Ma nuit au Fouquet's
Ils viennent de Lorient. Il porte blouson de cuir noir et écharpe blanche. Elle porte serre-tête en velours sur cheveux blonds éméchés. Il ont décidé de finir leur balade sur les Champs par un verre de vin blanc. Ici, au 99 avenue des Champs Elysée. Parce qu'ici, «il y a cinq ans… vous vous souvenez ?», lâche-t-il en un clin d'œil. «Hein, vous savez…?», s'inquiète-t-il soudain.
Il est 18h30 au bar du Fouquet's, Paris VIIIe. Il y a cinq ans, Cécilia avait convié ici toute l'aristocratie du capitalisme et des jet-setters pour fêter, en bande et sur une bande son de Madame Ardisson, la victoire de celui qui était encore, par intermittence, son Nicolas. Cinq ans plus tard, au soir du 6 mai 2012, le Fouquet's a des allures de brasserie surannée. Lourdes moquettes, nappes blanches et fille de salles en tailleur noir et collant chair. Il est 18h30 et tout respire l'ennui.
Ils sont venus de Lorient et ne savent pas encore. «On a gagné?», demande-t-il en se penchant un peu. A cette heure, seuls les regards, les sous-entendu signent les fraternités. Certains déjà semblent entrés en résistance. Sur mon Iphone la page du Soir titre Hollande président. Je le fais glisser sur le bar en précisant «La presse belge…». «C'est la merde!», souffle-t-elle. Ils étaient venus à Paris voir le fils de monsieur, ils avaient prévu de faire une surprise à la«tata» de madame. Une petite fête entre soi, «elle est UMP». Il n'y aura pas de surprise. Ils quittent le Fouquet's, déprimés, non sans avoir sifflé le fond de leur verre. «On est déjà dans la merde, mais on y sera encore plus demain, dans la merde!» Elle est exaspérée, outrée «Bonjour la France terre d'asile!» «Bon courage», lâche-t-il en serrant la main. On aurait envie de lui dire de même.
Le Fouquet's n'est plus à la fête, le Fouquet's a perdu de son rang. Un type attablé est chaussé de crocs. Il parle anglais avec sa dame. A deux tables de lui, un couple vient d'Allemagne. Elle connait le Fouquet's, «le restaurant de Sarkozy», glisse-t-elle avec cette pointe d'hésitation grammaticale qui pourrait laisser croire que l'ancien président en est le chef toqué. Un couple d'Indiens entre, s'assoie, non loin de deux Chinoises. Un couple d'hommes bioniques prend place sans peine au centre de la salle. La veille pourtant, la réceptionniste avait assuré «c'est complet» pour couper court à toute tentative de réservation.
Dehors, les CRS s'installent. Deux devant chaque porte, deux bandes de quatre pour faire les 100 pas. Chaque table les suit des yeux.
Il est 19h50, un zeste de fébrilité perturbe le ballet des serveurs.«Qu'est ce qu'on dit, pour les CRS?» s'enquièrt un chef de rang.«Dis leur qu'il y a Madona qui vient», susurre le maitre d'hôtel.
20h. Les CRS s'arrêtent et montent la garde. Les vitres double-vitrage et anti-effraction étouffent le bruit de la rue. Trois jeunes filles d'une insolente beauté marchent à vive allure, elles n'ont qu'un doigt d'honneur en guise de salut à ceux qui, attablés, les matent. Un homme seul et impassible devant son assiette regarde la télévision sur son téléphone portable. Il y a quelque chose de Chabrol dans ce théatre et ses silences. Un chef de rang qui il y a cinq ans était dans la maison d'en face est rassuré: «Une réélection de Sarkozy, ce n'aurait pas été bien pour les affaires». Comprendre les affaires du restaurant.
La carte du Fouquet's préserve son business. Si elle propose une demi-volaille Francis Huster, un tartare Benabar, si elle rappelle l'histoire de l'établissement et se délecte des rencontres de Gabin et Michèle Morgan et même de l'irruption des féministes deLibération qui en 1999 dénoncèrent cette pancarte derrière le comptoir interdisant le bar «aux femmes seules», pas un mot sur ce qui, un soir de mai 2007, fit braquer sur l'enseigne toutes les caméras de France. Pas un mot sur la nuit du Fouquet's. Même le cocktail l'Apparition, qui ce soir-là fut proposé aux convives a disparu.
20h30, dehors. Les Champs sont en liesse. Klaxons et embrassades.«Faites attention à votre sac», glisse,en guise d'au revoir, le portier du Fouquet's. Des touristes se prennent en photos devant les forces de l'ordre devant l'établissement. Deux couples d'amis, vétérinaires, professeur et experte comptable, sablent le champagne. Il a tout emporté dans son sac, coupes, bouteille et feuille A4 flanquée d'un «Bling-bling badaboum»: sa femme l'immortalise sur son téléphone portable.
Les Champs s'enivrent de la ferveur des jeunes. Une France Black-Blanc-Beur, plus adepte de la casquette que du ballon rond, n'en déplaise à Nadine Morano. Des voitures sortent des drapeaux algériens, tunisiens et même un du PGS. Devant le Fouquet's, une décapotable ralentit. Une femme est au volant, un homme à ses côtés. Il a quelque 30 ans, origines "pas d'ici". Face aux forces de l'ordre, il se lève, hilare, et brandit d'une main un drapeau français, de l'autre un passeport.