Le rêve américain de Marine Le Pen vire au cauchemar

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

«Vous êtes là pour la conférence de presse de Jean-Marie Le Pen, c'est ça?», s'inquiète le réceptionniste du Millennium UN Plaza auprès des nombreux journalistes français qui attendent dans le hall de l'hôtel, situé face aux Nations unies. Il fouille dans ses fiches sans y trouver la moindre trace d'un quelconque «rendez-vous entre Le Pen et les Français d'Amérique»«C'est Marine, pas Jean-Marie», lui souffle dans les bronches un «ami» de la patronne du FN«qui ne tient pas à donner son nom».

Si la candidate à la présidence de la République française est bien cliente de l'hôtel, personne ne semble être au courant qu'une salle lui ait été réservée. Au bout d'une trentaine de minutes, et alors que l'équipe qui l'accompagne nous assure, une nouvelle fois, que «Mme Le Pen est en retard car elle est en train de répondre aux questions du Wall Street Journal» (qui n'a publié pour l'heure qu'une dépêche d'Associated Press ironisant sur l'oubli de la visite annoncée du musée de l'Holocauste à Washington), la situation se débloque. On va enfin pouvoir rencontrer ces Français de New York «et du reste des Etats-Unis» qui tenaient à faire le déplacement, comme le souligne l'attaché de presse.

 

La délégation du FN à New York.La délégation du FN à New York.© RCR

 

Dans la salle, pourtant, il n'y a pas foule autour de Marine Le Pen. En fait, ils sont six. Tous New-Yorkais, dont les deux représentants du Front national dans la «Grosse Pomme». L'événement, qui est censé clôturer la partie publique de la tournée américaine (elle continue samedi en Floride mais à huis clos), n'est pas vraiment un succès médiatique. D'ailleurs, on invite à ranger les caméras et éteindre les micros « pour ne pas mettre mal à l'aise les invités ».

Mais les trois jours qui l'ont précédé étaient à l'avenant.

«Le gouvernement cherche à minimiser l'impact de ma visite»

D'abord à Washington. Marine Le Pen avait bien entendu tenu à visiter le centre politique de la première puissance mondiale. Elle devait y rencontrer pêle-mêle des républicains, des démocrates, des «décideurs»... Mais qui? Et où? «Vous le saurez en temps et en heure», se contentait de répondre le compagnon et conseiller de la présidente du FN, Louis Alliot (à gauche sur la photo), lui aussi du voyage.

 

Marine Le Pen entourée de Louis Alliot et Ludovic de Danne. © RCRMarine Le Pen entourée de Louis Alliot et Ludovic de Danne. © RCR
La première journée fut d'abord folklorique. A bord d'un gros 4×4 noir, la délégation frontiste tente dès le matin de semer les journalistes qu'elle avait pourtant invités, grillant les feux rouges comme si elle avait quelque chose à cacher. Même pas. Elle semble partie en fait pour faire du tourisme et ne s'arrête que pour admirer les monuments historiques de la capitale américaine.

 

Cette course-poursuite dans les rues de la capitale amuse grandement les quelques journalistes américains ayant décidé de s'intéresser à la venue de cette candidate qu'ils ne connaissent que depuis que le magazine Time l'a classée 71e dans sa liste des personnalités du monde les plus influentes en 2011, où Barack Obama n'est que 86e. Dans les colonnes duDaily Caller – l'équivalent conservateur du Huffington Post–, Kenneth Timmerman se demande même sur le ton de la plaisanterie si les journalistes français espèrent « la prendre sur le fait lors d'une rencontre secrète avec le Ku Klux Klan ». Il ne croit pas si bien dire.

C'est sur le coup de midi que les choses se gâtent pour Marine Le Pen. Les journalistes de Libération, Lorraine Millot, et du Point, Hélène Vissière, retrouvent sa piste au Club des républicains. Le Pen y a été invitée à déjeuner par un lobbyiste très conservateur, un certain Richard Hines. Très influent auprès de l'administration Reagan et du principal conseiller de George W. Bush, Karl Rove, Richard Hines n'est pas vraiment le genre de personne avec qui il fait bon bavasser en terrasse quand on essaye de se donner une image respectable. Connu pour ses liens avec les marchands d'armes et les dictateurs africains (notamment en Gambie), ce Sudiste pur jus est également un nostalgique des Etats confédérés d'Amérique, ceux-là mêmes qui refusaient la fin de l'esclavage pendant la guerre de Sécession.

