand port Maritime de Marseille, qui bloquent depuis le 27 septembre les terminaux pétroliers de Fos-Lavéra, d'autre part celui, moins présent dans les médias, des dockers, qui, depuis juin 2010, perturbent le trafic de marchandise sur le port par des mouvements de grève perlée.
Les premiers menés par Pascal Galéoté, version branche dure de la CGT, s'opposent à leur transfert, dans le cadre de la réforme portuaire de 2008 pourtant acceptée à l'époque par la CGT, à une filiale Fluxel dans lequel le GPMM resterait majoritaire (60%). Les seconds, déjà passés dans le privé, se battent sur les retraites et la reconnaissance de la pénibilité, des négociations engagées en 2008 qui ont fait «un bond en arrière» avec la réforme des retraites, selon Stéphane Mongellas, délégué syndical CGT des bassins est de Marseille.
«Tout le monde fait l'amalgame avec les grutiers mais nous ne bloquons pas le pétrole, qu'on ne nous rajoute pas des casseroles, demande-t-il. La négociation sur la pénibilité avait pratiquement abouti jusqu'à ce que le ministère des transports fasse brusquement marche arrière sur les cinq ans de départ anticipés obtenus, et qu'on soit obligés de monter d'un cran dans les manifestations. On ne se voit pas à 65 ans monter sur des containers de 50 mètres de haut, travailler le matin, dans le froid !»
Les trois des quatre raffineries de l'étang de Berre qui étaient dans le mouvement contre les retraites se débloquent, elles, progressivement. Les salariés de la raffinerie Total à La Mède ont voté la fin de la grève mercredi, ceux de LyondellBasell ont voté le déblocage du dépôt pétrolier du site jeudi, et, à Lavéra, les salariés de la raffinerie d'Ineos avaient repris les expéditions de carburant mardi. La reprise d'un production normale demeure cependant conditionnée par la fin du blocage des terminaux pétroliers de Fos-Lavéra qui approvisionnent en pétrole brut six des douze raffineries françaises.
Côté politique, c'est l'union sacrée contre les syndicats en train «de me détruire Marseille», selon le maire Jean-Claude Gaudin, cité par Le Point. Les socialistes ne sont pas en reste pour attaquer la CGT, accusée dans un communiqué par Patrick Mennucci, maire du premier secteur de Marseille et président du groupe socialiste au conseil municipal, de «se cacher derrière (la) revendication très populaire» de la retraite à 60 ans «pour défendre des intérêts très catégoriels». Ils mènent une grève «dramatique pour la crédibilité de la place portuaire de Marseille», selon Jean-Noël Guérini, président socialiste du conseil général. Lui préfère saluer la suspension de la grève par FO qui a fait «un choix salutaire et courageux».
Seul Michel Vauzelle, président socialiste du conseil régional, se fend d'uncommuniqué rappelant au premier ministre que «la mission première d’un gouvernement n’est pas d’alimenter une situation de conflit et de radicalisation des mouvements de contestation à l’échelle du pays». Un jeu d'équilibriste avec la position nationale du parti, opposé à la réforme des retraites, pas très bien perçu par les syndicats.
«Au Sénat et à l'Assemblée, les socialistes se sont battus contre la retraite à 62 ans, mais les socialistes marseillais ne se sont pas trop battus à nos côtés : la rose n'a plus d'épines», lance, amer, un employé FO de la Société d'exploitation du réseau d'assainissement de Marseille (Seram).
«C'est un grand gâchis», soupire de son côté l'UMP Renaud Muselier, pour qui «certains syndicats se servent de la réforme des retraites pour leur intérêt propre, comme Pascal Galéoté, qui a la prétention de remplacer Bernard Thibault à la tête de la CGT en montrant localement qu'il est le plus fort.» Les syndicats seuls responsables ? Le député UMP des Bouches-du-Rhône reconnaît du bout des lèvres que des «monopoles problématiques se sont installés et font passer la défense du personnel avant l'intérêt général».
Mais, plutôt que de s'attaquer à «la relation privilégiée» et historique de la ville avec FO, instaurée par Gaston Defferre et poursuivie par Jean-Claude Gaudin, Renaud Muselier s'en prend plutôt au camp adverse, en la personne du président de la communauté urbaine socialiste, Eugène Caselli. «Il a expliqué qu'il voulait arrêter le fini-parti chez les éboueurs, puis a voulu redisposer les secteurs donnés au privé et au public, puis remunicipaliser complètement le ramassage des ordures, mais qui en réalité n'a fait qu'augmenter la taxe de ramassage des ordures ménagères et augmenter le nombre de personnels», accuse l'élu UMP.
Pierre Godard, porte-parole du SDU 13-FSU et tête de liste du NPA aux régionales, va bien plus loin dans la mise en cause des dirigeants politiques. «On nous disait que Marseille décolle avec le titre de capitale européenne de la culture, mais les problèmes fondamentaux n'ont pas changé, estime l'ancien éboueur. C'est le désastre des élites marseillaises ; le fait qu'on n'ait pas résorbé mais accru la polarisation sociale des richesses dans la ville, ce qui explique la permissivité d'une population qui en prend plein la gueule à l'égard du mouvement social ; et le fait qu'on ne sache résoudre les conflits autrement que par le clientélisme, mais quand il y a ébullition, le système se retourne contre le politique.»