Lettre ouverte aux esclaves des faiseurs d'opinion
Quand nous aurons suffisamment de recul pour analyser la période actuelle marquée par le matraquage de l’opinion publique par les entreprises de sondages et leurs adjuvants de tous poils (certains journalistes, certains politologues, certaines personnalités politiques), qu’allons-nous craindre de devoir avouer ? Que trop de « bons esprits » auront été les jouets consentants de cette manipulation à grande échelle !
Nous le savons pourtant avec la plus grande certitude depuis plus de trente ans et les travaux de Pierre Bourdieu : l’opinion publique n’existe pas, elle n’est jamais qu’une invention, une construction intellectuelle. Pour que cette invention existe et perdure, il y faut des gens qui la produisent (les entreprises de sondages), des gens qui la propagent (professionnels des médias et politologues analystes) et des gens qui y croient (citoyens et acteurs politiques). Pour que cette invention s’installe très fortement dans une société, il faut que des liens entre ces gens en réseau fassent système, donc que des convergences d’intérêts (matériels et financiers, professionnels, idéologiques) fonctionnent très fortement et très régulièrement entre les lieux de production, de médiation, de réception. Ce système a été bien décrit par le sociologue Patrick Champagne et quelques autres.
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Cela signifie que la production de sondages n’est pas scientifique, même s’il existe des méthodes de fabrication qui cherchent la rigueur. Seuls, les sondages « sortis des urnes » sont fiables, les gens révélant en ce cas ce qu’ils ont voté, donc un comportement qui a existé. Pour les sondages à une semaine d’une élection, la fiabilité est encore bonne car les opinions, qui ne sont pas des comportements, se sont cristallisées. Pour les sondages d’intentions de votes à 12 ou 18 mois d’une élection, la fiabilité est quasi nulle. Mais le matraquage peut être omniprésent, même si on ne connaît pas les futurs candidats en lice. Et les jeux de décryptage d’indices subtils (ira-t-il ? n’ira-t-il pas ?) occupent alors tout l’espace des possibles. Nous baignons dans cette nébuleuse.
Les exemples de grossières erreurs faites dans leurs prédictions par les entreprises de sondages en France ou ailleurs sont bien connus. Celui qui écrit ces lignes a commis un livre intitulé « Mai 81 : Mitterrand Président ». Ce livre analysait la façon dont les médias avaient « couvert » la Présidentielle de 1981, et un chapitre se nommait « La tyrannie des sondages ». Une formidable polémique avait été déclenchée à l’époque, concernant les méthodes des sondeurs et leurs interprétations des résultats. Et très peu de sondages avaient donné Mitterrand vainqueur (3 sur près de 40)!
Bien sûr, 30 ans se sont écoulés et les sondeurs ont perfectionné leurs façons d’investiguer ! Mais il est des difficultés incontournables qui ne permettront jamais de prédire à coup sûr l’avenir
L’IFOP a été créé en 1938. La première loi importante pour réglementer les sondages date de 1977 en France et depuis cette date, presque rien de fondamental n’a été fait pour la transparence des sondages. C’est tellement vrai que deux parlementaires, l’un de droite (Hugues Portelli, UMP) et l’autre de gauche (Jean-Pierre Sueur, PS), viennent de faire voter au Sénat un projet de loi pour parvenir enfin à mettre de la clarté et de la sincérité dans ce domaine. Ils ont obtenu le consensus au Sénat, mais l’Assemblée nationale, plus exactement la majorité de droite, renâcle devant la nécessité de faire examiner ce texte. Préfèrerait-elle l’opacité et les jeux délétères qu’elle permet ?
Que dit ce texte ? Il s’attaque notamment à deux questions majeures : le rappel ultra-nécessaire de la marge d’erreur de tout sondage (3% en moyenne) et la divulgation des critères de correction que toutes les entreprises de sondages pratiquent mais ne révèlent jamais, à l’image du grand chef de cuisine cachant ses recettes ! Autrement dit : tout sondage est toujours accompagné d’une marge d’erreur de + et - 3%, ce qui est capital quand les résultats des prévisions sont serrés, et le public doit savoir comment les résultats bruts sont devenus des résultats définitifs après correction.
