Les documents Takieddine: notre enquête
Le marchand d'armes Ziad Takieddine doit sûrement sa vie au clan Sarkozy. En avril 2004, Thierry Gaubert, ancien collaborateur et ami intime du chef de l'Etat, et Jean-François Copé, ministre délégué auprès de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, ont organisé l'hospitalisation et le rapatriement d'urgence à Paris du principal suspect du volet financier de l'affaire Karachi. Il venait d'être victime d'un mystérieux accident sur l'île Moustique, où il était en vacances.
MM. Copé et Takieddine au Liban© MediapartCette intervention, dont Mediapart révèle aujourd'hui le détail, est signalée dans des notes personnelles de M. Takieddine, que nous nous sommes procurées. Plusieurs témoignages recueillis ces derniers jours en confirment par ailleurs la teneur.
Selon M. Takieddine, l'accident survenu le 20 avril 2004, au moment où il tentait de faire signer un gigantesque marché d'armement entre le ministère de l'intérieur et l'Arabie saoudite – le contrat Miksa (notre enquête à ce sujet est ici) –, serait en réalité une tentative d'assassinat.
C'est ce qu'il a expliqué au Journal du Dimanche, en mai 2010, en annonçant même le dépôt d'une plainte. «En avril 2004, j'ai eu un accident de voiture très bizarre en rentrant de la plage à Moustique. Je ne me souviens de rien, j'ai été dans le coma, donné pour mort. Depuis, on m'a montré une note des services de renseignement indiquant qu'on avait voulu m'assassiner», déclarait-il.
Ce qu'il n'avait pas raconté, c'était l'intervention du clan Sarkozy auprès de lui et de ses proches pour lui éviter la fin.
Ziad Takieddine était arrivé le 11 avril 2004 à la Barbade, dans les Petites Antilles, avec sa famille. Après une nuit dans un palace local, le Cobblers Cove, il s'envole pour l'île Moustique, situé dans l'archipel des Grenadines, où une superbe villa lui a été réservée par l'un de ses amis, le marchand d'armes Abdul Rahman El-Assir. Ce dernier, basé en Espagne, a été associé avec Ziad Takieddine dans le contrat de vente des sous-marins conclu avec le Pakistan en 1994 par le gouvernement Balladur.
Un marché d'armement qui fait désormais l'objet d'une enquête financière confiée au juge Renaud Van Ruymbeke.
«Puisque vous avez tous les éléments...»
M. Takieddine s'installe avec femme et enfants dans la propriété des El-Assir, baptisée Shogun, que l'on peut louer sur catalogue – et par internet ici. La villa de rêve, construite à la japonaise, donne sur la mer. Elle est composée de huit chambres, deux bassins et promet des vacances idylliques. Sauf imprévu.
Vers 13h30, ce 20 avril, alors qu'il rentre de la plage, au volant d'une Polaris Ranger (une voiturette 4×4), Ziad Takieddine perd le contrôle de son véhicule. Il est éjecté. Son véhicule quitte la route et se retourne une trentaine de mètres plus loin. Le marchand d'armes est conduit à la clinique de l'île Moustique, où l'on diagnostique une fracture du crâne avec une hémorragie auriculaire. L'évacuation sur l'hôpital de la Barbade est immédiatement décidée.
Thierry Gaubert, Dominique Desseigne et Ziad Takieddine sur le yacht de ce dernier.© Mediapart
Thierry Gaubert, ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy à la mairie de Neuilly et au ministère du budget (1993-1995), aujourd'hui reconverti dans le secteur bancaire, est prévenu de l'accident en temps réel par un ami, qui séjourne à Moustique. «J'appelle immédiatement l'épouse de Ziad, qui me confirme les faits», raconte à Mediapart M. Gaubert, récemment perquisitionné par le juge Van Ruymbeke.
Thierry Gaubert décide alors d'appeler un autre ami du couple, haut placé de surcroît: Jean-François Copé, que l'on peut voir en compagnie de Ziad Takieddine (tout comme M. Gaubert, d'ailleurs) sur plusieurs clichés publiés par Mediapart. Jean-François Copé est alors porte-parole du gouvernement, et depuis un mois ministre délégué auprès du ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy.
