Le socialisme, une idée qui peut (encore) faire son chemin?

Publié le par DA Estérel 83

02-MariannePhilippe Guibert

 

 

Il y a trente ans, François Mitterrand accédait au pouvoir. Comment le Parti socialiste peut-il le re-conquérir aujourd'hui ? C'est, en substance, la question que se pose Philippe Guibert dans cette tribune. Il rappelle qu'à l'heure actuelle, l'électorat socialiste est très diversifié et qu'il est d'autant plus difficile de le convaincre sur les trois valeurs fondamentales du socialisme : Etat social, volonté européenne et antiracisme.


C’est Benoit Hamon, ce dimanche dans le Parisien, qui l’a dit, après avoir souligné que « le PS doit se concentrer à 100% sur le 1er tour » : « Il faut, pour commencer, que les électeurs socialistes votent socialiste » afin d’éviter un 21 avril à l’endroit. Autrement dit, des électeurs sont socialistes et voteront socialiste si le candidat socialiste est bien socialiste. Or, l’électorat socialiste est traversé par des divergences d’intérêts et des clivages culturels, où se nouent bien des « contradictions de classe » de la société française. Pour les surmonter, et rendre possible la martingale de B. Hamon, tout candidat socialiste, c’est notre thèse, devra choisir une autre Europe et la réaffirmation de la République, sauf à entrer dans les sables mouvants de cette présidentielle. Les précédents électoraux le démontrent de façon claire.

Qu’est-ce que l’électorat socialiste ? Pour le dire vite, il est constitué aujourd’hui de bobos, de fonctionnaires (avec les retraités du secteur public) ainsi que des « minorités visibles », habitants des « quartiers populaires ». Or pour chacun de ses segments, il y a à chaque élection hésitation : pour les bobos  entre le vote PS et le vote écolo voire centriste ; pour le secteur public entre le PS et la gauche radicale ; pour les « quartiers populaires » entre l’abstention et le vote tout simplement. Hésitations porteuses d’états d’âme : le PS et son candidat sont-ils assez à gauche, c’est à dire assez dépensiers, dans le secteur public ? Le PS et son candidat ne seraient-ils pas trop à gauche, chez les bobos ? A quoi sert de voter, dans les quartiers populaires ? D’où des basses eaux socialistes qui se situent autour de 15%, mais des hautes eaux qui ne montent guère au dessus de 25/26% (seul Mitterrand les a dépassés, en 1988, avec 34%). D’où aussi la recherche récurrente au PS d’un candidat qui « parle » au delà de l’électorat socialiste, S. Royal en 2006 ou DSK en 2011, avec un projet dont on se demande jusqu’à quel point il doit être « socialiste » - souvenons nous L. Jospin en 2002.

Or de quoi le socialisme est-il le nom, du moins en France ? De l’Etat social, doublé du dépassement de la Nation par l’Europe, complété par l’antiracisme. Chacun de ses traits est lourd de risques électoraux.
BEAUCOUP PLUS D’IMPOTS OU UNE AUTRE EUROPE ?
L’Etat social, tout d’abord, agit par des dépenses et des impôts et plus ces deux-là seront élevés, plus la société sera égalitaire et plus les Français seront heureux… Si le secteur public entend bien cette douce musique, les bobos, mauvais contribuables, la trouvent plus grinçante. L’augmentation des prélèvements, annoncée par le projet PS, de 50 milliards d’euros sur 5 ans, ne va pas toucher que les 2% les plus riches de l’électorat ! Ce sont bien les ménages aisés, actifs mais aussi retraités, qui vont payer l’addition, si la gauche l’emporte l’an prochain. C’est à dire en premier lieu les bobos et ces électeurs de centre-droit qui donnent aujourd’hui à DSK son avantage sondagier, de 7 à 8 points sur ses concurrents à gauche. Ces deux électorats, bourgeois de gauche et bourgeois de droite, vont finir par se rendre compte de ce qui les attend. Et si le candidat PS veut limiter les augmentations de prélèvements, il devra diminuer les promesses de dépenses, ce qui cette fois risque de déplaire aux salariés du secteur public, entre autres…

Oui, mais dira-t-on, ce que le PS risque de perdre chez les bobos ou au centre-droit, il devrait le retrouver dans les milieux populaires, grâce à la « redistribution » que la réforme fiscale va susciter vers les bas et moyens salaires. Rien n’est moins sûr. Prélever 50 milliards servira d’abord à réduire les déficits et à « préserver » la protection sociale et les services publics. Ce qui restera à distribuer risque de ne constituer que des miettes, qui ne changeront pas la gravissime crise de pouvoir d’achat que connaissent aujourd’hui les milieux populaires. D’autant que, si le PS dénonce très bien la stagnation des salaires dans son texte, sa proposition de « conférence sociale » pour les relancer n’est pas de nature à améliorer rapidement les feuilles de paie… Surtout si, en plus, le PS finance ses « emplois d’avenir » par la suppression des exonérations sarkozystes sur les heures supplémentaires. C’est une chose de dire que le « gagner plus » de N. Sarkozy n’a pas assez « marché », c’en est une autre que de supprimer ces exonérations, sans les remplacer par du tangible sur les feuilles de paie. Car les milieux populaires ont plus que jamais besoin de « gagner plus ».

