Le Sénat a enfin rendez-vous avec l'histoire!
C'est la victoire à laquelle même la gauche n'osait pas croire, et qui dessine un changement historique. Déjouant les pronostics du président actuel Gérard Larcher (UMP), l'opposition se retrouve majoritaire au Sénat pour la première fois dans l'histoire de la Ve République. Il fallait gagner 23 sièges. Ils sont acquis. Avec les Dom-Tom, dont les derniers résultats tomberont dans la nuit, la gauche espère accroître son avance.
Paris, Hauts-de-Seine, Morbihan, Lozère : la diversité des territoires où la gauche progresse ne rend que plus assurée la victoire. Et la majorité va avoir du mal, si sa défaite se confirmait, à prétendre qu'il ne s'agit pas d'une immense gifle à quelques mois de l'élection présidentielle.
Mais la droite veut pour l'instant encore y croire. Car même avec une majorité de gauche sur le papier, Gérard Larcher compte bien convaincre quelques-uns des sénateurs étiquetés à gauche de lui apporter leur soutien samedi 1er octobre, jour de l'élection du président du Sénat. Qui ? Comment ? Les marchandages et propositions de postes devraient débuter ce soir. «C'est quand même un scrutin à bulletins secrets, glissait Roger Karoutchi (élu dans les Hauts-de-Seine), ancien secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement de François Fillon, fin connaisseur des arcanes du Palais. Nous sommes déterminés à présenter notre candidat. Et ça va être festif.»
Pour avoir une vision la plus précise possible de la tâche qui attend Gérard Larcher, il faudra donc patienter encore un peu pour savoir si la gauche remporte 24, 25 ou 26 sièges supplémentaires. Soit deux, trois ou quatre sièges de majorité.
Mais d'ores et déjà, sous les applaudissements et dans une cohue jamais vue au Sénat, le patron des sénateurs socialistes, Jean-Pierre Bel, peut-être futur président du Sénat, a annoncé que «pour la première fois le Sénat va connaître l'alternance. Le changement est en marche. C'est un véritable camouflet pour la droite ». Jean-Pierre Bel, un partisan de François Hollande qui devra d'abord faire l'unanimité dans son camp cette semaine, a d'ores et déjà promis « un Sénat plus moderne et plus modeste ».
Martine Aubry et François Hollande se sont précipités au Palais du Luxembourg pour célébrer l'événement. François Hollande, candidat aux primaires socialistes, n'a pas hésité à donner une portée nationale au scrutin. Est-ce une défaite pour Nicolas Sarkozy ? « C'est une défaite. Un traumatisme au sein de la majorité. Nicolas Sarkozy avait dit qu'avec lui tout serait possible. Eh bien, même le Sénat à gauche il l'a fait. » Martine Aubry est allée dans le même sens, évoquant« une victoire historique » et « un échec pour le président de la République », promettant pour l'avenir « une refonte de la réforme des collectivités territoriales » et « une nouvelle étape de la décentralisation ».
«C'est au moins la mort de la règle d'or», a commenté le Vert Jean-Vincent Placé, élu pour la première fois en Essonne. Avec dix sénateurs (contre quatre jusqu'à présent), les écologistes, jusqu'ici associés aux socialistes, comptent obtenir la création d'un groupe à part entière.
Avant le scrutin, Gérard Larcher lui-même avait évoqué «un séisme politique» en cas de victoire de la gauche. Dimanche, il a préféré évoquer une avancée mathématique de la gauche après sa poussée aux élections municipales de 2008. Il a également évoqué la crise économique et « la crise de confiance entre les citoyens et les élus». «La majorité a-t-elle les contours du PS? Point d'interrogation, a-t-il lancé.Elle reste à construire.» Et d'annoncer sa candidature pour samedi prochain, sans avoir l'air de vraiment y croire.
Jean-François Copé a reconnu la «défaite». Mais lui aussi a souligné que le corps électoral, composé pour 95% de délégués municipaux, datait en fait des municipales de 2008, et qu'il ne fallait pas surinterpréter les résultats de ce soir.
Des victoires sur tout le territoire
Pierre Lellouche, comme quelques sénateurs de droite au Palais du Luxembourg, a immédiatement mis en avant la division de la droite et la responsabilité des listes dissidentes. Jean-François Copé a, lui, repéré «cinq ou six départements dans lesquels des listes ou des candidats dissidents nous ont coûté des sièges». L'analyse méritera d'être confirmée – pas sûr, par exemple, que la dissidence de Pierre Charon (élu) explique à elle seule le recul de la droite à Paris. Car la réforme des collectivités territoriales, celle de la taxe professionnelle, et le rejet de la politique du gouvernement, ont beaucoup joué aussi, à des degrés qu'il conviendra de mesurer.
