Les loupés de Copé à la tête de l'UMP
«La tâche est impossible. C'est un job très difficile», confie Patrick Devedjian. Le patron des Hauts-de-Seine sait de quoi il parle: il a été un secrétaire général de l'UMP aux mains liées par l'Elysée entre septembre 2007 et décembre 2008. En s'emparant, à l'automne, du parti présidentiel, Jean-François Copé pensait sans doute appliquer la méthode qui avait payé dans le groupe des députés UMP – qu'il a présidé pendant trois ans: laisser vivre le débat d'idées.
Le 17 novembre 2010, à son arrivée rue de La Boétie, le député de Seine-et-Marne avait d'ailleurs martelé son souhait de«rassembler», réaliser «l'union sacrée» en réconciliant les différentes sensibilités de l'UMP, irritées par le remaniement qui avait fait la part belle au canal gaulliste. La nomination de deux secrétaires généraux adjoints, l'un centriste (Marc-Philippe Daubresse), l'autre libéral (Hervé Novelli), était un premier signal fort. «Nous sommes à dix-huit mois de l'élection présidentielle. Nous passons à la phase action», avait-il promis.
Mais Jean-François Copé s'était montré meilleur en position d'outsider. A la tête du groupe UMP, il avait laissé s'exprimer les divergences quand il ne les organisait pas lui-même. Près d'un an après sa nomination à la direction du parti majoritaire, c'est un flop: la machine UMP est sclérosée, la fabrique à idées est en panne, le parti s'est littéralement scindé en deux. Mediapart dresse le bilan.
Il devait rassembler; l'UMP n'a jamais été aussi divisée. Jean-François Copé n'est pas parvenu à retenir Jean-Louis Borloo, qui a finalement quitté le parti en avril pour créer le sien, l'Alliance républicaine. Il a laissé la Droite populaire, née le 14 juillet 2010, prendre une place démesurée au sein de la majorité, se mettant à dos les centristes. En juin, il a même vexé Marc-Philippe Daubresse en dévoilant avant lui les propositions de la convention justice sociale qu'il devait piloter.
Après cela, le Campus d'été de Marseille devait être une démonstration d'«unité», un «anti-La Rochelle». Mais Copé a eu beau multiplier les déclarations de mobilisation autour du futur candidat («Merci, Nicolas, nous sommes rassemblés par toi et pour toi»; «tous unis avec Nicolas Sarkozy»; «la feuille de route que je vous propose tient en un mot: victoire»), le campus a été entaché par deux coups de sang. Celui de Jean-Pierre Raffarin, qui a annoncé, sur son blog, qu'il se mettait en congé des petits-déjeuners de la majorité après les propos du chef de l'Etat – et c'est Sarkozy qui doit recoller les morceaux lundi à 8h30. Celui de Patrick Devedjian, qui a estimé, dans Le Monde, le 2 septembre, qu'il ne voyait «encore nulle part» le «grand projet de société» nécessaire à la victoire en 2012.
A Marseille, Bruno Le Maire, qui était chargé d'élaborer de projet, a dû reculer et se contenter de proposer un «point de départ» en guise de projet: «à vous de l'enrichir». Enfin, Jean-François Copé s'est montré incapable de faire respecter les consignes passées lors d'un dîner avec le chef de l'Etat, le 24 août, à l'Elysée, et répétées le 1er septembre lors du petit-déjeuner de la majorité.
Sans compter que le député de Meaux a dû jouer les pompiers après les propos polémiques d'Alain Marleix, qui a qualifié samedi l'écologiste Jean-Vincent Placé de «Coréen national».«Les propos d'Alain Marleix sur Jean-Vincent Placé sont maladroits. Je les regrette, je les récuse», a-t-il écrit sur son compte Twitter. Jean-Vincent Placé annonce son intention de porter plainte.
A l'issue de la première journée du campus, Jean-François Copé a tenté de rectifier l'impression de désordre devant les journalistes. «J'ai cru comprendre que certains d'entre vous allaient titrer que l'UMP était aussi divisée que le PS..., a-t-il soupiré. C'est vrai qu'il y a eu ce problème entre Raffarin et Sarkozy, mais ça n'est absolument pas le reflet de l'esprit des personnes de l'université.» Si incident il y a eu, assure-t-il, c'est à cause «du compte-rendu amplifié» qui a été fait de ce petit-déjeuner, et non de «difficultés structurelles».
«Le but de notre table ronde sur les valeurs était de montrer que toutes les composantes s'exprimaient, et ça, on y est arrivé», s'est-il efforcé de convaincre, rappelant son choix de faire ouvrir le débat par Pierre Méhaignerie. Autant dire que sa formule – «Ce qui nous rassemble est infiniment supérieur à ce qui nous divise» –, prononcée une vingtaine de fois, était inaudible.