Bref, combler les déficits et financer les acquis sociaux par des prélèvements risquent de faire perdre au candidat socialiste une partie du segment aisé de l’électorat socialiste (et de centre-droit), sans faire revenir de nouveaux segments des milieux populaires, ces derniers ayant par ailleurs des « attentes » qui ne sont pas seulement « économiques et sociales », loin de là. Ce projet redistributif n’a donc une petite chance de convaincre, et n’est viable en vérité, qu’avec une forte croissance. C’est là qu’intervient le deuxième trait de la culture socialiste : l’Europe, doublée de la régulation internationale, est censée apporter la croissance, que la France seule ne peut plus susciter.
 
Hélas, l’Europe est devenue une zone de stagnation économique et la construction européenne n’a pas tenu ses promesses. Or là encore, si on trouve dans le projet PS bien des éléments de diagnostic sur la désindustrialisation et les ratés de la construction européenne, les propositions sont timides. Comme s’il suffisait de demander poliment à l’Allemagne de changer de politique, pour que l’Allemagne s’exécute… 

Sans forte réorientation industrielle et monétaire de l’Europe qui desserre les contraintes, le projet social du PS revient à faire de la rigueur par une augmentation des impôts, en opposition à une droite qui fait de la rigueur par la baisse des dépenses. Cela fait certes un clivage gauche/droite, mais on doute que l’enthousiasme soit au rendez-vous. Le risque est même que pour n’effrayer aucun segment électoral, le candidat PS finisse par mécontenter tout le monde.

EGALITÉ RÉPUBLICAINE OU DIVERSITÉ IDENTITAIRE ?
Reste l’antiracisme, troisième trait de la culture socialiste. Il y a deux déclinaisons politiques de l’antiracisme, l’une qui fait l’éloge de la diversité identitaire, l’autre de l’égalité républicaine. Dans la tradition socialiste, le vivre ensemble s’harmonise grâce la main invisible de la redistribution, dans une société plus égalitaire et plus prospère, donc « apaisée ». C’est cette naïveté qu’avait avoué, maladroitement, L. Jospin en 2002 : croire qu’une bonne économie peut faire reculer violences ou tensions.
 
Or en 10 ans, les violences n’ont pas diminué mais augmenté et cette question se double désormais d’une autre aussi difficile, celle des replis identitaires, sur lesquels les socialistes, embarrassés, restent souvent un peu silencieux. Replis identitaires qui se traduisent géographiquement par des ségrégations sociales et ethniques de plus en plus fortes, et politiquement par la montée de M. Le Pen. C’est vrai d’abord dans les milieux populaires, mais un autre électorat est fort troublé que la gauche tend à négliger : les retraités. S. Royal fut en 2007, avec un certain panache, la candidate de la « France métissée » et la mobilisation des banlieues augmenta son score de 1er tour. Mais elle rangea du coup en cours de campagne son « ordre juste », ce qui lui fit perdre des voix dans d’autres segments des milieux populaires et plus encore chez les retraités.

Le jeu électoral ne se joue plus à deux désormais, classes populaires versus classes moyennes, mais à trois ! Les retraités représentent près de 15 millions de personnes, soit un tiers des inscrits. La victoire de N. Sarkozy en 2007 fut acquise grâce à 2/3 des retraités, on devrait s’en souvenir. Déjà en 2002, l’avance de J. Chirac sur L. Jospin le 21 avril s’explique par son meilleur résultat chez les retraités, J. Chirac obtenant chez les actifs des résultats aussi médiocres que ceux de L. Jospin. Voilà donc deux présidentielles consécutives où les retraités ont sauvé ou élu le candidat de droite, éliminant ou battant du coup le candidat de gauche. Or la sécurité, l’immigration, « l’identité nationale » ont joué un rôle décisif dans leurs choix, à chaque fois.

Pour le futur candidat PS, le moindre relâchement sur l’insécurité ou l’immigration illégale, la plus petite tentation de tolérance « multiculturelle » seront exploités par l’adversaire et couteront très cher dans les urnes. La boussole socialiste ne pourra être que la fermeté républicaine, l’autorité de l’Etat d’abord, mais aussi la laïcité, les règles communes, l’égalité des droits et des devoirs…
 
Le socialisme a encore un chemin : il est étroit, sur un terrain lourd et glissant. Mais après tout, une autre Europe et la République, ne serait-ce pas un retour aux sources ?
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Publié dans Gauche

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