François Patriat, sénateur de Côte-d'Or et président de région, voit lui un symbole dans la défaite d'un ministre, Maurice Leroy, dans le Loir-et-Cher, où il est également président du Conseil général.
Mais la gauche gagne du terrain un peu partout: le supposé indéboulonnable Jacques Blanc, s'incline de quelques voix en Lozère, où la gauche n'avait pas eu de sénateur depuis 1933. Sur le symbolique territoire de Gérard Larcher, les Yvelines, elle progresse d'un siège. Même chose dans l'Oise (au détriment de l'UMP Alain Vasselle) et dans l'Isère (où un siège de plus était à pourvoir et où le présidnet du Conseil général André Vallini est élu). Dans les Hauts-de-Seine, elle parvient à mettre en échec Isabelle Balkany, qui subit un nouvel échec après les cantonales de mars.
Dans le Nord, la droite paye le prix de la dissidence, et la liste menée par Michel Delebarre (PS-Verts-MRC-PRG) grignotte un siège. Le gain est également d'un sénateur dans le Pas-de-Calais voisin. Dans le Maine-et-Loire, l'écologiste Corinne Bouchoux apporte un nouveau siège à la gauche. Un sénateur de plus également en Indre et Loire (où le maire de Tours Jean Germain est élu) et dans le Lot-et Garonne. Dans le Puy-de-Dôme, c'est un Grand Chelem. Dans la Loire, Maurice Vincent, maire de Saint-Etienne, parvient à se faire une place au soleil.
Dans les Pyrénées orientales, Christian Bourquin, président de la région depuis la mort de Georges Frêche, exclu du PS mais soutenu par le parti pour cette élection, grignotte un siège. Dans les Pyrénées Atlantiques, l'ancienne attachée de presse de François Hollande, Frédérique Espagnac, crée la surprise en étant confortablement élue. Elle est même accompagnée par un autre élu PS, dans un département qui n'en connaissait aucun... Saint-Pierre et Miquelon tombe dans l'escarcelle de la gauche. La gauche obtient également un siège supplémentaire parmi les Français de l'étranger.
Il n'y a qu'en Moselle que la droite gagne du terrain. En Seine-Saint-Denis, elle parvient à ne pas en perdre: «On avait seulement deux listes, et on sait compter, explique Philippe Dallier (UMP), réélu. On a aiguillé les grands électeurs pour qu'un nombre suffisant de voix aille sur la liste Nouveau Centre. Mais c'est vrai que c'est plus facile à organiser dans un département de 40 villes comme la Seine-Saint-Denis que dans un département à 500 communes...»
En tout cas, le changement de mode de scrutin dans certaines circonscriptions (où l'on passait de la proportionnelle au scrutin majoritaire), que la gauche pensait favorable à la droite, n'a pas joué dans le sens attendu. Dans le Loiret, Jea-Pierre Sueur parvient à conserver son siège. Dans le Morbihan, la gauche remporte même les trois sièges alors que l'inverse était attendu. La sortante, Odette Herviaux (PS), est réélue, suivie par par le communiste Michel Le Scouarnec et l'écologiste Joël Labbé. La droite avait pourtant présenté un trio de choc: le sénateur sortant, Joseph Kerguéris, un centriste qui avait démissionné de son poste de président du conseil général pour se consacrer à son futur nouveau mandat de sénateur, et deux députés UMP, François Goulard et Jacques Le Nay.
« Cette réforme était faite pour nous léser, mais en fait, cela nous a réussi», commente Bariza Khiari, réélue à Paris, où la gauche gagne un siège. Selon elle, « c'est un avertissement à Fillon, qui veut venir à Paris».
En revanche, elle refuse d'anticiper sur ce que la gauche fera du Sénat si la victoire se confirme, promettant a minima «un Sénat plus transparent ».
Un programme un peu court, mais qui devra être étoffé si la gauche veut faire quelque chose de l'institution avant l'élection présidentielle : le Parlement arrêtera de siéger fin février. Et d'ici là, il faudra mettre en mouvement une administration du Palais du Luxembourg réputée historiquement de droite.