L'actuel patron de l'UMP s'occupe de tout pour sauver la vie de son ami marchand d'armes et esthète de la dissimulation fiscale. Il envoie l'une de ses connaissances, neurochirurgien, sur place. Le Dr Didier G. arrive en avion privé vers minuit, sur l'île de la Barbade.
A l'hôpital Queen Elisabeth, un scanner révèle «un large hématome temporal côté gauche». L'opération est décidée. Une «craniotomie» est réalisée par les médecins pour drainer l'hémorragie. «A la demande de Jean-François Copé, un médecin français nommé Didier G., en vacances à Saint-Martin, est arrivé après cette intervention chirurgicale qui m'a sauvé», notera M. Takieddine dans une synthèse des événements.
Contacté par Mediapart, le secrétariat du leader du parti présidentiel a eu pour seule réponse: «Nous n'avons rien de plus à ajouter puisque vous avez tous les éléments.»
Une tentative d'assassinat ?
Alors que Ziad Takieddine est plongé dans un coma artificiel, le Dr G. et Jean-François Copé organisent son rapatriement à Paris, via Fort-de-France (Martinique). L'arrière d'un avion de ligne est médicalisé. Une ambulance attend Ziad Takieddine sur le tarmac de l'aéroport d'Orly, où il est immédiatement transporté à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière.
C'est à Paris que les premiers doutes sur la réalité de l'accident se font jour. Un médecin du service de réanimation de la Pitié-Salpêtrière fait savoir à l'entourage du marchand d'armes que «ses blessures ne correspondent pas à celles d'un accidenté de la route. Il n'a rien de cassé sauf le crâne. C'est comme s'il avait été frappé par derrière».
Ziad Takieddine et Jean-François Copé, à l'été 2003.© Mediapart
Ziad Takieddine reste quinze jours en réanimation. Mais dès qu'il en sort, ses proches décident de placer des gardes du corps de la société Surveillor auprès de lui, 24h sur 24, à l'hôpital. D'après des témoignages recueillis par Mediapart, ce serait Thierry Gaubert qui aurait, une fois de plus, joué les entremetteurs. Ce que l'intéressé dément: «Ni de près ni de loin. Jamais.»
En revanche, l'ami du président confirme les soupçons de Ziad Takieddine concernant une tentative d'assassinat. «Oui, il m'en avait parlé. Il m'a parlé aussi de l'existence d'un rapport des services de renseignements qui évoquerait tout cela. Mais je n'y crois pas tellement. Si on veut tuer quelqu'un, c'est bizarre d'envoyer des gens si loin. On le fait plutôt dans une grande ville, à Paris, à Londres..., non ?», confie Thierry Gaubert.
Peu explicite sur les commanditaires de la «tentative d'assassinat» dont il estime avoir été victime, Ziad Takieddine s'est plaint des conditions dans lesquelles les chiraquiens s'étaient opposés, début 2004, à la signature par le ministère de l'intérieur du contrat Miksa de surveillance des frontières de l'Arabie saoudite. Un contrat dont il espérait 350 millions d'euros de commissions – en vertu de conventions secrètes avec Civipol, la société du ministère de l'intérieur – comme Mediapart l'a révélé documents à l'appui.
«L'Elysée est entré dans une rage folle, s'est plaint M. Takieddine auJournal du Dimanche, en mai 2010. Claude Guéant a eu ordre de ne pas retourner en Arabie saoudite.» Le marchand d'armes prétend qu'il aurait reçu, début 2004, la visite du général Philippe Rondot, alors coordinateur français du renseignement au ministère de la défense, pour lui «proposer un partage des commissions entre chiraquiens et sarkozystes». «S'il y a partage, le président ne s'y opposera pas», lui aurait dit le militaire. Le général Rondot a formellement démenti ces allégations en septembre 2010.
Mais, vraies ou fausses, les accusations de M. Takieddine témoignent de la violence de la lutte entre chiraquiens et sarkozystes au sujet des marchés d'armement. Malgré son accident, M. Takieddine saura reprendre la main.