«C'est l'université d'été de l'UMP ou la caserne? Je m'attendais à trouver ici davantage un lieu de liberté intellectuelle plutôt que d'entendre des adjudants, explique à Mediapart Patrick Devedjian. Quand j'étais secrétaire général, je veillais à ce qu'il y ait une entière liberté de parole.»
«Il faut bien choisir ses thèmes et bien les traiter...»
Jean-François Copé comptait sur la présentation des «grandes lignes» du projet de l'UMP par Bruno Le Maire pour montrer que le parti présidentiel se concentrait «sur les débats et le fond», comme il l'avait promis en amont du campus (lire notre article du 1er septembre). Lui qui avait appelé de ses vœux un«projet courageux» a assuré le ministre de l'agriculture de«tout (son) soutien et toute (sa) confiance», affirmant que, côté idéologique, «l'UMP (était) en pointe».
Mais il a eu beau demander qu'on «ne cloue pas au pilori ceux qui font des propositions», les deux mesures phare de ce «bilan d'étape» – fiscalisation des allocations familiales et remise en cause de l'indemnisation chômage des cadres – ont suscité des levées de boucliers avant même leur présentation officielle. A tel point que Bruno Le Maire a dû faire marche arrière en se contentant d'interpeller la salle avec des questions.
«Je sonne l'alarme. Aujourd'hui, nous n'avons pas de projet alternatif suffisamment attractif par rapport à la gauche. Il faut un grand projet et non un catalogue», assène Patrick Devedjian. «Quand j'étais secrétaire général, j'avais dit que l'UMP devait être en amont du gouvernement», rappelle le patron des Hauts-de-Seine.
Dans les allées du Campus, Xavier Bertrand, Christian Estrosi et leurs troupes parlementaires se sont chargés de remettre tacitement en cause le projet, s'interrogeant sur ses orientations en matière sociale. «Sur le premier pilier, le régalien, nous serons toujours les plus crédibles. Sur le deuxième pilier, le social, on peut être meilleurs. Pas seulement meilleurs que les socialistes, mais également meilleurs que nous-mêmes», a expliqué Christian Estrosi au Figaro. Le maire de Nice l'a répété, «le P de populaire doit trouver tout son sens».
«La justice sociale n'est pas une option», a ajouté Xavier Bertrand, autre ennemi du secrétaire général de l'UMP. Le ministre du travail a balayé les deux trouvailles de Bruno Le Maire. Réduire les indemnités chômage des cadres à hauts revenus? «Attention de ne pas donner l'impression que les cadres seraient des privilégiés, ce serait dément», a-t-il prévenu. Accorder une allocation familiale dès le premier enfant et fiscaliser les allocations familiales? «Qu'est-ce qui est mieux? Quelques dizaines d'euros de plus pour le premier enfant, ou quelques milliers de places en crèche de plus?», a-t-il interrogé. Quant à la fusion de la CSG et de l'impôt sur le revenu, fermement défendue par Copé, «elle conduirait inévitablement à la hausse des impôts pour les classes moyennes», a assené Xavier Bertrand.
Les conventions thématiques avaient permis à l'UMP, en 2006, d'être à la pointe et de remporter la bataille idéologique. Relancées par Jean-François Copé, elles ont suscité plus de polémiques et de divisions (lire notre article) qu'elles n'ont apporté de propositions au projet présidentiel. En avril, le débat sur l'islam de l'UMP, devenu «convention sur la laïcité», avait scindé l'UMP en deux et engendré un flot de critiques. En juin, la convention sur la justice sociale s'ouvrait en pleine polémique entre sociaux et libéraux après les propos de Laurent Wauquiez sur le RSA et les«assistés», «cancer de la société».
Celle sur la refondation sociale puis celle sur l'immigration, avant l'été, ont laissé la voie libre à l'aile droite du parti (lire notre reportage du 7 juillet sur les débordements de la convention «immigration»). Hervé Novelli, le chef de file des libéraux, a relancé le débat des 35 heures. Lionnel Luca, le co-fondateur de la Droite populaire, a dénoncé la «frilosité» de l'UMP sur les questions d'immigration, obtenant de Copé l'organisation d'un débat sur la nationalité à l'automne...
«Il faut bien choisir ses thèmes et bien les traiter..., glisse Patrick Devedjian. Il y a des gens d'origine étrangère, dans les discours qu'on tient, il faut faire attention.» Le président des Hauts-de-Seine trouve une circonstance atténuante au patron de l'UMP: son entourage. «Il a les troupes qu'il a», ironise-t-il.
