Les basses œuvres de la République aux Invalides
Le président de la République a élevé le commandant Hélie Denoix de Saint Marc, 89 ans, à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur, ainsi qu'en témoigne ce décret publié samedi au Journal officiel:
Ce lundi 28 novembre, lors de la cérémonie de prise d'armes d'automne dans la cour des Invalides, le président de la République joignit le geste au décret, en décorant le récipiendaire :
Le geste présidentiel est une gesticulation électorale. Nicolas Sarkozy, déjà plus offensif que bien des candidats déclarés, aborde les prochaines échéances avec en tête l'axiome pompidolien («on fait la politique de son électorat»), doublé de la devise mitterrandienne («on rassemble son camp avant le premier tour»).
Le chef de bataillon Denoix de Saint Marcest un personnage en grande partie mythifié, comme pour tendre un miroir consolateur à une France pacifiée. Voici un résistant, déporté, devenu militaire pour être envoyé sur le front de la désastreuse guerre d'Indochine, puis sur le terrain de la calamiteuse expédition de Suez en 1956. Et pour finir soldat perdu en Algérie. Il assurait le commandement par intérim du 1er REP (régiment étranger de parachutistes) en avril 1961, quand il épousa la cause du pustch des généraux, ce «pouvoir insurrectionnel établi en Algérie par un pronunciamiento militaire» (Charles de Gaulle). Il fallut que le fondateur de la Ve République mît tout son poids dans la balance, sanglé dans son uniforme, en un discours radio-télédiffusé dirigé, finalement, contre son camp: «Ce pouvoir a une apparence: un quarteron de généraux en retraite. Il a une réalité: un groupe d'officiers, partisans, ambitieux et fanatiques. Ce groupe et ce quarteron possèdent un savoir-faire expéditif et limité. Mais ils ne voient et ne comprennent la nation et le monde que déformés à travers leur frénésie. Leur entreprise conduit tout droit à un désastre national.»
Hélie Denoix de Saint Marc a été condamné en 1961 à dix ans de réclusion criminelle. Il devait être gracié en 1966, puis réhabilité dans ses droits civils et militaires en 1978. Il est donc décorable.
Nicolas Sarkozy a une vision prédatrice de l'Histoire: s'emparer de ce qui sert sa cause. En distinguant Hélie Denoix de Saint Marc, il ne vise pas à susciter une réflexion collective à propos d'un personnage dont aurait pu s'inspirer le récent prix Goncourt Alexis Jenni, pour dépeindre le légionnaire Victorien Salagnon, (anti)héros de son roman L'Art français de la guerre. Il ne s'agit donc pas d'honorer le vieil humaniste qui se confie à Laurent Beccaria dansL'Aventure et l'espérance (Les Arènes, 2010), en assumant et en regrettant, à sa façon, les drames et les errements d'une génération aveuglée par les derniers feux du colonialisme. Voilà plutôt un signe de reconnaissance vers une France confite en amertume revancharde.
Le candidat clandestin Sarkozy profite des situations pour enclencher certains déclics idoines dans le corps électoral. Il pratique une forme de «je vous ai compris» destinée aux indécrottables partisans de l'Algérie française, ou aux anciens combattants de ce conflit longtemps occulté. L'obsédé par sa réélection se saisit du symbole le moins inacceptable pour flatter le plus insupportable.
L'élévation est instrumentalisée comme un abaissement des consciences. Aux urnes de capitaliser dans la foulée cette œillade aux humiliés rageurs des conflits perdus, voire des tortures éperdues. Lors de la remise des insignes de grand officier de la Légion d'honneur à Hélie Denoix de Saint Marc le 26 avril 2003 au Fort de Nogent, le général Guignon, dans son allocution, ne s'y était pas trompé: «Mon Commandant, aujourd'hui nous pouvons dire avec la plus grande conviction: cette récompense, votre récompense, c'est aussi notre récompense. C'est notre récompense, car elle vous a été attribuée au titre de la guerre d'Algérie, le Journal officiel du 30 novembre dernier le stipule clairement. Et ce point, capital à nos yeux, prend un relief particulier, pour vous bien entendu, mais aussi pour tous ceux d'entre nous qui ont vécu le drame algérien. Bien sûr, on pourrait épiloguer sur l'étrangeté d'une époque où les mêmes causes peuvent vous embastiller pendant sept ans et vous élever ensuite parmi les dignitaires du pays... Je ne sombrerai pas dans cette sorte de délectation morose mais je voudrais quand même, aujourd'hui, rappeler quelques faits d'Histoire qu' on s'est efforcé d'occulter pendant quarante années.