Proche du mouvement suprématiste blanc, il avait ainsi fait parler de lui en 1996 en organisant une manifestation contre l'édification d'une statue en l'honneur du tennisman noirArthur Ashe, qu'il qualifiait devant les caméras d'«épine dans l'œil de ceux qui honorent l'héritage confédéré». L'homme est tellement charmant que, lors de ce même déjeuner, il réussit à faire fuir par ses propos deux autres invités, dont le président de la Coalition pour la liberté religieuse, une association évangélique chrétienne venue faire part à Marine Le Pen de ses inquiétudes face au « développement de l'islam et de la charia aux Etats-Unis »...

Après le déjeuner viennent la visite du Capitole et les rencontres avec «républicains et démocrates»... Problème, personne ne semble vouloir la recevoir. La faute, selon elle, aux pressions des médias et du gouvernement français. « J'ai l'impression que le gouvernement français est très agacé par ma présence et qu'il cherche à minimiser l'impact de ma visite », explique-t-elle tout au long de son séjour à qui veut l'entendre.

L'ambassadeur d'Israël «a compris qu'il était tombé dans un piège»

 

Depuis plusieurs semaines, Le Pen, qui a à cœur de prouver aux Français que son parti se « normalise » même sur la scène internationale, affirmait ainsi qu'elle allait rencontrer Ron Paul, un candidat à l'investiture républicaine pour la présidentielle de 2012. Seulement voilà, quelques jours avant l'arrivée de la présidente du FN, le candidat ultralibéral a fait savoir qu'il ne serait pas présent à Washington ce jour-là et ne pourrait donc pas la rencontrer. Un problème d'agenda en quelque sorte.

Pourtant, ce mercredi 2 novembre, un correspondant de l'AFP au Congrès croise ce même Ron Paul dans les couloirs et le fait savoir sur Twitter. Marine Le Pen décide alors d'aller faire le pied de grue devant le bureau du député du Texas. Elle devra pourtant attendre trois quarts d'heure avant que celui-ci ne revienne à son bureau, quelque peu surpris de la trouver là.

Mais peu importe, le coup médiatique est fort : Marine Le Pen peut annoncer que son parti est devenu un parti respectable, reçu par les hommes politiques de tous bords même à l'étranger. On ne va tout de même pas faire la fine bouche parce que le tête-à-tête a duré moins de dix minutes, une rencontre « privée et rapide », selon le porte-parole du candidat républicain, au cours de laquelle « ont été évoqués la politique monétaire et l'étalon-or »... Il suffisait juste d'un peu de culot et de persévérance en fait, une méthode d'ailleurs rodée au Front national: en 1987, son père avait fait de même avec le président de l'époque Ronald Reagan, obtenant une poignée de main symbolique immortalisée en photo, grâce à l'entremise du bras droit du révérend Moon, chef de file de la secte du même nom, qui partageait sa lutte anticommuniste.

La patronne du Front national a également rencontré un autre membre du Tea Party, le très conservateur député de l'Illinois Joe Walsh, connu pour ses positions très à droite sur les questions de la famille, mais toujours pas de démocrates. Les pressions encore, explique-t-elle. Elle avait pourtant contacté le député de l'Ohio Dennis Kucinich, membre de l'aile la plus à gauche du parti démocrate, à qui Ron Paul avait proposé, sur le ton de la plaisanterie, de lui offrir le ministère des affaires étrangères s'il était élu en 2012 (ils partagent tous les deux la même position concernant le retrait des troupes en Irak et en Afghanistan). Kucinich a poliment refusé.

 

«A moi les réprouvés, les affamés, les pauvres», dit la statue de la Liberté. © RCR«A moi les réprouvés, les affamés, les pauvres», dit la statue de la Liberté. © RCR

 

Washington n'ayant pas été un succès, New York allait peut-être permettre de sauver la face. Presque. La première visite des membres du FN dans la Grosse Pomme était pour l'ONU. Une conférence de presse devait d'ailleurs se tenir dans les locaux du siège des Nations unies pour évoquer la francophonie, juste avant que Marine Le Pen ne déjeune, à huis clos, avec des «ambassadeurs francophones» justement.

Sur 96 ambassadeurs invités (l'ambassadeur de France à l'ONU n'était lui pas convié), seuls cinq ont fait le déplacement. Trinité-et-Tobago, Uruguay, Arménie, Japon (qui a envoyé son numéro 2) et... Israël. Aucun pays francophone donc. L'ambassadeur du Congo-Brazzaville, qui se rendait sur place croyant qu'il s'agissait d'un événement organisé par la délégation française, a d'ailleurs fait demi-tour en apprenant que l'organisateur de ce cocktail privé était en fait Marine Le Pen.

