Les chiffres fous du projet de Marine Le Pen
La présidente du FN a présenté jeudi le chiffrage détaillé de son projet présidentiel. Elle promet de désendetter la France grâce à la sortie de l'euro et au protectionnisme national. Décryptage.
Marine Le Pen a présenté hier le chiffrage de son programme pour 2012. La candidate frontiste à l'Elysée sait que la crédibilité économique est son point faible. Aussi a-t-elle mis les bouchées triples pour paraître sérieuse, quitte à pécher par excès: pendant deux longues heures, Marine et ses conseillers en économie - l'ingénieur centralien Thibault de la Tocnaye et le professeur de gestion à Paris Dauphine Jean-Richard Sulzer, tous deux membres du bureau politique du Front national - ont commenté des pages et des pages de tableaux Excel et de courbes graphiques. Les journalistes politiques et économiques en ont eu la migraine...(lire le post de blog du journaliste politique de LExpress Romain Rosso). La présidente du Front national entendait ainsi jouer la carte du concret pour mieux attaquer le "flou" de ses adversaires. Cette avalanche de chiffres ne signifie pas pour autant que le chiffrage du projet frontiste est crédible.
Le projet de Marine Le Pen, qui oppose "bonne" et "mauvaise" dépense publique, est, sans surprise, basé sur la sortie de l'euro, des mesures de protectionnisme et la préférence nationale. Au chapitre des "bonnes" dépenses, elle promet des budgets en hausse pour la Justice (+8,5 milliards d'euros sur cinq ans), la sécurité (+1,2 milliard d'euros), la recherche (+32 milliards), la famille (+32,4 milliards), les PME et l'industrie +35,4 milliards) ou encore le pouvoir d'achat (+64,6 milliards). Elle a ainsi réitéré sa promesse de construire 40.000 places de prison, d'augmenter de 200 euros nets les bas salaires ou encore de mettre en place un revenu parental équivalent à 80 % du Smic pendant 3 ans à partir du deuxième enfant.
Soit au total quelque 220 milliards d'euros de dépenses nouvelles sur l'ensemble du quinquennat, l'équivalent d'une hausse de 10 points de PIB. Voire plus. Car plusieurs de ces dépenses sont probablement sous-évaluées. Ainsi, l'exonération de charges de 200 euros sur les bas salaires coûterait 20 milliards d'euros par an selon l'Institut de l'entreprise et non 11 milliards comme l'affirme le FN, tandis que le revenu parental coûterait entre 4 et 10 milliards d'euros par an, alors que le FN l'estime à 3 milliards. D'autres mesures ne sont carrément pas prises en compte dans le chiffrage: l'aide à la garde des enfants, par exemple, ou l'abaissement de l'âge de la retraite pour les mères de trois enfants ou d'un handicapé, qui sont pourtant inscrits dans le programme du FN.
Des économies miracles
Côté recettes, c'est tout aussi extravagant. Le projet du FN doit rapporter gros: 240 milliards d'euros. Marine Le Pen mise notamment sur la lutte contre les fraudes sociales et fiscales, censée rapporter la bagatelle de 67,2 milliards d'euros sur cinq ans, soit 13 milliards d'euros par an. C'est ambitieux, d'autant que le FN ne précise pas comment il compte parvenir à ce résultat. Or il faudrait faire beaucoup mieux qu'aujourd'hui. La Sécu n'a récupéré que 92 millions d'euros sur les 384 millions de fraudes détectées en 2009. Et lescontrôle fiscaux ont permis de repérer 16 milliards d'euros de fraude en 2010, sur 40 à 50 milliards estimés.
Le contrôle très strict de l'immigration (10.000 immigrés légaux par an contre 200.000 actuellement, des emplois et des allocations familiales réservés aux Français, l'expulsion systématique des clandestins) doit quant à lui rapporter 40 milliards d'euros sur cinq ans. Ce chiffrage est sujet à caution. Le coût de l'immigration est difficile à évaluer en soi. Les chercheurs du monde entier n'ont jamais réussi à trancher le débat du rapport "coût-bénéfice" des migrations. Car en ciblant majoritairement l'immigration, le FN va aussi se priver de recettes. Selon certains économistes, l'immigration aurait un effet positif sur les salaires. Et les migrants qui travaillent cotisent, donc apportent des recettes à la Sécurité sociale.Moins de migrants, ce sont donc moins de recettes sociales. Quant à la reconduite automatique des clandestins aux frontières, cela pourrait coûter cher: près de 6 milliards d'euros (selon un rapport du Sénat de 2009, le coût de la reconduite à la frontière est de 21.000 euros par personne entre les frais d'éloignement, sanitaires, hôteliers et policiers).
Par ailleurs, pour financer l'augmentation de 200 euros des salaires jusqu'à 1,4 Smic, le FN prévoit ainsi de mettre en place une "contribution sociale sur les importations", c'est-à-dire une taxe de 3% sur l'ensemble des biens et des services importés en France. Une mesure qui doit rapporter 74 milliards d'euros sur le quinquennat, mais qui suppose de sortir de la zone euro et même de l'Union européenne - actuellement les barrières douanières sont aux frontières de l'Europe. C'est ce qu'entend faire Marine Le Pen. Et supprimer ainsi la contribution de la France au budget de l'UE et sortir du mécanisme d'aide à la Grèce. Des décisions qui doivent rapporter pour la première 11,7 milliards sur cinq ans et faire économiser, pour la seconde, 21 milliards. La mise en place "d'écluses douanières intelligentes" - des barrières douanières ciblées sur des produits importés stratégiques car concurrentiels à certains secteurs économiques français -, rapporterait également 16 milliards.