Une ébauche de projet qui ne lie pas le président-candidat
Lors d'une conférence de presse, au printemps, Jean-François Copé le disait de manière décomplexée: les présidents de fédération, il les reçoit à Paris. Pas besoin de mouiller la chemise en multipliant les déplacements de terrain. Cette attitude tranche nettement avec celle de son prédécesseur. Malgré un mauvais bilan, Xavier Bertrand pouvait au moins se vanter d'avoir quadrillé le territoire en se rendant dans chacune des fédérations départementales.
Certes, Copé est apprécié des députés, qui n'oublient pas la liberté de parole qu'il leur a laissée lorsqu'il était président du groupe. Mais au-delà de son club Génération France, il est peu populaire chez les militants. Certains lui reprochent son élitisme. Le député de Seine-et-Marne s'avère plus doué pour susciter le débat d'idées que pour motiver ses troupes sur le terrain.
Le patron de l'UMP a su s'attirer les foudres de plusieurs ténors de la majorité. Avec Xavier Bertrand, la rivalité est ancienne et notoire. L'an dernier, à Port-Marly, Copé a remis de l'huile sur le feu en plombant le Campus d'été de Xavier Bertrand, le secrétaire général de l'époque, qu'il a accusé d'avoir «sclérosé» le parti. Depuis un an, c'est avec François Fillon que la cohabitation est difficile. Au lendemain des cantonales de mars, le nouveau secrétaire général de l'UMP a publiquement reproché à Fillon de ne «pas avoir joué collectif». Parallèlement, il a tenté de mettre en selle Rachida Dati pour les municipales de 2014 à Paris, alors que le premier ministre lorgne la capitale.
Dimanche, il a de nouveau expliqué que l'ancienne garde des Sceaux était la seule candidate déclarée dans la 2e circonscription de Paris aux législatives en 2012, cette même circonscription dans laquelle Fillon souhaite être candidat.
Le retour de bâton devait arriver. Pour Christian Estrosi, Copé«a mis l'UMP à son service pour 2017». Depuis mars, le maire de Nice met toute son énergie à bâtir un front anti-Copé. Critiques ouvertes de sa gestion du parti, dénonciations de sa«dérive libérale», alliance avec Xavier Bertrand, François Fillon et Laurent Wauquiez. Cet été, l'ancien ministre de l'industrie a même mis sur pied avec Bertrand une contre-université d'été dans sa ville, le 11 septembre.
Ce front est d'autant plus gênant pour Copé que le quatuor qu'il avait construit (avec François Baroin, Bruno Le Maire et Valérie Pécresse) se délite. Le remaniement de juin dernier et le déchirement de Le Maire et Baroin pour la succession de Christine Lagarde a en effet fait éclater le groupe des Mousquetaires.
En amont de l'université d'été de Marseille, Jean-François Copé avait pris soin de se réconcilier avec Christian Estrosi. Il avait également calé un dîner samedi avec le premier ministre, devant les caméras, et au milieu de 3.000 Jeunes Pop. Le but était clair: montrer qu'il allait jouer le jeu de l'unité pour 2012, respectant un deal tacite passé avec le chef de l'Etat.
Mais à son arrivée sur le site du Campus, François Fillon a été accueilli par des militants (notamment de l'UNI) hurlant«Sarkozy, Sarkozy!». Officiellement pour ne pas attiser les divisions entre les deux rivaux et afficher l'unité autour du candidat. Mais certaines mauvaises langues y voient une consigne de l'entourage de Copé pour humilier le premier ministre... «L'unité doit s'imposer partout sur les ambitions personnelles», a dit François Fillon dimanche dans son discours de clôture, mettant en garde contre «les logiques narcissiques».
A la tribune, ce week-end, Jean-François Copé a demandé aux militants de «défendre le bilan» du chef de l'Etat. Il a aussi tenté de sauver le sien, évoquant «la refonte de notre conseil national, devenu le Parlement du parti», «la réunion du bureau politique», devenue «hebdomadaire», «avec ceux qui feront la relève de l'UMP», le travail des nombreux«secrétaires nationaux». «Copé s'en tire pas trop mal, estime Devedjian. Moi aussi j'ai eu ça. Il doit rassembler tout le monde. Il a la problématique du parti majoritaire.»Comprendre: la problématique d'un chef de l'Etat qui a la haute main sur son parti. Jean-François Copé ne l'a-t-il d'ailleurs pas lui-même reconnu, en disant que «le futur candidat n'était absolument pas lié au projet de l'UMP»?
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Les temps changent, on dirait que le manque de cohésion au sommet n'est plus l'apanage du seul PS. Copé se retrouve arroseur arrosé... mais ce qui a véritablement changé à l'UMP, c'est que le matamore de l'Elysée ne vient plus - par sa présence - montrer qu'il est bien le chef de l'UMP à défaut de l'ensemble de la droite. Matamore couard ?