Libye: le fiasco du partenariat voulu par Nicolas Sarkozy
Mardi, le décor choisi par Mouammar Kadhafi pour son intervention, le «palais-caserne» de Bab Azizia, avait un air de déjà-vu à la télé française: c'est en effet là, en juillet 2007, que Nicolas Sarkozy a paraphé l'«accord-cadre de partenariat» entre la France et la Libye. Une signature destinée à récompenser le colonel pour la libération des infirmières bulgares, et achever de réhabiliter Tripoli sur la scène internationale.
A l'époque, dans ce haut lieu de la dictature libyenne, Nicolas Sarkozy avait accepté de remplir le Livre d'ordu «Guide suprême»: «Je suis heureux d'être dans votre pays pour parler de l'avenir!», avait-il écrit, comblé par la signature d'un «partenariat industriel de défense», prometteur pour les sociétés d'armement françaises, et d'un «mémorandum d'entente» en matière de nucléaire civil, censé déboucher sur la vente d'une centrale de dessalement d'eau de mer. Trois ans plus tard, c'est depuis Bab Azizia que Mouammar Khadafi, plus intraitable que jamais, promet à son peuple une guerre civile.
Pour la diplomatie sarkozyenne, qui a parié sur la normalisation du régime, et prétendu aider la Libye à «rejoindre le concert des nations», trois ans durant, c'est le fiasco. Confrontée au bilan catastrophique de cette «Realpolitik», la droite entame aujourd'hui un douloureux rétropédalage.
Dès mardi soir, Bernard Accoyer a ainsi mangé son chapeau pendant dix longues minutes, sur Europe-1. C'est lui, en décembre 2007, en tant que président de l'Assemblée nationale, qui avait déroulé le tapis rouge dans la cour du Palais-Bourbon, pour le premier voyage officiel du dictateur à Paris. A l'issue de la rencontre, boycottée par l'opposition, Mediapart l'avait enregistré, qui vantait «la démarche positive» du colonel «en direction d'un meilleur respect des droits»:
Sommé de s'expliquer, mardi soir, Bernard Accoyer a donc invoqué «une déraison» subite de Mouammar Kadhafi: «Les hommes peuvent changer; c'est même la particularité des hommes d'avoir des périodes où ce qu'ils ont fait a pu être tout à fait condamnable, et ensuite ils peuvent parfois se racheter, et puis ils peuvent rechuter», a-t-il bafouillé. Avant d'admettre, in fine, un «raté» de Nicolas Sarkozy: «Il y a eu tentative d'ouverture de la France; aujourd'hui, force est de reconnaître que c'est un échec. Telle est l'histoire.»
Mercredi matin, la plume de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, a pour sa part refusé tout mea culpa, sur France Info: «Est-ce qu’on savait (Kadhafi) capable de tout? Oui. (…) C’est pas de la realpolitik, le général de Gaulle disait: “La politique se fait à partir des réalités.” (…) Si le prix à payer pour éviter qu’un pays tout entier verse dans le terrorisme, c'est qu'il faut serrer la main à un chef d’Etat peu convenable, eh bien je pense qu’il est du devoir des Etats de le faire.»
En conseil des ministres, mercredi, le président de la République s'est finalement retrouvé à proposer à Bruxelles des «sanctions concrètes» à l'égard de «tous ceux qui sont impliqués dans les violences en cours» en Libye – suivez son regard. Parmi les mesures envisagées: «l'interdiction d'accès au territoire de l'Union», dont la France.
Dès son élection, Nicolas Sarkozy a vu, dans le pays du colonel Kadhafi, un gisement de contrats. Ainsi à Tripoli, en juillet 2007, des accords de coopération sont signés tous azimuts (sept en tout), dans les secteurs scientifiques, culturels, économiques, etc. Les chiffres les plus fous circulent. Le 7 décembre 2007, le fils du leader libyen, Seif el-Islam, parle de milliards dans une interview au Figaro: «Nous allons acheter pour plus de 3 milliards d'euros d'Airbus, un réacteur nucléaire, et nous voulons aussi acheter de nombreux équipements militaires. Nous négocions sur les Rafale. Des compagnies françaises ont remporté des marchés importants, comme par exemple la construction du nouvel aéroport de Tripoli.» Il s'avance beaucoup, mais sert au mieux la communication de Nicolas Sarkozy.
Le lendemain, au sommet euro-africain de Lisbonne, à quelques jours du débarquement de Mouammar Kadhafi à Paris, le président de la République française expose ses objectifs en termes crus à la presse: «On ne peut pas, à longueur de colonnes de journaux, décrire l'importance de son déficit commercial comme un des problèmes de la France, et s'étonner que le président de la République française se retrousse les manches pour aller chercher un à un les contrats.» Et Kadhafi? «Il a sa personnalité, son tempérament. Ce n'est pas moi qui vais le juger.» Tout est dit. En marge du sommet, Nicolas Sarkozy souffle cette petite phrase au dictateur, captée par une caméra de France-24: «Je suis heureux de vous recevoir...»