Cette venue de l'ambassadeur d'Israël n'est pas passée inaperçue. Depuis les déclarations de Jean-Marie Le Pen sur la Shoah et le fameux «détail de l'Histoire», le Front national est blacklisté en Israël. Le gouvernement israélien refusait jusqu'alors toute rencontre officielle avec la famille Le Pen.

Si l'ambassadeur d'Israël Ron Prosor n'est pas resté déjeuner et a quitté la salle au bout de trente minutes, sa seule venue relègue au second plan les défections de tous les ambassadeurs africains. Une aubaine d'autant plus grande qu'elle offre à la candidate la possibilité d'annoncer que les« ambiguïtés entre les Français juifs et le FN étaient levées ». « Une digue a cédé. J'espère que la page du détail est enfin tournée », lance-t-elle en sortant des Nations unies.

Pas pour longtemps. Le ministère israélien des Affaires étrangères ne tarde en effet guère à sortir un communiqué désavouant son émissaire. « Ron Prosor a commis une erreur, une bourde », précise la chancellerie de l'Etat hébreu. « Il a cru qu'il se rendait à une rencontre organisée par la mission française à l'ONU. Quand il a compris qu'il était tombé dans un piège, il a préféré se retirer en douceur pour ne pas créer de scandale. »

Si Marine Le Pen, qui pensait tenir là le coup d'éclat de sa visite américaine, a de nouveau évoqué les fameuses« pressions » des médias et de Sarkozy, estimant que« personne ne peut imaginer une demi-seconde que M. l'ambassadeur se soit trompé de porte » et que l'on ne peut pas « discuter avec Marine Le Pen pendant 20 minutes sans savoir où l'on est », il n'en reste pas moins que la mise au point de Jérusalem porte un coup à sa théorie d'un nouvel élan dans les relations israélo-frontistes.

«Ils ne veulent pas de moi? Eh bien, je n'irai pas»

 

Au club des femmes républicainesAu club des femmes républicaines© RCR
Pourtant la liste des loupés de cette tournée américaine n'est pas encore terminée. Après l'ONU, rendez-vous est donné pour un point presse au club des femmes républicaines de New York, à deux pas de la 5e avenue et du Rockefeller Center. Mais lorsque l'on arrive dans ce club privé très cossu, au charme vieillot très Nouvelle-Angleterre, impossible d'y croiser une seule de ces femmes républicaines.

 

 

© RCR
Le personnel n'a jamais entendu parler d'une réunion des membres du club mais quelqu'un a bien loué une salle, comme il est possible de le faire pour n'importe qui. Lorsque nous quittons les lieux après la conférence de presse, les convives ne sont toujours pas là. Une chose est sûre, plus personne parmi les employés du club ne veut désormais répondre aux questions de la presse.

 

La matinée de vendredi est elle consacrée à la visite du sud de l'île de Manhattan. La statue de la Liberté, Wall Street, Ground Zero... Le mémorial du 11-Septembre donnera d'ailleurs à Marine Le Pen l'occasion de se relancer sur un sujet qu'elle maîtrise mieux que l'international : l'immigration et les dangers du terrorisme.

La petite promenade fait toutefois un détour, évitant soigneusement Zuccotti Park, où campent depuis plusieurs semaines les «indignés» d'Occupy Wall Street. La veille pourtant Marine Le Pen avait tenu à évoquer les points communs de son programme avec celui des OWS : « Comme le disent les “indignés”, et comme je le dis moi-même depuis des années, le fait que 1% des plus riches profitent des difficultés des 99% restants est profondément injuste. Si j'ai le temps, je m'y rendrai pour discuter avec eux avant de quitter New York. » 
« Si elle vient, on la chassera, rétorque pourtant Michael, un des manifestants. On n'est pas près de se faire récupérer par quiconque, et surtout pas par une candidate raciste et d'extrême droite. » D'autres occupants acquiescent des deux pouces. Non, Marine Le Pen n'est pas la bienvenue pour occuper Wall Street.

 

A Wall Street © RCRA Wall Street © RCR

 

« Ils ne veulent pas de moi ? Eh bien, je n'irai pas », se contente de répliquer Marine Le Pen, s'étonnant de la« politisation » de ce mouvement. « C'est bien la preuve que ce sont des gauchistes. Il me semblait qu'il y avait différents courants, des gens proches de Ron Paul, j'ai dû me tromper. » Décidément, il est grand temps que ce voyage se termine.

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Publié dans Politique

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