Les forces aériennes seules ne suffiront pas à repousser Kadhafi
Alors que les opérations aériennes sous mandat de l'ONU ont démarré au-dessus de la Libye dès samedi après-midi, leur objectif militaire demeure relativement incertain. En effet, sitôt après le passage de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU, dans la nuit de jeudi à vendredi, le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi s'est empressé d'envoyer ses forces attaquer et pilonner plusieurs villes encore aux mains des rebelles (Benghazi, Misrata et Zentan), en dépit d'un cessez-le-feu qu'il n'avait proclamé que pour la forme. Cette offensive express a permis aux troupes loyalistes d'arriver jusqu'à la périphérie de la « capitale insurgée » Benghazi, pendant que ses citoyens étaient bombardés par de l'artillerie lourde. Au final, il semble que l'armée de Kadhafi n'est pas parvenue à prendre le contrôle de la ville, mais cette attaque montre à la fois la détermination du « chien fou du désert » à reprendre le contrôle de son pays au plus vite – c'est-à-dire avant que l'aviation des alliés occidentaux et arabes ne donne sa pleine mesure, dans les jours qui viennent – et la manière dont il entend abattre ses dernières cartes pour tenter de se jouer de la résolution onusienne.
Tout le monde, à commencer par ses promoteurs, s'accorde pour dire que la zone d'exclusion aérienne arrive trop tard, et c'est pour cette raison que la plupart des pays occidentaux ont bien souligné que la résolution 1973 autorisait « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les populations civiles. Ce qui, en langage clair, ouvre la voie à des bombardements ciblés sur des cibles autres que les avions de Kadhafi ou ses batteries anti-aériennes. C'est aussi le sens du message délivré par Nicolas Sarkozy à l'issue de la réunion de samedi après-midi à Paris, en présence des représentants de tous les pays désireux d'appliquer la décision de l'ONU. Le président français a assuré : « Dès hier, la France, le Royaume Uni, les Etats-Unis et les pays arabes ont adressé au colonel Kadhafi et aux forces qu'il emploie l'avertissement suivant: en l'absence d'un cessez-le-feu immédiat et d'un retrait des forces qui ont attaqué les populations civiles au cours des dernières semaines nos pays auront recours à des moyens militaires. » Cette formulation semble clairement appeler le « guide » libyen à retirer ses troupes des villes est des zones reconquises depuis dix jours. Mais il est difficile de voir comment il pourra y être contraint par des opérations uniquement aériennes.
En assurant – à la fois dans le texte de la résolution et dans les discours des uns et des autres, en particulier celui de Barack Obama – que la coalition arabo-occidentale n'enverrait aucune troupe au sol, la « libération » des villes et des territoires ne pourra qu'être le fait des rebelles. Or, ces derniers apparaissent pour l'heure en repli et mal en point. On se met donc à reparler de plus en plus d'armements qui pourraient être envoyés à Benghazi, et même de conseillers militaires arabes. Ce serait la seule manière militaire – longue et laborieuse – pour véritablement rétablir l'équilibre des forces entre la rébellion et Kadhafi.
L'autre solution, qui est celle sur laquelle les alliés semblent compter plus que tout, demeure « d'effrayer » le régime de Kadhafi et de provoquer son écroulement. Miner le moral de son armée – en particulier les mercenaires – en l'empêchant de décoller et en détruisant certains de ses armements au sol – comme semblent l'avoir fait des avions français dans la périphérie de Benghazi samedi en début de soirée. Et, par effet de ricochet, provoquer de nouvelles défections au cœur du pouvoir qui, à leur tour, pourraient inciter de nouveaux soulèvements urbains, comme aux premières heures de l'insurrection à la mi-février. C'est le pari des Occidentaux : que Kadhafi ou son entourage flanchent, comme ils l'avaient déjà fait en 2003, lorsque les Américains avaient envahi l'Irak et que le leader libyen avait voulu éviter d'être le prochain sur la liste noire des Etats-Unis.