Il y a un peu plus de quarante ans, après huit années de guerre où nos deux REP avaient porté et supporté les coups les plus rudes, la France, qui avait remporté sur le terrain une victoire militaire indiscutable, abandonnait l'Algérie dans les pires conditions qui soient, jetant sur les quais de l'exode un million de pieds-noirs, livrant aux exactions du FLN des centaines de milliers de musulmans qui lui avaient été fidèles: anciens combattants, harkis, tirailleurs, moghaznis, massacrés, égorgés, éventrés, ébouillantés, émasculés, pour avoir servi la France. Avant que ne se produise l'irrémédiable, quelques hommes d'honneur se sont dressés pour crier leur désarroi, leur refus du parjure, leur fidélité aux engagements du pays.
Vous étiez l'un deux, vous étiez notre chef; le 1er REP vous a suivi comme un seul homme.»
«Un certain nombre de Français attendent un signe»
La France connaît donc aujourd'hui un petit vent martial avec cet arrière-goût de revenez-y colonial, aux Invalides, tandis qu'un ancien militant d'extrême droite occupe l'hôtel de Brienne. Gérard Longuet est en effet ministre de la Défense. Il affirme qu'envisager la guerre d'Algérie «de manière apaisée semble un devoir absolu». Une telle rhétorique rappelle celle de la droite à propos des lois d'amnistie pour faits de collaboration, après la Seconde Guerre mondiale. La sérénité, la cicatrisation, la réconciliation nationale sont invoquées pour obtenir un pardon, aussitôt recyclé en dédouanement, puis très vite en rodomontade du voyou hors d'atteinte: vous voyez bien que nous avions raison!
Le ministre des Transports, Thierry Mariani, porte-voix de la «Droite populaire» (les jusqu'au-boutistes de l'UMP), sitôt Hélie Denoix de Saint Marc élevé au rang de grand-croix, exulte: «Il y a une demande de reconnaissance: 2012 ne sera pas seulement l'élection présidentielle, ce seront les 50 ans de la fin de la guerre d'Algérie, et un certain nombre de Français attendent un signe.»
Un autre signe? Le transfert annoncé des cendres de Marcel Bigeard (1916-2010) aux Invalides. Le général tortionnaire en Algérie s'était montré furieux que Jacques Massu (1908-2002) osât regretter, deux ans avant de mourir, un tel usage désastreux du supplice au plus fort du conflit colonial. Bigeard justifia l'injustifiable jusqu'à son dernier souffle, quand il ne se réfugiait pas dans le négationnisme:
«Marcel Bigeard n'a pas sa place aux Invalides», s'égosillent deux élus communistes parisiens, Ian Brossat et Catherine Vieu-Charier. Hélas! hélas! hélas!, Bigeard y a sa place. Aux côtés du colonialiste Lyautey, ou de Nivelle, baderne scélérate ami des offensives coûteuses en hommes (il appelait cela «l'attaque brusquée») en 1916-1917.
Les démagogues, pour acheter l'opinion publique en France, ont toujours joué la corde du transfert aux Invalides. Adolphe Thiers parvint à convaincre Louis-Philippe d'y rapatrier les cendres de Napoléon Ier en 1840. Cent ans après, en 1940, Adolf Hitler, puissance occupante, ajoutait la dépouille du fiston à la collection: l'Aiglon, ce Napoléon II mort à Vienne en 1832.
La meilleure des réponses gît sans doute dans le documentaire fabuleux de Georges Franju: Hôtel des Invalides (1951). Avec la complicité de l'antimilitariste Michel Simon, qui dit le commentaire, en deux plans trois mouvements l'essentiel saute aux yeux et à l'ouïe (à 5'01"):