Les images de France-24:
Le 10 décembre 2007, à l'heure où le «Guide» dîne à l'Elysée, sa tente bédouine plantée au cœur de Paris, Claude Guéant vient assener aux Français, en direct sur France-2, la nouvelle doctrine diplomatique française: «Il est maintenant possible d'avoir des relations normales avec la Libye, c'est souhaitable.» Après avoir renoncé en 2003 aux armes de destruction massive, signé en 2004 un accord d'indemnisation des victimes de l'attentat contre le DC10 d'UTA, puis libéré en juillet 2007 les infirmières bulgares,«la Libye lutte aujourd'hui avec la France, avec toutes les démocraties occidentales, contre le terrorisme», tranche le secrétaire général de l'Elysée.
Questionné par David Pujadas sur la dernière petite phrase du colonel, qui trouve «normal que les faibles aient recours au terrorisme», Claude Guéant balaye: «C'est un commentaire, pas une profession de foi.»Potentiel rempart contre la lutte contre l'immigration clandestine venue d'Afrique noire ou le trafic de drogue, le pays de Kadhafi se retrouve élevé au rang d'ami de la France. Paris pense encore pouvoir convaincre le colonel de soutenir le projet d'Union pour la Méditerranée, si cher à Nicolas Sarkozy; on lui ouvre donc les chasses de Rambouillet.
A l'époque, les honneurs réservés au dictateur choquent jusque dans les rangs de la majorité. A l'Assemblée, la rencontre est séchée par Jean-François Copé (au prétexte d'un agenda chargé), mais aussi boycottée par l'ensemble du Nouveau centre et quelques UMP, comme le rappellent des enregistrements recueillis alors par Mediapart:
Qu'importe. L'approche sarkozyenne ne bougera plus d'un iota. Depuis trois ans, le chef de l'Etat se félicite à intervalles réguliers de son partenariat avec la «Grande Jamahiriya arabe, libyenne, populaire et socialiste», par exemple en juin 2010, après la signature d'un contrat entre les Chantiers de l'Atlantique et la société libyenne GNMTC pour la fabrication d'un paquebot de croisière, qui «illustre les liens croissants qui unissent la France et la Libye, et leur volonté de coopération commune et amicale», d'après un communiqué fanfaronnant de l'Elysée.
Ainsi en 2009, le guide pratique sur la Libye, rédigé à destination des firmes hexagonales par le Service économique de Bercy à Tripoli, se montre carrément béat: «De retour sur la scène internationale depuis 2003, la Libye est devenue un véritable eldorado pour les entreprises étrangères», peut-on lire dans le résumé, qui vante «la stabilité politique» du pays. Le marché est jugé «extrêmement prometteur», les relations franco-libyennes«excellentes».
Au fond, l'affaire est entendue, comme l'explique encore Boris Boillon, l'actuel ambassadeur de la France en Tunisie, en novembre dernier, sur le plateau de Canal+: «Kadhafi a été un terroriste, il ne l'est plus, il a fait son autocritique. (...) Dans sa vie, on fait tous des erreurs et on a tous droit au rachat.»
Mais derrière l'auto-congratulation, l'exécutif n'a jamais tiré le véritable bilan de trois ans de partenariat avec la Libye (rendu possible par la première visite de Jacques Chirac à Tripoli en 2004). «Le gouvernement doit aujourd'hui s'expliquer sur les suites données aux accords passés en 2007, réclame François Loncle, député PS qui siège à la commission des affaires étrangères, ancien membre à la commission d'enquête sur les conditions de libération des infirmières bulgares. Il faut faire le point sur les contrats évoqués à l'époque, sur toutes les contreparties, sur la coopération policière. Tout cela est resté dans le secret!»
En 2010, les exportations françaises en Libye ont bondi de 32,5% par rapport à 2009, pour atteindre 980 millions d'euros, d'après Ubifrance. Au premier poste, les matériels de transport (en particulier la vente d'Airbus), pour 358 millions d'euros. En second lieu, les équipements électroniques, électriques et industriels. Mais le sort des grands contrats évoqués à l'été 2007, lui, se révèle pour le moins inégal.
→ Côté civil, d'abord, le point culminant de l'escapade libyenne de Nicolas Sarkozy avait été l'annonce d'un «mémorandum d'entente» sur le nucléaire, censé déboucher à terme sur la vente par la France d'un réacteur pour uneusine de dessalement d'eau de mer.
