Les vœux grinçants de Sarkozy à la presse
« Alors, évidemment, j'avais tout un tas de notes pour expliquer tout ce que le gouvernement a fait pour la presse, je ne le dirai pas parce que ça a un côté humiliant », a souri Nicolas Sarkozy en citant ensuite les « 580 millions d'aides supplémentaires pour la presse écrite ». Une phrase qui résume la tonalité de ses vœux à la presse, mardi soir.
Le but était clair : reconquérir les uns, et surtout réprimander les autres en s'adressant à cette presse qui, estime-t-il, l'a lâché durant son quinquennat. Pour cela, nul besoin de se soumettre aux questions de journalistes. Ces vœux à la presse n'auront donc été qu'un monologue du président face à quelque 200 journalistes écoutant sagement la leçon, riant parfois à ses remarques, applaudissant pour beaucoup à la fin.
Ce mardi soir, à l'Elysée, il renouait avec l'exercice des vœux – abandonné depuis 2008 – pour une raison évidente : il est candidat à sa réélection. Pendant vingt-cinq minutes, il a alterné compliments, coups de griffe et mises en garde bourrées de sarcasmes à la presse. Jouant sur la dialectique séduction/reproche qu'il affectionne tant. Maniant parfaitement les « Je vous demande de me croire » et les « franchement ». Récit.
Le candidat UMP envisage sa relation avec la presse comme celle d'un « couple ». C'est cette métaphore qu'il a utilisée tout au long de la première partie de son discours, commentant avec une ironie grinçante la connivence entre journalistes et politiques. « J'ai hésité », entame-t-il. « Je me suis posé des questions : est-ce qu'un président de la République a des vœux à présenter à la presse ? Ça se discute. » Dans la salle, une écrasante majorité d'hommes blancs, de plus de cinquante ans. Des journalistes politiques, mais surtout des éditoralistes, des directeurs de rédaction, des patrons de presse. Des conseillers, comme Olivier Biancarelli ou Franck Louvrier. Les ministres Frédéric Mitterrand (culture et communication) et Valérie Pécresse (budget).
« Notre couple », « le très vieux couple que nous formons, vous et moi », « une fréquentation assidue de plusieurs décennies », répète Nicolas Sarkozy. Il dit : je « ne détecte dans notre couple aucun des stigmates annonciateurs d'un divorce » : « la lassitude, votre exigence ». Mais note : « Avec moi vous ne renoncez pas. (...) Je vois bien comme je vous déçois quand je ne suis pas à la hauteur. » Il poursuit la leçon : « Dans un couple, il faut se dire les choses », sinon c'est la « catastrophe ». C'est donc pour cela que Nicolas Sarkozy a convoqué la presse : éviter la « catastrophe ».
Car il « voit bien », dit-il en souriant, « (les) tentatives (des journalistes) pour (le) remplacer ». Rires dans la salle. « Jusqu'à présent, vous êtes toujours revenus », lâche-t-il. « Je vois même que vous m'avez élu homme de l'année 2011. J'espère que c'est pas pour vous débarrasser de moi en 2012, que c'est simplement en reconnaissance des bons et loyaux services entre nous depuis tant d'années. »
Il poursuit la métaphore, raconte les « hauts » et les « bas ». « Au début, on vous aime beaucoup », « on a tellement envie de séduire, on se donne du mal, "Tout beau, tout neuf". » Ensuite« on prend un peu d'expérience, on en revient, on se trompe. (...) Et on vous aime beaucoup moins ». « Et puis avec l'expérience, on se dit que tous ces sentiments n'ont pas leur place dans les rapports entre les responsables politiques et les journalistes », tranche-t-il. « Quand on met du sentiment dans des rapports professionnels, on se trompe. Je le sais car je me suis beaucoup trompé dans le passé », fait-il mine d'avouer. « On découvre qu'au fond la seule façon de progresser, c'est d'être critiqué. Et là franchement, merci. J'ai fait des progrès considérables. »Nouveaux rires dans la salle.
Une façon de flageller ces journalistes qui, après l'avoir adulé en 2007, se montrent aujourd'hui critiques, suivant le vent des sondages ? Le Figaro y perçoit lui une démonstration d'« humilité » de la part du président.
