" Les taux de remboursement de la Sécu sont devenus une fiction "
La Mutualité française présente, jeudi 12 avril, ses propositions pour améliorer l'accès aux soins. Son président, Etienne Caniard, dénonce " une dégradation silencieuse et insidieuse du système "
Dix jours avant l'élection présidentielle et en plein débat sur l'accès aux soins, la Mutualité française - qui regroupe la quasi-totalité des mutuelles - expose ses solutions dans un document publié jeudi 12 avril. Elle y met l'accent sur la nécessité de réduire la part des dépenses de santé restant à la charge des patients, proposant de plafonner les dépassements d'honoraires ou d'améliorer la prise en charge de l'optique et du dentaire. Etienne Caniard, son président, juge que le système s'est dégradé de manière " insidieuse et silencieuse ".
Déserts médicaux, dépassements d'honoraires, hausse des coûts... Quel est votre diagnostic sur l'accès aux soins ?
Nous sommes très inquiets. Tous les signaux montrent que nous allons dans le sens d'une augmentation des difficultés d'accès aux soins. Tout le monde a oublié ce qui s'est passé avec l'optique. Dans l'indifférence générale, les remboursements de l'assurance-maladie dans ce secteur se sont déconnectés peu à peu des tarifs pratiqués : ils ne s'élèvent plus aujourd'hui qu'à 4 % des dépenses des patients. Nous n'en sommes pas encore là avec les dépassements d'honoraires des médecins, mais si rien n'est fait, leur banalisation et leur multiplication conduiront aux mêmes résultats.
Il s'agit là d'une dégradation silencieuse et insidieuse du système : les taux de remboursement de l'assurance-maladie sont devenus une fiction. Officiellement, il n'y a pas de baisse, mais vu la hausse des prix des professionnels, il y a une réduction du taux réel de prise en charge.
Peut-on parler d'un système de santé à deux vitesses ?
Malheureusement oui. Les dépassements d'honoraires servent, notamment à l'hôpital public, de coupe-file. Pour être pris en charge plus vite, il faut payer plus cher. Il est pourtant inacceptable, d'un point de vue éthique comme de santé publique, que pour des raisons de revenus, un grand patron et son ouvrier n'aient pas accès au même médecin.
Si chacun a encore accès aux soins en France, on ne peut déjà plus se soigner de la même façon. Les problèmes sont avant tout d'ordre financier, mais ils se doublent de difficultés dues à la raréfaction de professionnels dans certaines spécialités ou régions, auxquelles il faut ajouter des inégalités culturelles pour choisir le bon professionnel ou le bon circuit.
Que constatent concrètement les mutuelles ?
Les Français doivent faire face à de telles contraintes que beaucoup choisissent des couvertures aux garanties moindres. Des contrats qui n'existaient plus ces dernières années réapparaissent, comme ceux qui ne couvrent que les dépenses hospitalières et non les soins courants.
Pour expliquer la généralisation des dépassements d'honoraires, les médecins mettent en avant la faiblesse des montants perçus de la Sécu. Est-ce justifié ?
Oui, en moyenne. Mais cet argument sert de prétexte à entretenir des différences de revenus injustifiées entre professionnels : les dépassements permettent à quelques spécialités d'avoir des revenus très importants pendant que d'autres, comme les généralistes, à 90 % en secteur 1, sont dans une situation inconfortable.
La logique des dépassements sert de justification au blocage des rémunérations de l'ensemble des professionnels, et pas seulement de ceux qui en pratiquent, voire en abusent. On a le sentiment d'une double prise d'otage : des autres professionnels de santé, d'une part, et des malades, de l'autre.
Le déficit 2011 de l'assurance-maladie sera plus faible que prévu. Son directeur a estimé que la situation n'était " pas aussi dramatique qu'on pourrait le croire ". Qu'en dites-vous ?
Cela me laisse très sceptique. Pour ma part, je ne peux pas me satisfaire d'un trou de près de 18 milliards pour la Sécu et de 8,6 milliards pour la seule branche maladie. Se satisfaire d'une économie de quelques centaines de millions d'euros n'est pas responsable vis-à-vis des générations futures, qui devront financer ces déficits. Si nous ne réagissons pas, c'est tout le système de protection sociale qui sera en péril.
Il est ainsi grand temps de restaurer la solidarité entre malades et bien portants. C'est la finalité de la Sécu, mais avec l'instauration des tickets modérateurs, franchises et forfaits, on s'en est éloigné.
Propos recueillis par Laetitia Clavreul