«L'eau potable est rare en Libye», justifiait alors Claude Guéant. Le 10 décembre, lors du séjour du «Guide suprême» à Paris, Nicolas Sarkozy répétait à son tour, mettant Areva devant le fait accompli: «La France signera des contrats de collaboration pour une usine de dessalement de l'eau de mer avec un réacteur nucléaire.» Le mémorandum s'est, en fait, révélé ultra flou, autorisant simplement «les institutions et entreprises industrielles des deux pays à œuvrer conjointement en vue de la réalisation de projets de production d'énergie nucléaire et de dessalement de l'eau»... Les modalités prévues de mise en œuvre? «Les deux parties s'engagent à accélérer les négociations» (sic).
Si un accord final de coopération en matière de nucléaire civil a bien été signé en juillet 2008, qui porte également sur l'exploration minière de l'uranium, la France est depuis en concurrence avec la Russie, l'Ukraine et le Canada, qui ont aussi décroché des accords. Chez Areva, sollicité par Mediapart, on fait ainsi le bilan des accords de 2007: seulement trois contrats ont réellement été passés, pour 300 millions d'euros, avec l'électricien libyen Gecol, pour renforcer le réseau. Mais aucune trace, in fine, d'une usine de dessalement, qui n'a jamais été «son cœur de métier».
→ Le 2 août 2007, des sources libyennes avaient aussi annoncé la signature avec des entreprises françaises de contrats pour un montant total de 296 millions d'euros d'équipements militaires: 168 millions d'euros pour l'achat de missiles antichar Milan et 128 millions pour des systèmes de communication. Pour le coup, le contrat sur les missiles Milan a bien été finalisé en octobre 2007, confirme à Mediapart la société MBDA, qui ajoute que les livraisons ont depuis «commencé».
→ La visite de Kadhafi en France avait également relancé les rumeurs sur la vente d'hélicoptères Eurocopter, mais surtout d'avions Rafale, dans le cadre de l'«accord de coopération dans le domaine de la défense», publié auJournal officiel le 10 octobre 2007. Depuis octobre 2006, la presse se faisait régulièrement l'écho d'une négociation franco-libyenne autour du «fleuron» du groupe Dassault, encore jamais exporté à ce jour. En janvier 2007, le Journal du dimanche en avait remis une couche, affirmant que les négociations portaient sur 13 à 18 Rafale. «Il n'y a ni discussion, ni négociations», avait alors démenti Dassault.
Or, début 2008, le Rafale est revenu sur le devant de la scène: Hervé Morin, ministre de la défense à l'époque, confirme qu'un contrat de 2,5 milliards d'euros pour 14 Rafale entre dans sa phase finale. Et puis plus rien.
En mai 2009, à nouveau interrogé sur cette fameuse vente, Hervé Morin répondait: «On est sur des sujets dont moins on parle, mieux on se porte.»Quelques mois plus tard, coup de tonnerre: on a compris que la Russie était sur les rangs. Tripoli serait engagé dans des négociations avancées avec Moscou portant sur l'achat d'une première série de 12 SU-35, 4 SU-30, 6 Yak-130 d'entraînement ainsi que d'hélicoptères de reconnaissance Ka-52 et d'assaut MI-35, croit savoir la presse russe.
Mais Dassault ne s'est pas avoué vaincu pour autant. Et rebelote à l'été 2010.La Tribune affirme que Dassault Aviation, Thales, le fabricant de missiles MBDA, filiale de BAE Systems, EADS et Finmeccanica, négocieraient toujours une vente du Rafale à la Libye. Les discussions pourraient déboucher sur la signature d'un contrat avant le 11 août, explique le quotidien, mais le calendrier reste très imprévisible. Et de fait, le 11 août passe, et toujours rien.
Jean Guisnel, journaliste spécialiste des questions de défense, évoque ce contrat dans son livre Armes de corruption massive, secrets et combines des marchands de canon: «À l'automne 2010, les ventes de cet avion à Tripoli semblaient toutefois assez compromises par plusieurs facteurs: la réticence des autorités françaises concernant la vente aux Libyens des missiles MICA à longue portée et la nécessité de leur fournir des équipements électroniques ITAR free» – c'est-à-dire ne comportant aucun équipement d'origine américaine, soumis à la norme International Traffic in Arms Regulations, qui imposerait de solliciter l'accord de Washington.
Le 4 janvier 2011, Les Echos suggéraient qu'on était toujours guère avancé:«En Libye, la situation reste tout aussi indécise. Les négociations pour l'acquisition de 14 Rafale (avec option sur 36 supplémentaires) sont terminées depuis la fin novembre, indique-t-on de sources concordantes. Même le prix a été arrêté. Mais personne ne sait si le colonel Kadhafi signera ou non, et quand.» D'ici à ce que Kadhafi ne soit même plus en position de signer...
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