La France est l’un des pays qui consomment le plus de sondages au monde : plus de 1000 par an, soit plus de 3 par jour. La frénésie de sondages a gagné le Président de la République, et la Cour des comptes a révélé qu’entre janvier 2008 et septembre 2009, cela avait coûté 5 millions d’euros à l’Etat. Des enquêtes ont été commandées et payées en partie par l’Elysée. Des entreprises de sondages bénéficient de complicités dans certains journaux. Les cas de résultats contradictoires entre entreprises de sondages et journaux commanditaires se multiplient. Ce foisonnement d’enquêtes d’opinion, cette inflation des coûts financiers ont généré un laxisme méthodologique chez les sondeurs qui n’hésitent pas actuellement à promettre des gratifications aux sondés en ligne.
Le sondage n’est-il qu’un jeu politique et médiatique ? C’est bien plus grave. Chez les journalistes, il fait office de roue de secours de la pensée : quand il ne sait plus que dire, le journaliste exhibe un sondage ; pourtant, il sait que sur le même sujet, il y a des sondages contradictoires, mais peu importe, produire un sondage, c’est pouvoir toujours parler et parfois « clouer le bec » de l’invité politique de façon commode. Plus besoin de lire les programmes des acteurs politiques, mieux vaut se référer à un sondage, ce qui est se défausser en faisant parler le sondeur à sa place. La question de la neutralité du journaliste ne se pose plus clairement.
Pour le système Médias-Sondeurs-Politiques, le matraquage des sondages impose ce qu’on appelle « l’agenda ». Le premier à avoir compris l’utilité d’être le maître de l’agenda social du pays est Sarkozy : à peine élu, il a mis son point d’honneur à obliger les médias à parler tous les jours de lui. Et il a amplement réussi, jusqu’à l’overdose et le passage par la vie privée. Nous sommes dans une situation similaire, mais avons-nous compris que la fonction d’agenda est à présent tenue par les sondages, et donc derrière eux, par les entreprises de sondages, les journalistes paresseux et les politiques crédules ou tacticiens ?
En 2007, le nombre de membres du PS criant et vociférant contre la tyrannie des sondages qui avaient imposé de fait le duo et le duel Sarkozy-Royal fut loin d’être insignifiant. Mais alors, que sont devenus ces rouspéteurs socialistes en 2010-2011, alors que les sondages et le système qui les promeut imposent depuis beau temps le duel Sarkozy-DSK ? Mystère ! Or, contester le rôle directeur des sondages sur la vie politique doit être un comportement de fer.
Pire encore : ceux qui avaient ardemment souhaité un calendrier socialiste reculant le plus possible la date de déclaration des candidats à la Primaire de façon à protéger leur champion DSK sont à présent les mêmes à réclamer le non-respect du vote militant en faveur d’une Primaire (ou une fausse primaire, c’est-à-dire le retour au « tout sauf… »), toujours pour aider leur favori. Comprennent-ils quelle image ils donnent du PS et de la gauche ?
Bref, les sondages sont bien les maîtres de l’agenda et de ces politiques pourtant aguerris qui perdent la tête quand un sondage place longtemps avant l’échéance Marine Le Pen en position dérangeante pour tous. Le tourbillon des sondages n’instituerait-il pas un nouveau rôle chez certains professionnels de la politique, celui de girouette ? Le pragmatisme serait-il en train de gagner les troupes de postulants au pouvoir et aux rôles de ministres ? Or, il est facile de comprendre que pour renouveler l’esclavage des citoyens (le sondage devenant alors une drogue), il faut multiplier les surprises qui nourrissent l’agenda et font vendre : un jour DSK au pinacle, un autre jour Hollande, un autre jour Marine Le Pen, avec enterrements collatéraux des Valls, Montebourg, Royal, etc. Le système fertilisant le terreau des sondages garde ainsi le pouvoir d’obnubiler encore et toujours.
Si demain un parti politique qui se dit progressiste se montrait l’esclave des sondages et du système qui les nourrit abondamment, alors il signerait son arrêt de mort.