On ne peut, en tout cas, s'empêcher de penser à cette photo terrible de la campagne de 2007 (ci-dessus). Un cliché qui vient désormais systématiquement illustrer – avec celui-ci – le danger de la connivence entre journalistes et politiques, le piège dans lequel sont enfermés les reporters politiques « embedded ». Précisément ce que le journaliste du Monde, Philippe Ridet, avait raconté dans son article « Ma vie avec Sarko ».
Mardi, Nicolas Sarkozy n'a-t-il pas aussi voulu avertir les journalistes qui se laisseraient séduire par la dynamique Hollande ? Il leur réclame « du professionnalisme » et leur demande de laisser leurs « sentiments » de côté : « Laissez à la sphère de l'auto-information la pulsion de l'émotion immédiate et gardez surtout la pédagogie de l'information credible » ; « Parfois, il faut faire obstruction à ses propres sentiments pour parler de ce qu'on voit ». Plus tard, il déplore un « souci moutonnier ». « Tout le monde va à l'endroit où il y a du bruit. La question est là : faire du bruit. » Il leur annonce enfin qu'ils « (n'ont) plus le monopole de l'information » car « chacun est un média à part entière. C'est l'univers de l'auto-information ». Une leçon de journalisme à l'ère de l'internet d'un président de la République.
« J'essaierai d'apprendre à vous surprendre », avec « malice », annonce-t-il. « Déjouer vos pronostics. Imposer de nouvelles idées. » « Nous avons besoin de nouvelles idées. (...) Tout l'enjeu des prochains mois sera là : où se trouvera le gisement des idées nouvelles. » Manière de dire que les journalistes devront regarder du côté du projet UMP. Reproche à peine voilé aussi lorsqu'il explique qu'il sort « à peu près autant de livres hostiles au président de la Républiques que de premiers romans ».« Franchement, c'est formidable », ricane-t-il. « Franchement un pays où la presse est tellement libre qu'elle n'est pas obligée d'être impartiale, ça fait plaisir. » La presse, dit-il, « n'est pas le quatrième pouvoir », « c'est absurde », c'est « un pilier de la démocratie ».
Vient enfin le temps des cajoleries. « J'ai beaucoup de respect pour votre métier » ; «En couvrant le pouvoir, vous subissez aussi du stress» ; «Vous faites un beau métier, irremplaçable» ; «La presse écrite est à la presse ce que l'usine est à l'économie». Il rend hommage aux «106 journalistes» morts en 2011 «en faisant leur travail» et exige la «vérité sur l'assassinat de Gilles Jacquier» en Syrie. Il souhaite «une année 2012 où l'on ne s'ennuie pas» et conclut : «2012 ne nous décevra pas.» Applaudissements nourris dans la salle. Les mains s'agitent, bien au-delà des conseillers présents. Fin du monologue.
Et puis le candidat UMP remonte sur l'estrade. «Une dernière chose», dit-il. «Il s'est passé aujourd'hui une grande chose», explique-t-il. De quoi veut-il parler ? De l'industriel (et sénateur UMP) Serge Dassault, l'un de ses amis proches, également propriétare d'un groupe de presse, celui qui édite le quotidien national Le Figaro. Le groupe Dassault aviation est sur le point de conclure avec l'Inde la vente de 126 rafales. «Un signal de confiance pour toute l'économie française», assure Nicolas Sarkozy. «Ça montre (...) qu'il n'y a pas de fatalité», dit-il, fidèle à l'une de ses phrases favorites de 2007.
Il s'éloigne dans la foule, sans se soumettre aux questions des journalistes. Ou plutôt si : à celles de certains éditorialistes. Pendant plus de vingt minutes, au milieu des 200 personnes, des flûtes de champagne et du buffet, il bavarde avec Olivier Mazerolle, Jean-Pierre Elkabbach, Gérard Leclerc. Le reste de la meute journalistique se presse pour tenter d'attraper une phrase. En vain.
Avec la presse non plus Nicolas Sarkozy n'a pas mis en pratique la«rupture» annoncée. En 2007, il avait promis «deux ou trois occasions de se rencontrer» chaque année, mais aussi des conférences de presse, «parce que c'est un exercice auquel doit se prêter un président de la République responsable». En quatre ans, il ne s'est prêté à l'exercice que trois fois. Certains de ces rendez-vous ont donné lieu à des humiliations publiques de journalistes. Exemple en janvier 2008, lors de sa première conférence de presse. En chute libre dans les sondages – notamment à cause de son style présidentiel –, il se défoule sur Laurent Joffrin, le directeur de Libération, qui l'interroge sur son «hyperprésidence» :