Les pertes de mémoire de MAM en Tunisie
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Michèle Alliot-Marie a la mémoire qui flanche. Du moins quand elle évoque la Tunisie. Mi-janvier, elle s'était déjà lancée dans une douteuse opération de justification pour avoir proposé les services de la police française au régime de Ben Ali, trois jours avant sa chute. Cette fois, la ministre des affaires étrangères a carrément réécrit l'histoire de la révolution tunisienne, pour mieux se défendre des dernières révélations sur ses vacances de fin d'année.
Elle s'est ainsi trompée de date pour l'événement fondateur de la chute de Ben Ali, l'immolation de Mohamed Bouazizi, ce jeune chômeur de Sidi Bouzid: «Je vous signale que même le suicide qui a été à l'origine des événements s'est produit à la fin de mon séjour.» Avant d'ajouter aussitôt, sur le plateau de France 2, mercredi soir: «Du moins j'en ai le sentiment, c'est le souvenir que j'ai...» Or Bouazizi s'est immolé le 17 décembre,avant de succomber à ses blessures le 4 janvier.
La ministre a également osé affirmer que la situation était calme à cette période-là. Or l'exemple de Sidi Bouzid a été très vite imité par d'autres étudiants sans emploi dans l'intérieur du pays, totalement en marge du développement économique prôné par Ben Ali, et a conduit à de nombreuses manifestations. Et ce, y compris durant le séjour de MAM. «Il n'y avait pas de problème. Il n'y avait aucune répression», a-t-elle affirmé mercredi.
Or Mediapart publiait dès le 24 décembre un article sur l'immolation de Bouazizi. Même son ministère était au courant, puisque le porte-parole du Quai d'Orsay a dû répondre à des questions des journalistes le 27 et le 29décembre sur les événements en cours en Tunisie.
Même discours du côté tunisien: «M. Milad tient à préciser qu'il a simplement invité la famille Alliot-Marie à l'accompagner à Tabarka, à bord d'un jet privé, propriété de Nouvelair, la compagnie aérienne dont il est le plus grand actionnaire. Il tient aussi à préciser que les membres de la famille Alliot-Marie sont des amis de longue date», selon un communiqué. Officiellement, c'est pour éviter à la ministre française, son mari et ses parents, une route «un peu difficile» jusqu'à Tabarka que M. Milad lui a proposé le jet.
D'après la même source, MAM a en revanche réglé sa facture d'hôtel: «Elle vient presque chaque année en Tunisie et elle paie ses hôtels», affirme le porte-parole. «Si je prends mes vacances parfois en Tunisie, c'est à mes frais, voyages et hôtels», a aussi indiqué la ministre devant les députés. Mais elle s'est avérée incapable de fournir les factures au Canard enchaîné, qui écrit dans son édition de mercredi, que «MAM ne se souvient plus à quel nom (la facture) a été établie».
A l'hôtel Sentigo Beach de Tabarka, où la ministre a séjourné, personne ne peut confirmer. «Toute l'administration est partie. Et moi je suis un nouveau», explique le réceptionniste, contacté par téléphone. Soit mot pour mot ce que dit son collègue de l'hôtel Phenicia d'Hammamet, où MAM a également ses habitudes... Deux hôtels détenus par le même Aziz Milad.
L'homme d'affaires, très discret comme le sont souvent les très riches, a patiemment constitué sa fortune, dès l'époque de Bourguiba, jusqu'à être à la tête d'un des plus grands groupes de tourisme du pays, TTS (Tunisia Travel Services). Il s'est aussi diversifié dans l'industrie, les services, l'agriculture ou encore la banque. Aziz Milad, aujourd'hui secondé par son fils Karim, est ainsi administrateur aux conseils de deux grandes banques privées tunisiennes. Il est bien sûr aussi présent dans le transport aérien, avec la compagnie Nouvelair (mais aussi Tunisavia, société de services aéroportuaires), qui a donc transporté MAM lors de son récent séjour en Tunisie.
Or il est impossible en Tunisie de faire autant d'affaires sans avoir collaboré avec le clan au pouvoir, soit directement avec la présidence de Ben Ali soit avec la famille de sa femme, les Trabelsi, quoi qu'en dise la ministre des affaires étrangères: «Cette personne que vous osez aujourd'hui attaquer est un chef d'entreprise qui est respecté en Tunisie, d'autant plus respecté après avoir été spolié par monsieur Trabelsi», a-t-elle expliqué mercredi.
MAM fait référence à la fusion, opérée fin 2008, entre la compagnie Nouvelair de Milad et Karthago Airlines, propriété de Belhassen Trabelsi, frère de Leila Trabelsi, l'épouse de Ben Ali. A l'issue de l'opération, réalisée avec les précieux conseils de la banque Rothschild, c'est Belhassen Trabelsi qui est devenu le PDG de la nouvelle entité, alors qu'il ne détenait qu'une participation minoritaire. «Aziz Milad a été obligé de faire la fusion, il n'aurait jamais pu dire non», explique aujourd'hui son porte-parole.
Soit, mais Milad ne s'est pas arrêté là dans ses partenariats avec l'ancien famille régnante. Il siège au conseil d'administration de la banque BIAT, contrôlée par la famille Mabrouk, dont un des rejetons, Marouane, est le mari d'une des filles de Ben Ali. Slim Chiboub, autre gendre de l'ancien dictateur, compte aussi parmi les relations d'affaires de Milad: ils sont associés pour un gigantesque projet immobilier à Gammarth, banlieue très chic de Tunis, et dans l'agriculture.
Milad admet aussi avoir contribué à financer les campagnes électorales de Ben Ali – là encore «obligé», selon son porte-parole – et compte parmi les signataires du fameux appel des 65, exhortant l'ancien dictateur à se représenter en 2014. Il apparaît aussi comme membre de la direction du RCD, le parti présidentiel, à la 90e place, juste derrière... Belhassen Trabelsi.
«Il connaissait Ben Ali depuis longtemps, il a complété sa fortune sous son règne et le payait, comme tous les autres hommes d'affaires», explique Mohamed Bouebdelli, président de la fondation éponyme, et bon connaisseur des mœurs du régime. «Sur Milad, il y a deux versions: il a été racketté par la famille ou il a profité de cette proximité. Mais cela peut être les deux. Il fallait payer sa dîme, mais beaucoup ont fini par y trouver leur compte», dit aussi Ridha Kefi, journaliste tunisien (kapitalis.com).
Et parallèlement, explique-t-il, «une grande partie de la classe politique française a pris ses aises en Tunisie, elle se sent un peu chez elle». Un sentiment confirmé par un diplomate français: «En Tunisie, il y a une telle confusion entre intérêts privés et publics qu'on peut imaginer qu'un ministre vienne, soit protégé par la police tunisienne et accueilli par un homme influent qui mette à sa disposition voiture et hôtel.»