Madame je rame et Monsieur j'y suis
Qui peut dire à quoi ressemble le stylographe de François Hollande? Presque personne, alors que chacun aura observé à quel point Martine Aubry se sert du sien. Ça n'a l'air de rien mais tout était là: l'homme libre sans attaches et la femme appliquée notant laborieusement.
L'une fut monophonique; serrant les dents, fronçant les sourcils, creusant son sillon, sérieuse à n'en plus finir. L'autre était dans la quadriphonie; je détends l'atmosphère, je prends de la hauteur, je vends de l'espoir, je ne vous cache pas que ce sera difficile.
François Hollande, avec une palette maîtrisée, eut un mot pour chacun, osant dans sa conclusion un «je me suis enraciné sur cette terre [la Corrèze]», aussitôt suivi d'un «je revendique d'être neuf». Il manifesta le talent de Maurice Chevalier dans le film de Maurice Tourneur Avec le sourire(1936!...). Quand le comédien démontre qu'il faut séduire chaque niche en particulier et tout le monde à la fois, en chantant Le chapeau de Zozo:
Ce fut injuste au possible! Tout semblait se liguer contre Martine Aubry. On demande à François Hollande de nous parler de sa future présidence: paf ! des photographies de la cour de l'Élysée puis de drapeaux français s'affichent et soutiennent son propos. Idem avec sa conclusion: les drapeaux reviennent. Pour sa concurrente: macache!
On interroge le candidat sur la Turquie. Apparaît alors, telle une muleta, le drapeau rouge avec croissant du cru. Synchrone, François Hollande répond par la défiance envers Ankara. Martine Aubry, courageusement mais à rebours de ce que suggérait l'intrusion photographique, dit: «Ne fermons pas la porte...» Elle se lance dans une synthèse fine et juste sur l'ambivalence des élites démocrates par rapport à une Europe à laquelle les religieux vouent un intérêt paradoxal. Elle a perdu, encore une fois, la bataille de l'image.
Rien ne lui profite, tout la dessert. La complicité affichée entre les journalistes et son rival. Sa voix monocorde attachée à convaincre, cependant que son adversaire déploie des «je»graves et gonflés d'autorité tranquille, pour enchaîner avec des tremblés vers les aigus rappelant l'enfant rêveur ou facétieux qu'il a su demeurer.
Quand elle dit «non», elle semble revêche, rageuse; à sa poursuite. Quand il dit «non», il apparaît crédible, inatteignable, déjà dans la fonction. Il parvient même à démultiplier ses «non»: il offre, à côté du «non» des sommets, prononcé avec la prééminence qui sied, un «non» sarcastique; le «non» des petits, des obscurs, des sans-grades...
Elle exécute une gestuelle limitée, un peu timide, ronde et de bonne volonté, telle une dame cathéchiste. Il ferme le poing, pointe l'index, tend le bras, ouvre la main pour signifier l'étrave d'un navire (héritage sémiotique de Jospin), trace une route imaginaire avec des mouvements amples et saillants.
Elle ressemble à un hamster dans sa roue et lui à un culbuto qui revient toujours au centre, aussi bousculé soit-il.
Statique consciencieuse et indéchiffrable protéiforme
Elle est dans sa tranchée, il occupe tous les terrains. Elle l'écoute quand il parle. Lorsqu'elle s'exprime, il cherche la caméra des yeux, dans le petit carré dévolu par la réalisation, comme en une cabine de Photomaton: n'est-ce pas la préfiguration de ce portrait officiel qui ornera l'an prochain nos mairies et nos écoles ?!
La réalisation en forme de ronde joue avec la gauche et la droite, intervertit les places, brouille les codes. Cela ringardise forcément la statique consciencieuse, tout en favorisant l'indéchiffrable protéiforme. Ce pas de deux s'avère conçu pour lui, à la fois raide et fluide, introuvable et surgissant, jouant avec les mots et leur pouvoir de suggestion:«Je ne suis pas une gauche molle.» Il réussit le prodige de parler sérieusement tandis que son œil s'allume au jeu de mots qu'il ne fera pas: «L'État doit mincir.»
Tandis que Martine Aubry – l'œillade n'est pas son fort – s'engonce dans l'authenticité, François Hollande superpose les deux images qu'il exsude, sans que l'une parvienne à chasser l'autre dans l'esprit public: le responsable ascétique la peau sur les os et le bon gros qui rassure en blaguant.
Le copain, soudain, comme un cheval qui bronche, devient professeur plein de morgue à propos de la règle d'or ou du redoublement des élèves du secondaire, traitant, avec moultes mimiques dépréciatives, sa camarade en cancre.
Il donne l'impression d'être «solide» avec ses phrases définitives, entre Clemenceau et Monsieur Prudhomme: «Le désendettement rend souverain.» De son côté, tout en fonçant tête baissée, elle procède par dénégations alambiquées: «Je ne prends pas un engagement que je ne peux pas respecter.»
Martine Aubry semble de bout en bout exécuter une polonaise, cette danse qui consistait à montrer sa force avantageuse. François Hollande est adepte du tango, qui commence par un pas en arrière. Il va chercher son assise, puis repart de l'avant. Ce deuxième mouvement est toujours marqué par quelque mot de liaison, qui donne le rythme: «Dès lors», «donc», «là aussi», «bon alors», ou encore les«qu'est-ce qu'il faut faire?», «qu'est-ce que je propose?»...
Tandis qu'elle court sans cesse après son troisième point, souvent interrompue avant d'avoir pu le développer, lui se complaît dans du binaire efficace: ce qui fut fait malgré moi, ce qui s'arrangera grâce à moi...
La dualité parfaite de François Hollande lui fait prononcer une phrase qui recèle soudain des doubles sens: «Vous licenciez, vous payez plus cher.» On croit entendre, comme dans Tintin au Congo: «Vous licencié, vous payé plus cher.» Voilà un holorime: on n'avait entendu pareille vélocité linguistique depuis Victor Hugo et son «Gal amant de la reine alla tour magnanime/ Galamment de l'arène à la tour Magne à Nîmes»...
Alors que Martine cite à tout va (son papa par-ci, Papandréou par-là), telle une alpiniste cherchant des prises au cours d'une ascension pénible, François sifflote sur les cimes. On l'attaque? Il esquive et repart: «J'ai été européen, mais ça ne peut plus marcher...» Comprenne qui pourra, c'est-à-dire tout un chacun.
La fin fut tragique. Le seul moment de bafouillage survint quand Martine Aubry prononça: «Nous combattrons ensemble les violences faites aux femmes.» Une ombre manhattanienne sembla passer.
François Hollande offrit une conclusion digne de Ronald Reagan. D'abord une blague liminaire (opening joke) à propos de sa condition d'homme féministe briguant le poste contre une femme, ensuite un développement sur la fierté française et «l'acte de confiance», puis un appel à ce qu'il fût«largement victorieux»; au moment où la caméra fixait pour l'éternité le regard de cocker d'une Martine Aubry manifestement fataliste.
Au dernier plan, il pouffait avec un naturel presque fat, tandis qu'elle souriait malaisément.